En 1935, le géographe Louis Papy décrivait Brouage comme une cité située à trois kilomètres de l’Océan. Autour des remparts, là où les navires venaient charger le sel de Saintonge, s’étendaient déjà des marais, des fossés et d’anciens bassins à sel. La place forte voulue par Richelieu n’avait plus de port à défendre.
Brouage, aujourd’hui rattachée à la commune de Marennes-Hiers-Brouage en Charente-Maritime, fait partie de ces lieux dont la raison d’être a disparu en quelques générations. La ville a été fondée en 1555 par Jacques de Pons, seigneur de la châtellenie de Hiers, sous le nom de Jacopolis. Elle s’installait au bord d’un golfe marin, sur un rivage qui fournissait la marchandise la plus recherchée de la côte atlantique : le sel.
Ce paysage a pourtant une histoire bien plus longue que la ville. Selon le Conservatoire du littoral, qui protège une partie du marais de Brouage, l’océan remontait il y a 2 500 ans jusqu’aux falaises de Broue. L’envasement progressif de cet ancien golfe de Saintonge a permis d’y aménager des marais salants, dont le sel est parti massivement vers le nord de l’Europe entre le XIe et le XVIe siècle.
Un port de l’or blanc ouvert sur l’Atlantique
Au XVIe siècle, Brouage vit du commerce du sel. L’article Wikipédia consacré à Hiers-Brouage indique que jusqu’à 200 bateaux pouvaient venir mouiller dans le port, et que la ville comptait alors 4 000 habitants, quand La Rochelle en avait 20 000. L’office de tourisme de l’île d’Oléron et du bassin de Marennes avance un ordre de grandeur voisin pour le siècle suivant : 4 000 habitants civils, auxquels s’ajoutaient de 500 à 2 000 soldats en garnison.
Le sel de la Saintonge est alors surnommé l’or blanc. Il sert à conserver la viande et le poisson, et il fait la fortune des ports capables de l’expédier. Brouage cumule plusieurs atouts à cette époque :
- un havre abrité, relié à la mer par un chenal navigable ;
- de nombreux bassins de production à portée de charrette, dans les marais environnants ;
- une position entre l’estuaire de la Charente et celui de la Seudre, sur la route des navires venus du nord de l’Europe ;
- une valeur militaire évidente, à quelques lieues de La Rochelle, principale place protestante du royaume.
Cette dernière caractéristique va faire de Brouage un enjeu des guerres de Religion. En 1586, le prince protestant Henri de Condé fait couler vingt et un navires de guerre usagés pour bloquer le port. Le geste n’est pas anodin pour un havre déjà fragile : chaque obstacle qui ralentit le courant favorise le dépôt de vase.
Richelieu fait de Brouage une forteresse de plaine
Pendant le siège de La Rochelle, en 1627 et 1628, Brouage devient le cœur logistique de l’armée royale dirigée par le cardinal de Richelieu. Celui-ci, qui en est aussi le gouverneur, fait ensuite élever l’enceinte que l’on voit encore. Les dates varient selon les notices : entre 1628 et 1633 pour l’article consacré aux remparts, entre 1630 et 1640 pour celui de la commune.
Le résultat est un quadrilatère de 2 080 mètres de périmètre extérieur, renforcé de huit bastions selon Wikipédia. Le site des Plus Beaux Villages de France parle de 2 km de remparts hauts de 8 mètres. À l’intérieur, les rues se coupent à angle droit, et les maisons datent pour la plupart des XVIIe et XVIIIe siècles. Vauban intervient plus tard pour moderniser les bastions et les chemins de ronde.
La notice Mérimée du ministère de la Culture résume l’intérêt du lieu : Brouage est l’un des rares types complets subsistant de ville forte de plaine du XVIIe siècle antérieure à Vauban. Les remparts sont classés monument historique par arrêté du 12 février 1886, et le site est inscrit depuis le 1er octobre 1953.
