Le 26 juin 2026, un décret a retiré du classement au titre des monuments historiques cinq des quinze parcelles du gisement paléolithique de la Roche-Cotard, à Langeais, en Indre-et-Loire, ainsi qu’une partie de deux autres. Le site avait été classé cinq ans plus tôt, le 7 mai 2021.
L’acte est le décret n° 2026-569, publié au Journal officiel du 30 juin 2026. Son article premier nomme les parcelles une par une : les numéros 21, 199, 202, 204 et 206 de la section BI du cadastre de Langeais sortent entièrement du classement, et pour les numéros 166 et 208, seules les parties situées à l’ouest d’un segment de droite défini par deux points en coordonnées Lambert 93.
Il faut dire tout de suite ce que ce décret ne fait pas, parce que le contresens est facile. Le gisement n’est pas déclassé. Les dix parcelles restantes, dont celles qui portent la grotte ornée, demeurent classées.
Un site classé en 2021, amputé de cinq parcelles cinq ans plus tard, pour une raison que l’État écrit noir sur blanc.
Ce que l’État donne comme raison
Un déclassement est un acte qui se motive, et celui-ci l’est en trois considérants que nous avons lus sur le texte publié.
Le premier rappelle pourquoi le site avait été classé : préserver les représentations pariétales du Paléolithique moyen, le site constituant, selon les termes du décret, l’une des deux seules références d’art pariétal préhistorique de la région Centre-Val de Loire.
Le deuxième est celui qui fait basculer la décision. Il s’appuie sur un relevé numérique de la grotte et de son environnement immédiat réalisé après le classement. Ce relevé montre que seule la partie orientale du site, celle qui concentre les cavités découvertes, a subi des emprunts de matériaux lors des travaux de construction de la voie ferrée au dix-neuvième siècle. La partie occidentale, où aucune cavité d’intérêt patrimonial n’a été découverte, est restée dans son état d’origine, protégée par les colluvions et par un massif boisé.
Le troisième en tire la conséquence : en l’état des connaissances scientifiques, le classement de la partie occidentale ne se justifie pas, et il n’est nécessaire ni pour isoler, dégager, assainir ou mettre en valeur le gisement, ni pour assurer l’intégrité du site demeurant classé ou protéger ses abords.
Le décret vise l’accord du propriétaire, une société civile immobilière qui porte le nom du lieu, donné le 15 octobre 2024, l’avis de la commission régionale du patrimoine et de l’architecture du Centre-Val de Loire du 24 septembre 2024, celui de la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture du 28 novembre 2024, et le Conseil d’État entendu en section de l’intérieur. Vingt mois séparent l’accord du propriétaire de la signature.
Trois actes en huit ans
La protection de ce gisement s’est faite par étapes, et chacune a son libellé publié au Journal officiel.
| Date | Nature de l’acte | Portée |
|---|---|---|
| 5 février 2018 | inscription par arrêté | le gisement en totalité, quinze parcelles de la section BI |
| 7 mai 2021 | classement par arrêté | le gisement en totalité, les mêmes quinze parcelles, le classement se substituant à l’inscription |
| 26 juin 2026 | déclassement partiel par décret | cinq parcelles entières et la partie ouest de deux autres sortent du classement |
Une coquille s’est glissée dans la chaîne. Le texte de 2018 écrit la parcelle 64 là où celui de 2021 écrit 164. La section BI de Langeais compte deux cent cinq parcelles et la parcelle 164 y existe, la parcelle 64 non.
Une seule notice sur quarante-six mille, et ce que cela ne prouve pas
Nous avons cherché combien de monuments protégés gardent trace d’un déclassement. Le corpus est l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, interrogé le 4 novembre 2026.
Avec le filtre que nous donnons, la chaîne declass cherchée dans le seul champ de date et de typologie de la protection, après passage en minuscules et suppression des accents, deux notices répondent. Celle de Pithiviers, dans le Loiret, classée en 1912, déclassée en 1920 et reclassée en 2000. Et celle-ci, seule à porter la mention d’un déclassement partiel.
Ce que ce décompte ne dit pas, et pourquoi nous insistons : il ne dit pas que les déclassements sont rares. Il dit que le registre n’en garde qu’une trace de cette forme. Quand l’administration déclasse un monument en totalité, elle vide le champ que nous venons d’interroger. Quatre cent quarante-huit notices de l’export ont ce champ entièrement vide, mais ce vide n’est pas un décompte de déclassements : huit d’entre elles seulement portent une mention de déclassement ailleurs dans la notice, et l’export ne dit pas pourquoi le champ est vide dans les quatre cent quarante autres. Le décret du 14 avril 2026 qui a déclassé, en tant qu’immeuble, une croix de chemin à Vindrac-Alayrac, dans le Tarn, soixante-treize jours avant celui de Langeais, ne laisse aucune trace dans le champ de typologie de sa notice ; l’acte ne subsiste que dans une ligne d’observations. Ce n’est pas pour autant un retrait de protection comparable : ses considérants écrivent que la croix, transférée dans la maison de la Culture de la commune, a perdu son statut d’immeuble, ce qui a conduit à son classement au titre des objets mobiliers. Et le décret du 25 avril 2017 qui a déclassé la maison Girard à Bas-en-Basset, en Haute-Loire, ne laisse nulle part dans sa notice le mot déclassement. Il ne faut donc écrire ni que ce serait le deuxième déclassement depuis 1920, ni le premier depuis telle année.
Le même mot cherché dans l’ensemble des champs de la notice remonte cent vingt-quatre notices, soit vingt-sept centièmes de pour cent du fichier. Un déclassement n’est pas un acte exceptionnel dans l’histoire des monuments historiques. Il est rare dans le registre de typologie, parce qu’il y est rarement consigné comme un événement de protection.
