Le 7 juin 2026, la tour de Broue, à Saint-Sornin, est passée de l’inscription au classement au titre des monuments historiques. Elle était inscrite depuis le 19 mai 1925 : cent un ans et dix-neuf jours séparent les deux actes.
Le libellé du classement, tel que le ministère de la Culture le publie, protège quatre parcelles entières de la section A du cadastre de la commune, les numéros 70, 72, 594 et 595, la tour elle-même, et l’ensemble des vestiges archéologiques en élévation et en sous-sol, tels que colorés en rose sur le plan annexé à l’arrêté, en totalité.
Ce sont ces deux derniers mots qui font l’intérêt de l’acte. La protection ne porte pas seulement sur ce qui se dresse, mais sur ce qui dort dessous, et ce qui dort dessous a été partiellement dégagé.
Un arrêté qui protège quatre parcelles entières pour ce qui dort dessous.
Ce que l’acte de 2026 change, et ce qu’il ne change pas
Le fichier public des monuments protégés n’affiche, dans son champ de date et de typologie, que la ligne de 2026. L’état antérieur n’y figure pas : il est relégué dans un champ d’observations. Un lecteur pressé en conclurait que la tour vient d’être protégée pour la première fois, et ce serait faux deux fois.
| Date | Nature | Ce que l’acte couvre |
|---|---|---|
| 19 mai 1925 | inscription par arrêté | la tour de Broue seule |
| 12 avril 2024 | inscription par arrêté | le sol et l’ensemble des vestiges en élévation et en sous-sol, sur les quatre parcelles |
| 7 juin 2026 | classement par arrêté | le même périmètre, au degré supérieur de protection |
L’arrêté de 1925, lu
Le fac-similé de l’arrêté de 1925 est en ligne. Sa couche de texte ne rend que le formulaire imprimé, neuf cent treize caractères, visas compris : le nom du monument, tapé à la machine dans les blancs, n’y figure pas. Nous l’avons donc passé en reconnaissance optique, à trois cents puis à six cents points par pouce, et les deux lectures concordent.
C’est un formulaire imprimé du ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, dont les blancs ont été remplis à la machine à écrire. Son article premier porte que la tour de Broue à Saint-Sornin, Charente-Inférieure, est inscrite sur l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. Il vise la loi du 31 décembre 1913 et son article 2 dernier paragraphe, le décret du 18 mars 1924 et ses articles 12 et 31, et la Commission des monuments historiques entendue. Il est daté de Paris le 19 mai 1925 et signé par délégation du sous-secrétaire d’État de l’Enseignement technique et des Beaux-Arts.
Un détail du formulaire qui dit quelque chose : la mention imprimée appartenant à, destinée à recevoir le nom du propriétaire, est barrée. L’acte de 1925 ne dit donc pas à qui la tour appartenait. Le ministère écrit aujourd’hui qu’elle est propriété de la commune. Et le département s’appelait alors Charente-Inférieure, nom qu’il a porté jusqu’en 1941.
Ce que les fouilles ont trouvé sous le pré
À l’extrémité du promontoire s’étend une prairie d’environ un hectare, libre de toute construction. C’est sous elle que les archéologues travaillent.
Le bilan scientifique régional de Nouvelle-Aquitaine rend compte d’une campagne qui a ouvert plus de mille mètres carrés à l’angle sud-ouest de l’extrémité du promontoire. Les bâtiments repérés y sont numérotés.
- Le bâtiment 4, identifié comme la chapelle castrale, mesure vingt-cinq mètres de long sur dix de large. Ses maçonneries sont conservées par endroits sur plus d’un mètre d’élévation, et les auteurs écrivent qu’elle fut confiée au treizième siècle au prieuré casadéen de Sainte-Gemme.
- Le bâtiment 7, le logis seigneurial, mesure seize mètres cinquante sur un peu moins de onze, avec une porte de pignon d’environ trois mètres. C’est lui, et lui seul, que les fouilleurs datent du onzième siècle, grâce à une série de datations au carbone quatorze réalisées sur des charbons pris dans les maçonneries.
- Le bâtiment 11, de soixante mètres carrés, naît d’une restructuration que les fouilleurs placent au cours du treizième siècle ; ses phases d’occupation les plus tardives vont du quatorzième au début du quinzième siècle. Accolé au chevet de la chapelle, un foyer de plus de huit mètres carrés, en tuiles posées de chant liées à l’argile, leur fait envisager des cuisines.
Une coïncidence de chiffres mérite d’être désamorcée. Les vingt-cinq mètres de la chapelle sont une longueur au sol. Un organisme touristique local donne par ailleurs vingt-cinq mètres de hauteur à la tour, et c’est la seule source que nous ayons trouvée pour cette hauteur. Les deux chiffres n’ont rien à voir et ne se confirment pas l’un l’autre.
