Bâti par le duc de Savoie en 1597, pris en mars 1598 par Lesdiguières : le fort Barraux, en Grésivaudan

Le fort Barraux vu du ciel, son enceinte bastionnée et la vallée de l'Isère derrière
Le fort Barraux, dans la vallée de l'Isère : trois cent soixante-huit mètres d'altitude, quand dix des seize forts protégés des Alpes sont au-dessus de mille deux cent cinquante. Photo : NojePierpz, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

En 1597, le duc de Savoie fait bâtir un fort en territoire français, dans la vallée de l’Isère, en amont de Grenoble. En mars 1598, le chantier à peine achevé, le gouverneur du Dauphiné s’en empare.

Le Réseau des sites majeurs de Vauban, association qui fédère les douze sites fortifiés inscrits au patrimoine mondial, raconte l’affaire sans détour dans sa fiche d’inventaire : le fort est construit sur ordre du duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier, par pur esprit de provocation à l’encontre du roi de France Henri IV, et surtout du connétable Lesdiguières, gouverneur protestant du Dauphiné.

La suite tient en une phrase de la même fiche : le 15 mars 1598, le chantier vient à peine de s’achever que Lesdiguières s’empare du fort. Et la justification qu’il en donne vaut d’être citée, parce qu’elle est d’une franchise comptable : il faut un fort pour défendre la route du Grésivaudan vers Grenoble, alors que les finances du royaume ne permettaient pas un tel aménagement.

Un ouvrage voulu par la Savoie, pris par la France dès sa livraison, et resté militaire jusqu’aux années 1980.

Une anecdote que nous ne raconterons pas comme un fait

Il circule sur ce fort une histoire trop belle, et c’est la source institutionnelle elle-même qui nous invite à la prudence. Le portail des musées du Département de l’Isère, dans la page d’une exposition consacrée aux plans-reliefs, l’écrit ainsi.

Le fort menace la sécurité de Grenoble par sa position avancée dans la vallée. L’histoire raconte que le roi s’étonna de l’attitude passive du connétable de Lesdiguières. Le Dauphinois aurait répondu qu’il fallait juste un peu de patience et laisser les Savoyards terminer la construction. Sitôt achevé, le fort fut pris rapidement par Lesdiguières, en mars 1598.

Ce que cette page affirme, et ce qu’elle met au conditionnel : elle affirme à l’indicatif la position du fort et la prise de mars 1598. Elle introduit en revanche l’échange avec le roi par la formule l’histoire raconte, et met la réponse de Lesdiguières au conditionnel, il aurait répondu. Nous gardons donc cette anecdote pour ce qu’elle est, un récit que l’institution rapporte en se tenant à distance, et non pour une pièce du dossier.

Ce que l’État a classé en 1990, et ce qu’il ne dit pas

La protection est récente au regard de l’âge de l’ouvrage. La notice du ministère de la Culture, qui reprend les termes de l’arrêté et précise elle-même être opposable et faire foi juridiquement, porte un classement par arrêté du 23 août 1990, sur le fort et une seule parcelle cadastrale. Le bien est propriété de la commune.

Trois éléments de cette notice valent d’être lus de près.

  • Sa datation de l’édifice tient en trois jalons, 1597, 1607 et 1698, et sa campagne principale de construction court du dernier quart du seizième siècle au dix-neuvième. Ce n’est pas un monument d’une seule époque.
  • Son titre éditorial garde un ancien nom : fort Barraux, appelé autrefois fort Saint-Barthélemy.
  • Son champ d’auteurs nomme Raymond Bonnefons et Jean de Beins comme maîtres de l’œuvre, puis Vauban comme ingénieur militaire. L’ingénieur italien que la fiche Vauban crédite de la création de 1597 n’y figure pas.

