Tour sans venin : la légende est écrite dès le début du XIIIe siècle, quatre siècles avant les sept merveilles

La Tour sans venin en ruine sur son promontoire, avec les montagnes du Vercors à l'arrière-plan
La Tour sans venin, à Seyssinet-Pariset, photographiée par Henri Ferrand. Photo : Ferrand, Henri (1853-1926). Photographe, Public domain, via Wikimedia Commons.

La Tour sans venin, au-dessus de Grenoble, doit son nom à une croyance dont on peut dater la première trace écrite : un recueil composé au début du XIIIe siècle pour un empereur.

En vidéo : comment la légende de la Tour sans venin a été écrite quatre siècles avant les sept merveilles du Dauphiné.

Ce qui subsiste du château haut de Pariset tient sur un promontoire de la commune de Seyssinet-Pariset, en Isère. Le nom, lui, vient d’une réputation : celle d’un lieu dont la terre chasserait les bêtes venimeuses.

Un juriste anglais, un empereur allemand, un coteau dauphinois

Le premier à rapporter cette croyance est Gervais de Tilbury, juriste anglais, dans ses Otia imperialia, les Loisirs impériaux, recueil composé au début du XIIIe siècle à l’intention de l’empereur Othon IV de Brunswick.

L’édition critique du texte, publiée à Oxford, donne le passage où il situe le lieu : ce château est dans la province de Vienne, à un mille de la rive de l’Isère, dans les environs de la cité de Grenoble. Puis il rapporte la propriété prêtée à la poussière de la terre de ce château haut de Pariset : répandue en un lieu quelconque, elle en écarterait aussitôt toutes les bêtes nuisibles.

Autrement dit, la croyance circule déjà avant 1215 environ, elle est assez consistante pour qu’un juriste au service d’un empereur la consigne, et elle est localisée avec assez de précision pour qu’on identifie le lieu sans hésitation huit siècles plus tard.

Ce que l’on peut dater, c’est le texte. Pas la propriété de la terre.

Ce que cet article n’affirme pas

Il faut poser la limite avant d’aller plus loin. Aucune des sources mobilisées ici n’établit que ce coteau serait dépourvu de serpents, ni que sa terre aurait un effet quelconque. Ce ne sont pas des questions que traite un recueil du XIIIe siècle.

Ce qui est établi, et qui est déjà beaucoup, c’est la date d’apparition de la croyance dans l’écrit. Une légende sans date est un conte ; une légende attestée dans un texte daté devient un objet d’histoire.

La distinction vaut pour la plupart des traditions locales françaises. La question utile n’est presque jamais de savoir si la légende dit vrai, mais quand, où et par qui elle a été écrite pour la première fois.

C’est ainsi que se date la fée Mélusine, dont le roman de Jean d’Arras, achevé en 1393, fixe la version que l’on connaît. Une légende n’a pas d’âge, son premier texte en a un.

ÉtapeDateCe qui se passe
Première mention écrite connuedébut du XIIIe siècleGervais de Tilbury, Otia imperialia, livre II, chapitre 10
Destinataire du recueildébut du XIIIe sièclel’empereur Othon IV de Brunswick
Deux opuscules dauphinois1631 et 1632l’un sur la Tour sans venin, l’autre sur le mont Aiguille
Mention relevée par René Favier1643Claude Jordan, Voyages historiques de l’Europe
Fixation de la liste1656 et 1661Salvaing de Boissieu, puis Nicolas Chorier
La légende précède de quatre siècles le classement parmi les sept merveilles.

Les sept merveilles sont une invention du XVIIe siècle

La Tour sans venin est aujourd’hui connue comme l’une des sept merveilles du Dauphiné. Cette liste n’a rien de médiéval. L’historien René Favier établit que c’est dans la première moitié du XVIIe siècle que des auteurs pétris d’humanisme classique inventèrent les Sept Merveilles.

Il en retrace la formation. Claude Jordan décrit en 1643 le Dauphiné comme une des plus belles provinces de France, dont les historiens disent des merveilles et mettent à ce rang sept choses remarquables qu’ils nomment les Sept Merveilles du Dauphiné.

La liste se fixe ensuite chez le poète érudit Salvaing de Boissieu, dans un ouvrage publié en 1656, et chez l’avocat Nicolas Chorier, qui consacre un long chapitre aux Sept Merveilles dans son Histoire générale de Dauphiné publiée en 1661. René Favier signale par ailleurs deux opuscules antérieurs, parus en 1631 et 1632, consacrés l’un à la Tour sans venin, l’autre au mont Aiguille.

Ordre des choses : la croyance est attestée au début du XIIIe siècle, le label de merveille date du XVIIe. Le lieu n’est pas devenu célèbre parce qu’il figurait sur une liste, c’est la liste qui est allée le chercher.

Un texte que personne ne lisait

Pourquoi ce passage est-il passé inaperçu si longtemps ? Jacques Berlioz, qui en a donné une relecture, l’explique par la structure du recueil : placée dans la deuxième partie de l’ouvrage, la mention n’a que peu retenu l’attention des chercheurs, qui ont dans l’ensemble étudié ou traduit la troisième partie, tout entière consacrée à une riche collecte de traditions et de croyances folkloriques.