Une seule institution derrière le classement
Nous devons dire une faiblesse de ce dossier, parce qu’elle est réelle. Pour le classement du 7 juin 2026, nous n’avons trouvé aucune source indépendante du ministère de la Culture.
La notice en ligne, l’export national des immeubles protégés et un site qui recopie cette base portent le même texte, mot pour mot : ils font une source et non trois. La liste annuelle des immeubles protégés en 2026 n’est pas encore parue au Journal officiel, celle de 2024 ayant été publiée en juillet 2025. Et le texte intégral de l’arrêté de 2026 n’est pas en ligne : le ministère indique qu’il n’est consultable que sur place, à Charenton-le-Pont.
Ce que nous citons du classement est donc le libellé que le ministère publie, et dont il déclare par ailleurs qu’il reprend les termes de l’arrêté. L’inscription de 1925 et celle de 2024, elles, sont attestées par des documents distincts.
Vu du ciel, vingt-deux mètres au-dessus d’un marais plat
Ce que l’on voit d’en haut est une plate-forme boisée posée au bord d’un marais sans relief. Nous avons mesuré plutôt que d’estimer, au service d’altimétrie de l’État.
- Au point que publie la notice de protection, l’altitude de surface est de vingt-quatre mètres cinquante-quatre.
- Au sommet de la plate-forme, une cinquantaine de mètres à l’ouest, elle est de trente mètres quarante-huit.
- À cent mètres plein nord, elle tombe à deux mètres sept.
- Sur quarante points relevés dans le marais, le long de trois rayons partant du promontoire vers le nord, le nord-ouest et l’ouest, les altitudes vont de deux mètres zéro neuf à trois mètres quarante-sept, pour une moyenne de deux mètres soixante-quatre.
L’écart entre le point de la notice et cette moyenne est donc de vingt et un mètres quatre-vingt-dix, et de vingt-sept mètres quatre-vingt-quatre depuis le sommet de la plate-forme. C’est peu pour une colline et c’est énorme pour un marais : à cette latitude, vingt mètres suffisent à voir loin.
Nos calculs de distance, par la formule de haversine, placent le promontoire à onze kilomètres deux cent quatre-vingt-onze des remparts de Brouage, à dix kilomètres huit cent quinze de l’église Saint-Pierre de Marennes et à deux kilomètres cent vingt-huit de l’église paroissiale de la commune.
Le marais lui-même est un site classé depuis un décret du 13 septembre 2011, qui l’énumère sur onze communes nommées, dont Saint-Sornin. Elles sont dix aujourd’hui, après une fusion intervenue en 2019 : nous avons compté sur la liste du décret et non sur une paraphrase.
Un mot sur le vocabulaire, pour finir. On lit souvent que Broue était une île. Aucune des sources que nous avons lues ne l’écrit : les archéologues parlent d’éperon et de promontoire, le ministère de butte, et nos relevés montrent une plate-forme rattachée au continent par l’est. Nous nous en tenons donc à promontoire.
Sources : notice PA00105240 du ministère de la Culture, lue dans l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, pour le classement par arrêté du 7 juin 2026, le libellé intégral de la protection, les quatre parcelles de la section A, la mention des vestiges en élévation et en sous-sol, le rappel des deux inscriptions antérieures dans son champ d’observations, la propriété communale et les coordonnées ; arrêté d’inscription du 19 mai 1925, fac-similé publié en image par le même ministère, téléchargé et lu par reconnaissance optique le 4 novembre 2026, pour son article premier, ses visas, sa date, sa signature et la mention barrée du propriétaire ; liste des immeubles protégés au titre des monuments historiques en 2024, Journal officiel n° 0159 du 10 juillet 2025, pour l’inscription du 12 avril 2024 et son libellé ; bilan scientifique régional de Nouvelle-Aquitaine, rendant compte de la campagne de fouille de 2019 sous la signature de deux archéologues, pour la fenêtre de plus de mille mètres carrés, la chapelle castrale de vingt-cinq mètres sur dix, le logis seigneurial de seize mètres cinquante et sa datation au carbone quatorze, le bâtiment de soixante mètres carrés et son foyer ; décret du 13 septembre 2011, Journal officiel du 14 septembre 2011, pour le site classé de l’ancien golfe et la liste de ses onze communes ; organisme touristique local, seule source relevée pour la hauteur de vingt-cinq mètres de la tour ; export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, interrogé par nos soins le 4 novembre 2026, pour l’unique notice portant la date du 7 juin 2026, l’unique notice portant la mention des vestiges archéologiques en élévation et en sous-sol, et le rang de cette protection dans les huit cent cinquante-huit notices du département ; service d’altimétrie de l’IGN et nos propres calculs de haversine, rayon 6 371,0088 kilomètres, pour les altitudes et les distances. Ne sont pas établis : le texte intégral de l’arrêté de classement de 2026, que le ministère déclare consultable sur place seulement, le plan annexé et son tracé, la datation de la tour elle-même, et l’existence d’une source indépendante du ministère sur le classement de 2026.