Deux institutions, deux concepteurs, et pas de contradiction : la fiche du Réseau des sites majeurs de Vauban écrit que le fort a été créé en 1597 par l’ingénieur italien Ercole Negro. La notice de l’État ne le nomme pas, et nomme deux autres maîtres de l’œuvre. L’une n’invalide pas l’autre : une notice de protection n’est pas un inventaire d’attributions, et une fiche d’association n’est pas un acte. Nous donnons donc les deux versions avec leur source, et nous ne tranchons pas. Notons au passage que cette fiche nomme Jean de Bien le premier des ingénieurs qui réaménagent le fort après la prise, là où la notice du ministère écrit Jean de Beins parmi les maîtres de l’œuvre : nous n’avons pas pu établir qu’il s’agit du même homme.

Nous n’en dirons pas plus sur le contenu de l’arrêté de 1990 : il est publié en image, sans couche de texte, et notre extracteur n’en a tiré aucun caractère. Nous ne concluons donc rien de ses motifs.

Trois cent soixante-huit mètres, quand dix des seize sont au-dessus de mille deux cent cinquante

Le fait le plus parlant de ce fort n’est pas dans son histoire, il est dans son altitude, et nous l’avons mesurée nous-mêmes plutôt que de la lire.

Nous avons relevé au modèle altimétrique de l’Institut géographique national, le 3 novembre 2026, l’altitude du sol au point que porte chaque notice. Le périmètre est nommé : les seize notices de l’export national dont la dénomination est exactement le mot fort, dans les six départements alpins, Isère, Savoie, Haute-Savoie, Alpes-de-Haute-Provence, Hautes-Alpes et Alpes-Maritimes.

GroupeNombreAltitudes relevées
forts du littoral méditerranéen, dans les Alpes-Maritimesquatrede 5 à 216 mètres
forts de la vallée de l’Isèredeux368 mètres au fort Barraux, 439 au fort du Mûrier à Gières
forts de montagne, au-dessus de 1 250 mètresdixde 1 251 mètres à Avrieux à 1 680 au fort d’Anjou de Briançon
Relevés faits par nos soins le 3 novembre 2026 au modèle altimétrique de l’Institut géographique national, aux coordonnées que portent les notices du ministère de la Culture. Ce sont des altitudes de sol au point interrogé, pas des altitudes de sommet ni des hauteurs d’ouvrage.

L’écart entre le fort Barraux et le plus bas des dix forts de montagne est de huit cent quatre-vingt-deux mètres. Mais nous n’écrirons pas pour autant qu’il est le seul fort de plaine des Alpes : le fort du Mûrier, à Gières, est à soixante-dix mètres au-dessus de lui, dans la même vallée.

Ce que cette altitude modeste ne dit pas, c’est que le fort commande quand même son terrain. Nous avons tiré un profil en travers de la vallée, par échantillons de quatre cents mètres de part et d’autre du point de la notice, et le plancher de la plaine de l’Isère s’y tient entre deux cent cinquante-trois et deux cent cinquante-huit mètres, à un et deux kilomètres à l’est. Le fort domine donc d’environ cent quinze mètres la plaine qu’il barre. Ces valeurs sont les nôtres, aux points que nous donnons.

Vingt-quatre monuments protégés dans la vallée, et trois que le nom ne trouve pas

Pour situer ce fort dans son pays, nous avons interrogé l’export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, sur un périmètre administratif nommé : les quarante-trois communes de la communauté de communes Le Grésivaudan.

Le décompte donne vingt-quatre notices. Et il a fallu deux chemins pour y arriver, ce qui est en soi l’enseignement de ce paragraphe.

  • Par code communal, vingt-quatre notices.
  • Par nom de commune avec un filtre sur le département de l’Isère, vingt et une seulement.
  • Les trois que le nom ne trouve pas sont portées dans l’export par Laval et par Saint-Pierre-d’Allevard, deux noms devenus Laval-en-Belledonne et Crêts en Belledonne, dont le code communal n’a pas changé : l’église Saint-Étienne et la tour de Montfollet à Laval, l’église de Saint-Pierre-d’Allevard.