Les Otia imperialia sont en effet connus des folkloristes pour leur troisième livre, qui rassemble des récits merveilleux. Le deuxième, plus géographique et descriptif, attirait moins. La mention de la Tour sans venin s’y trouvait, lisible, et peu lue.

Un autre élément a joué. L’édition critique de référence, fondée sur un manuscrit annoté par Gervais lui-même, n’a été publiée qu’au début des années 2000 à Oxford. Avant elle, travailler sur ce texte supposait de se débrouiller avec des éditions anciennes.

Où se trouve exactement le lieu

Le vestige se dresse sur un promontoire en contrebas du hameau de Pariset, commune de Seyssinet-Pariset, dans l’agglomération grenobloise. La description de Gervais, un mille depuis la rive de l’Isère et le voisinage de Grenoble, correspond.

Un point de détail méritait une vérification : la référence du chapitre. Le fac-similé de l’édition d’Oxford la donne sans ambiguïté. Le passage occupe les pages 310 et 311, sous le titre courant Otia imperialia, II. 10, dans le chapitre que la table du livre II intitule De partibus Europe occidentalibus. Le chapitre 12 du même livre est consacré aux îles de la Méditerranée et ne peut donc pas contenir ce passage. C’est aussi la référence que retient Jacques Berlioz dans le titre de son article.

C’est le genre de précision qui n’intéresse que les lecteurs de l’édition critique, et qui compte pourtant : une référence approximative se recopie ensuite pendant des décennies.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le site n’a rien de spectaculaire. Une tour tronquée sur un replat du Vercors, dominant la cuvette grenobloise et le confluent du Drac et de l’Isère.

C’est la position qui parle. Le promontoire domine la confluence et l’entrée des vallées, ce qui rend plausible un rôle de surveillance des passages. La fonction exacte du château reste hypothétique : les témoignages écrits sur ce site sont trop rares pour aller plus loin.

Le reste, le nom, la réputation, la place dans une liste de merveilles, s’est ajouté par l’écrit, à quatre siècles d’intervalle. C’est une leçon utile pour les lieux dits légendaires : la pierre est souvent plus banale que le texte qui l’a rendue célèbre.

Le panorama, lui, n’a pas eu besoin de légende pour attirer. Depuis ce rebord, on embrasse la ville, la confluence et l’entrée des trois vallées qui structurent la cuvette grenobloise. C’est ce que viennent chercher les promeneurs, et c’est accessible à pied depuis le hameau.

Sources : Jacques Berlioz, La Tour sans venin, une relecture des Otia imperialia (II, 10) de Gervais de Tilbury, Le Monde alpin et rhodanien, n° 3-4, 2004 ; Gervase of Tilbury, Otia Imperialia, Recreation for an Emperor, édition et traduction S. E. Banks et J. W. Binns, Oxford Medieval Texts, Clarendon Press, 2002 ; René Favier, Les Sept Merveilles du Dauphiné, entre mémoire provinciale et instrumentalisations, Le Monde alpin et rhodanien, 2005.

Questions fréquentes

D'où vient le nom de Tour sans venin ?

D'une croyance ancienne selon laquelle la terre du lieu chasserait les bêtes venimeuses. Le premier texte connu à la rapporter est celui de Gervais de Tilbury, juriste anglais, dans ses Otia imperialia, recueil composé au début du XIIIe siècle à l'intention de l'empereur Othon IV de Brunswick.

Que dit exactement ce texte ?

Il situe d'abord le lieu : ce château est dans la province de Vienne, à un mille de la rive de l'Isère, dans les environs de la cité de Grenoble. Puis il rapporte que la poussière de la terre du château haut de Pariset, répandue en un lieu quelconque, en écarte aussitôt toutes les bêtes nuisibles.

Est-ce vrai qu'il n'y a pas de serpents ?

Ce n'est pas ce que cet article établit. Ce qui est documenté, c'est la date d'apparition de la croyance dans un texte écrit, au début du XIIIe siècle, et non une propriété de la terre. La légende se rapporte comme une légende.

Et les sept merveilles du Dauphiné ?

Cette liste est une invention érudite du XVIIe siècle. L'historien René Favier écrit que c'est dans la première moitié du XVIIe siècle que des auteurs pétris d'humanisme classique inventèrent les Sept Merveilles. La liste se fixe chez Salvaing de Boissieu en 1656 et chez Nicolas Chorier en 1661.

Pourquoi ce passage est-il resté méconnu ?

Parce qu'il se trouve dans la partie du recueil que les chercheurs lisaient le moins. Jacques Berlioz note que, placée dans la deuxième partie de l'ouvrage, la mention n'a que peu retenu l'attention des chercheurs, qui ont dans l'ensemble étudié ou traduit la troisième partie, consacrée aux traditions et croyances folkloriques.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut