La Tour sans venin, au-dessus de Grenoble, doit son nom à une croyance dont on peut dater la première trace écrite : un recueil composé au début du XIIIe siècle pour un empereur.
Ce qui subsiste du château haut de Pariset tient sur un promontoire de la commune de Seyssinet-Pariset, en Isère. Le nom, lui, vient d’une réputation : celle d’un lieu dont la terre chasserait les bêtes venimeuses.
Un juriste anglais, un empereur allemand, un coteau dauphinois
Le premier à rapporter cette croyance est Gervais de Tilbury, juriste anglais, dans ses Otia imperialia, les Loisirs impériaux, recueil composé au début du XIIIe siècle à l’intention de l’empereur Othon IV de Brunswick.
L’édition critique du texte, publiée à Oxford, donne le passage où il situe le lieu : ce château est dans la province de Vienne, à un mille de la rive de l’Isère, dans les environs de la cité de Grenoble. Puis il rapporte la propriété prêtée à la poussière de la terre de ce château haut de Pariset : répandue en un lieu quelconque, elle en écarterait aussitôt toutes les bêtes nuisibles.
Autrement dit, la croyance circule déjà avant 1215 environ, elle est assez consistante pour qu’un juriste au service d’un empereur la consigne, et elle est localisée avec assez de précision pour qu’on identifie le lieu sans hésitation huit siècles plus tard.
Ce que l’on peut dater, c’est le texte. Pas la propriété de la terre.
Ce que cet article n’affirme pas
Il faut poser la limite avant d’aller plus loin. Aucune des sources mobilisées ici n’établit que ce coteau serait dépourvu de serpents, ni que sa terre aurait un effet quelconque. Ce ne sont pas des questions que traite un recueil du XIIIe siècle.
Ce qui est établi, et qui est déjà beaucoup, c’est la date d’apparition de la croyance dans l’écrit. Une légende sans date est un conte ; une légende attestée dans un texte daté devient un objet d’histoire.
La distinction vaut pour la plupart des traditions locales françaises. La question utile n’est presque jamais de savoir si la légende dit vrai, mais quand, où et par qui elle a été écrite pour la première fois.
C’est ainsi que se date la fée Mélusine, dont le roman de Jean d’Arras, achevé en 1393, fixe la version que l’on connaît. Une légende n’a pas d’âge, son premier texte en a un.
| Étape | Date | Ce qui se passe |
|---|---|---|
| Première mention écrite connue | début du XIIIe siècle | Gervais de Tilbury, Otia imperialia, livre II, chapitre 10 |
| Destinataire du recueil | début du XIIIe siècle | l’empereur Othon IV de Brunswick |
| Deux opuscules dauphinois | 1631 et 1632 | l’un sur la Tour sans venin, l’autre sur le mont Aiguille |
| Mention relevée par René Favier | 1643 | Claude Jordan, Voyages historiques de l’Europe |
| Fixation de la liste | 1656 et 1661 | Salvaing de Boissieu, puis Nicolas Chorier |
Les sept merveilles sont une invention du XVIIe siècle
La Tour sans venin est aujourd’hui connue comme l’une des sept merveilles du Dauphiné. Cette liste n’a rien de médiéval. L’historien René Favier établit que c’est dans la première moitié du XVIIe siècle que des auteurs pétris d’humanisme classique inventèrent les Sept Merveilles.
Il en retrace la formation. Claude Jordan décrit en 1643 le Dauphiné comme une des plus belles provinces de France, dont les historiens disent des merveilles et mettent à ce rang sept choses remarquables qu’ils nomment les Sept Merveilles du Dauphiné.
La liste se fixe ensuite chez le poète érudit Salvaing de Boissieu, dans un ouvrage publié en 1656, et chez l’avocat Nicolas Chorier, qui consacre un long chapitre aux Sept Merveilles dans son Histoire générale de Dauphiné publiée en 1661. René Favier signale par ailleurs deux opuscules antérieurs, parus en 1631 et 1632, consacrés l’un à la Tour sans venin, l’autre au mont Aiguille.
Ordre des choses : la croyance est attestée au début du XIIIe siècle, le label de merveille date du XVIIe. Le lieu n’est pas devenu célèbre parce qu’il figurait sur une liste, c’est la liste qui est allée le chercher.
Un texte que personne ne lisait
Pourquoi ce passage est-il passé inaperçu si longtemps ? Jacques Berlioz, qui en a donné une relecture, l’explique par la structure du recueil : placée dans la deuxième partie de l’ouvrage, la mention n’a que peu retenu l’attention des chercheurs, qui ont dans l’ensemble étudié ou traduit la troisième partie, tout entière consacrée à une riche collecte de traditions et de croyances folkloriques.
Les Otia imperialia sont en effet connus des folkloristes pour leur troisième livre, qui rassemble des récits merveilleux. Le deuxième, plus géographique et descriptif, attirait moins. La mention de la Tour sans venin s’y trouvait, lisible, et peu lue.
Un autre élément a joué. L’édition critique de référence, fondée sur un manuscrit annoté par Gervais lui-même, n’a été publiée qu’au début des années 2000 à Oxford. Avant elle, travailler sur ce texte supposait de se débrouiller avec des éditions anciennes.
Où se trouve exactement le lieu
Le vestige se dresse sur un promontoire en contrebas du hameau de Pariset, commune de Seyssinet-Pariset, dans l’agglomération grenobloise. La description de Gervais, un mille depuis la rive de l’Isère et le voisinage de Grenoble, correspond.
Un point de détail méritait une vérification : la référence du chapitre. Le fac-similé de l’édition d’Oxford la donne sans ambiguïté. Le passage occupe les pages 310 et 311, sous le titre courant Otia imperialia, II. 10, dans le chapitre que la table du livre II intitule De partibus Europe occidentalibus. Le chapitre 12 du même livre est consacré aux îles de la Méditerranée et ne peut donc pas contenir ce passage. C’est aussi la référence que retient Jacques Berlioz dans le titre de son article.
C’est le genre de précision qui n’intéresse que les lecteurs de l’édition critique, et qui compte pourtant : une référence approximative se recopie ensuite pendant des décennies.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le site n’a rien de spectaculaire. Une tour tronquée sur un replat du Vercors, dominant la cuvette grenobloise et le confluent du Drac et de l’Isère.
C’est la position qui parle. Le promontoire domine la confluence et l’entrée des vallées, ce qui rend plausible un rôle de surveillance des passages. La fonction exacte du château reste hypothétique : les témoignages écrits sur ce site sont trop rares pour aller plus loin.
Le reste, le nom, la réputation, la place dans une liste de merveilles, s’est ajouté par l’écrit, à quatre siècles d’intervalle. C’est une leçon utile pour les lieux dits légendaires : la pierre est souvent plus banale que le texte qui l’a rendue célèbre.
Le panorama, lui, n’a pas eu besoin de légende pour attirer. Depuis ce rebord, on embrasse la ville, la confluence et l’entrée des trois vallées qui structurent la cuvette grenobloise. C’est ce que viennent chercher les promeneurs, et c’est accessible à pied depuis le hameau.
Sources : Jacques Berlioz, La Tour sans venin, une relecture des Otia imperialia (II, 10) de Gervais de Tilbury, Le Monde alpin et rhodanien, n° 3-4, 2004 ; Gervase of Tilbury, Otia Imperialia, Recreation for an Emperor, édition et traduction S. E. Banks et J. W. Binns, Oxford Medieval Texts, Clarendon Press, 2002 ; René Favier, Les Sept Merveilles du Dauphiné, entre mémoire provinciale et instrumentalisations, Le Monde alpin et rhodanien, 2005.