Pourquoi nous donnons les deux chemins : parce qu’un décompte par nom de commune est faux par défaut dès qu’une commune a changé de nom, et que rien dans le résultat ne le signale. Ici, le nom en manquait trois sur vingt-quatre, soit un huitième du périmètre. Nous avons aussi vérifié qu’aucune notice ne se cachait derrière un code communal disparu : l’Isère en compte trois, aucun dans ce périmètre.

Vu du ciel, une étoile de pierre et une maquette sans date

Ce fort a été dessiné trois fois, au moins. Par les Savoyards à la fin du seizième siècle, par Lesdiguières après la prise, et par les ingénieurs de Vauban après sa visite. Sur cette dernière campagne, les trois sources que nous avons lues ne donnent pas les mêmes bornes : la fiche Vauban situe la visite en 1692 et le programme qui en découle dès 1692, réalisé progressivement au gré des moyens financiers ; la notice du ministère retient 1698 dans sa datation ; la commune écrit en 1692 et 1700.

Il en reste un objet qui vaut le détour, et dont personne ne nous dit l’âge avec certitude. Le fort possède un plan-relief, une maquette au six centième conservée dans la collection nationale des plans-reliefs. Le Département de l’Isère le date de 1693. Le Réseau des sites majeurs de Vauban le date de 1674.

Dix-neuf ans d’écart, et l’enjeu n’est pas mince : une maquette de 1674 représenterait le fort savoyard remanié par Lesdiguières ; une maquette de 1693 serait postérieure à la visite de Vauban, donc à un autre ouvrage. Les deux sources s’accordent sur l’échelle et sur le lieu de conservation, et le musée qui détient la collection ne publie pas de notice par maquette. Nous donnons donc les deux dates et nous n’en choisissons aucune. Signalons aussi que le chiffre de deux cent soixante plans-reliefs dans cette collection n’est porté que par le Département : le musée détenteur, lui, écrit en présenter vingt-huit exemples, d’ouvrages réalisés entre 1668 et 1875, sans dire combien la collection en compte.

Un dernier mot sur les sources de ce dossier, parce qu’il éclaire une habitude de lecture. La page de la mairie de Barraux et celle de l’agence d’attractivité du département reprennent un même texte à quelques mots près : nous les avons comparées mot à mot, et elles partagent presque à l’identique le paragraphe sur l’architecture bastionnée et la phrase sur la campagne de travaux de Vauban, chacune gardant par ailleurs des phrases que l’autre n’a pas. Elles font donc une source, pas deux.

Quant à la sortie du service actif, les deux dates que nous avons lues ne sont pas les mêmes et peuvent être successives : le Réseau des sites majeurs de Vauban écrit que l’armée a abandonné le site en 1986, la commune écrit qu’elle a acquis le fort en 1988. Nous retenons la seconde, qui est celle de l’acquéreur, et nous ne tranchons pas sur la première.