Ce que la grotte a livré
Le site est connu des préhistoriens pour autre chose que son dossier administratif. Une publication en accès ouvert parue le 21 juin 2023 dans la revue PLOS ONE, signée de vingt-cinq auteurs, y décrit des tracés digités sur les parois.
- Les tracés se trouvent uniquement sur les treize mètres du mur nord-est de la salle du Pilier, et nulle part ailleurs dans la cavité.
- Une analyse statistique portant sur la largeur, l’angle d’incision et la profondeur de cent seize marques en distingue deux groupes nettement séparés : trente-deux compatibles avec des griffades animales, plus fines et à section en V, et quatre-vingt-quatre très probablement d’origine humaine, plus larges et à section en U.
- Les auteurs datent la fermeture de la grotte de cinquante-sept mille ans, à trois mille près, sur cinquante âges obtenus par luminescence stimulée optiquement.
- Huit panneaux portent ces tracés. Six sont à une hauteur moyenne de un mètre cinquante à un mètre soixante-dix au-dessus du sol d’époque.
- Les marques numérotées treize à quinze et vingt-sept à trente-cinq du panneau pointillé sont modernes, faites à l’outil métallique, et les auteurs les rapportent probablement à la fouille de 1912.
Nous rapportons ces chiffres comme ceux de leurs auteurs, et nous ne les étendons pas. Nous n’écrivons pas que ces gravures seraient les plus anciennes d’Europe ou du monde : nous n’avons fait aucun tri sur un corpus nommé qui l’établirait.
Un détail de ce dossier mérite d’être signalé. La notice de présentation du décret sur le site de diffusion du droit écrit que le classement de 2021 avait été motivé par la présence de trois grottes préhistoriques ornées. Ni le libellé de l’arrêté, qui ne nomme qu’une grotte ornée, ni la publication de 2023, qui ne décrit des tracés que dans une seule cavité, ne portent ce chiffre de trois. Nous le signalons sans trancher.
Vu du ciel, un versant et une plaine
Le site occupe un versant de tuffeau au-dessus de la rive droite de la Loire. Nous avons mesuré plutôt que d’estimer : au point que porte la notice, le service d’altimétrie de l’IGN donne soixante-huit mètres dix-neuf d’altitude de surface.
Un profil de quarante points tiré depuis ce point vers l’axe du fleuve descend à quarante-trois mètres quatre-vingts au quatrième point, trente-neuf mètres quatre-vingt-six au sixième, puis s’aplatit sur plus d’un kilomètre entre trente-huit mètres quatre-vingt-neuf et quarante et un mètres quarante-sept, et finit à trente-six mètres quatre-vingt-neuf. Le versant perd donc vingt-huit mètres en moins de deux cents mètres, puis la plaine alluviale est plate.
Le fleuve passe à un kilomètre quatre cent vingt-sept du point de la notice, distance que nous avons calculée par la formule de haversine entre ce point et le sommet le plus proche du tronçon de la Loire dans la base topographique de l’IGN. Le cours d’eau le plus proche du site n’est pas la Loire mais un ruisseau, à cent soixante-neuf mètres.
Ce découpage entre un versant entaillé à l’est et un versant resté intact à l’ouest, qui est tout le raisonnement du décret, se lit dans le relief. C’est une ligne tracée sur un talus boisé, et elle passe désormais entre deux régimes juridiques.
Sources : décret n° 2026-569 du 26 juin 2026, NOR MICC2602559D, Journal officiel n° 0151 du 30 juin 2026, texte n° 39, lu sur le site de diffusion du droit, pour la liste des parcelles déclassées, les trois considérants, les visas, les deux avis de commissions, l’accord du propriétaire du 15 octobre 2024 et les signataires ; bilan d’activité 2024 de la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture, ministère de la Culture, pour l’avis sur proposition de déclassement partiel ; listes annuelles des immeubles protégés publiées au Journal officiel, pour les libellés intégraux de l’inscription du 5 février 2018 et du classement du 7 mai 2021 ; notice PA37000038 du ministère de la Culture, lue dans l’export national des immeubles protégés, pour la typologie de la protection, la dénomination, la propriété privée et les coordonnées, cette notice déclarant elle-même reprendre les termes de l’arrêté et ne faisant donc pas une source indépendante de l’acte ; article de Marquet, Freiesleben, Thomsen et leurs coauteurs paru dans PLOS ONE le 21 juin 2023, en accès ouvert, pour les treize mètres du mur nord-est, les cent seize marques mesurées, les trente-deux griffades et les quatre-vingt-quatre tracés très probablement humains, les cinquante âges par luminescence, les huit panneaux et la datation de fermeture à cinquante-sept mille ans ; décrets de déclassement du 14 avril 2026 pour Vindrac-Alayrac et du 25 avril 2017 pour Bas-en-Basset, lus sur le même site de diffusion du droit, pour établir que le champ de typologie ne garde pas trace des déclassements totaux ; export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, interrogé par nos soins le 4 novembre 2026, pour les deux notices portant la chaîne declass dans leur champ de typologie, les cent vingt-quatre qui la portent dans l’ensemble de leurs champs et les quatre cent quarante-huit dont le champ de typologie est vide ; service d’altimétrie et base topographique de l’IGN, et nos propres calculs de haversine, pour les altitudes, le profil de versant et les distances ; interface publique des données communales pour Langeais. Ne sont pas établis : le plan annexé au décret, que nous n’avons pas pu lire, le nombre de grottes ornées que le site comporte, la notice de présentation du décret en annonçant trois quand l’arrêté n’en nomme qu’une, et le nombre de déclassements prononcés par l’administration, que ce fichier ne permet pas de compter.