Sources : fiche Fort Barraux de l’inventaire des sites fortifiés par Vauban en France, publiée en 2010 par le Réseau des sites majeurs de Vauban, association qui fédère les douze sites inscrits au patrimoine mondial et non un service de l’État, pour la création de 1597, l’ingénieur italien crédité, l’esprit de provocation à l’encontre du roi et du connétable, la prise du 15 mars 1598 et sa justification financière, la visite de Vauban de 1692, le plan-relief daté de 1674 et l’abandon du site par l’armée en 1986 ; portail des musées du Département de l’Isère, page de l’exposition consacrée aux plans-reliefs, pour la position avancée du fort, la prise de mars 1598, l’anecdote que cette page met elle-même au conditionnel, la maquette datée de 1693 et le chiffre de deux cent soixante plans-reliefs ; notice PA00117119 du ministère de la Culture, lue dans l’export national des immeubles protégés et sur la plateforme ouverte du patrimoine, pour le classement du 23 août 1990, la parcelle, la propriété communale, la datation en 1597, 1607 et 1698, les campagnes de construction, l’ancien nom de fort Saint-Barthélemy et les maîtres de l’œuvre Raymond Bonnefons et Jean de Beins ; page de la commune de Barraux, pour l’acquisition de 1988 et les deux bornes de 1692 et 1700, en notant que l’agence d’attractivité du département reprend le même texte à quelques mots près et ne fait donc pas une seconde source ; musée détenteur de la collection nationale des plans-reliefs, pour les vingt-huit exemples présentés et les ouvrages réalisés entre 1668 et 1875 ; export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, interrogé par nos soins le 3 novembre 2026, pour les vingt-quatre notices des quarante-trois communes de la communauté de communes, les trois que la voie par nom ne trouve pas, et les seize notices de dénomination exactement fort des six départements alpins ; modèle altimétrique de l’Institut géographique national, interrogé par nos soins le même jour, pour les seize altitudes, celle du fort Barraux et le profil en travers de la vallée. Ne sont pas établis : le contenu et les motifs de l’arrêté de 1990, publié en image sans couche de texte, l’identité du concepteur du fort, la date du plan-relief, la taille réelle de la collection de plans-reliefs, l’année du départ de l’armée, et tout lien entre le maître de l’œuvre Jean de Beins et le cartographe du même nom, que nous n’avons pu établir sur deux sources institutionnelles.

Questions fréquentes

Qui a construit le fort Barraux ?

Il a été bâti sur ordre du duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier, à partir de 1597, en territoire français. Sur le nom du concepteur, les sources ne concordent pas. Le Réseau des sites majeurs de Vauban, association qui fédère les douze sites inscrits au patrimoine mondial, écrit que le fort a été créé en 1597 par l'ingénieur italien Ercole Negro. La notice de protection du ministère de la Culture, elle, nomme Raymond Bonnefons et Jean de Beins comme maîtres de l'œuvre et Vauban comme ingénieur militaire, sans mentionner Negro. Elle ne contredit pas la fiche, elle ne la confirme pas.

Comment la France s'en est-elle emparée ?

En mars 1598, le chantier à peine achevé. Le Réseau des sites majeurs de Vauban donne le jour, le 15 mars 1598, et la justification que Lesdiguières en a donnée : il fallait un fort pour défendre la route du Grésivaudan vers Grenoble, et les finances du royaume ne permettaient pas un tel aménagement. Le portail muséal du Département de l'Isère donne la même prise en mars 1598.

Depuis quand est-il protégé ?

Depuis le 23 août 1990, par un arrêté de classement au titre des monuments historiques qui porte sur le fort et une parcelle unique. La notice du ministère de la Culture, qui reprend les termes de l'arrêté et précise elle-même être opposable et faire foi juridiquement, donne pour datation de l'édifice trois jalons, 1597, 1607 et 1698, et enregistre le bien comme propriété de la commune.

Est-ce le seul fort de plaine des Alpes ?

Non, et nous avons vérifié avant de l'écrire. Dans l'export national des immeubles protégés, seize notices ont pour dénomination exacte le mot fort dans les six départements alpins. Nous avons relevé l'altitude de chacune au modèle de l'Institut géographique national : quatre sont sur le littoral méditerranéen, dix sont au-dessus de mille deux cent cinquante mètres, et deux seulement se tiennent entre les deux, toutes les deux dans la vallée de l'Isère. Le fort Barraux est à trois cent soixante-huit mètres, et le fort du Mûrier, à Gières, à quatre cent trente-neuf.

Le fort appartient-il encore à l'armée ?

Non. Le Réseau des sites majeurs de Vauban écrit que l'armée a abandonné le site en 1986, et la commune de Barraux écrit que le fort a été acquis par elle en 1988. Les deux dates peuvent être successives et nous ne les départageons pas. La notice du ministère enregistre le bien comme propriété de la commune.
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