Plusieurs bâtiments militaires ont survécu à l’intérieur de l’enceinte :
- la halle aux vivres, datée de l’époque de Richelieu, longue de 64 mètres et large de 14 selon le Département, avec une salle à double voûte d’arête portée par 10 piliers centraux ;
- des magasins à poudre et des forges, qui rappellent la fonction d’arsenal de la place ;
- l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul, ouverte au culte en 1608.
La place forte voulue par Richelieu n’avait plus de port à défendre.
La vase gagne, Rochefort prend la relève
La forteresse ne peut rien contre l’ennemi qui la menace vraiment. Les alluvions apportées par les cours d’eau et les marais voisins, ajoutées aux dépôts de chaque marée, comblent peu à peu le chenal. Faute d’une rivière capable de chasser la vase, et avec la baisse du niveau de la mer évoquée par les historiens locaux, l’horizon maritime s’éloigne. La version anglaise de Wikipédia situe dans la dernière partie du XVIIe siècle l’envasement du port.
Le pouvoir royal tire les conséquences de cette évolution. Colbert choisit Rochefort, sur la Charente, pour y installer le grand arsenal de la marine, fondé en 1665. Louis XIV et son ministre préfèrent cette ville neuve, et Brouage perd son rôle militaire au profit de sa voisine. C’est ensuite pour protéger l’arsenal de Rochefort que l’État lancera des chantiers au large, comme le fort Boyard, dont la construction a duré plus de cinquante ans.
Le déclin se lit dans les chiffres de population. Brouage compte 391 habitants en 1793, lorsque la cité sert de lieu de détention pour plusieurs centaines de suspects de la Révolution. En 1825, elle fusionne avec le village voisin de Hiers. La commune de Hiers-Brouage compte 626 habitants en 2016, avant de fusionner avec Marennes le 1er janvier 2019.
Les principaux repères de cette histoire tiennent en quelques chiffres.
| Repère | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Fondation par Jacques de Pons | 1555 | Wikipédia |
| Bateaux au mouillage au plus fort du trafic | Jusqu’à 200 | Wikipédia |
| Périmètre extérieur de l’enceinte | 2 080 m | Wikipédia |
| Classement des remparts | 12 février 1886 | Base Mérimée |
| Distance à l’océan en 1935 | Trois kilomètres | Louis Papy |
| Habitants de Hiers-Brouage | 626 (2016) | Wikipédia |
Champlain, enfant de Brouage selon ses propres écrits
Brouage est souvent présentée comme la ville natale de Samuel de Champlain, le fondateur de Québec en 1608. L’office de tourisme l’affirme sans détour. Les historiens sont plus prudents. Le Dictionnaire biographique du Canada rappelle que le lieu et la date de sa naissance soulèvent encore des doutes. Brouage reste le lieu le plus probable, parce que Champlain se disait lui-même « de Brouage » et que son oncle le désignait comme natif de la ville.
L’année est encore moins sûre. Les historiens ont proposé 1567, 1570 ou 1580. En 2012, un généalogiste a repéré dans le registre du temple protestant Saint-Yon de La Rochelle le baptême, le 13 août 1574, d’un Samuel Chapeleau, fils d’Antoine Chapeleau et de Marguerite Le Roy, des noms proches de ceux des parents de l’explorateur. Le Dictionnaire biographique du Canada juge que d’autres sources sont indispensables avant d’y voir l’acte de baptême de Champlain.
Le lien entre Brouage et le Québec, lui, est bien réel. L’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul abrite depuis 1982 des vitraux offerts par le Québec et le Nouveau-Brunswick, et le Département a donné le nom de Champlain à un espace d’exposition et de résidence d’artistes dans la citadelle.
Un marais de 11 000 hectares autour des remparts
La citadelle se trouve aujourd’hui au centre d’un vaste marais. Le site des Plus Beaux Villages de France l’estime à 11 000 hectares répartis sur 12 communes. Le Conservatoire du littoral y protège 1 042 hectares et en possède 989, composés d’une multitude de parcelles. Les anciens bassins à sel sont devenus des prairies humides, pâturées ou fauchées, où l’on croise le héron pourpré, la spatule blanche ou la cistude d’Europe. Ce paysage entièrement façonné par l’homme rappelle, plus au nord, le damier des marais salants de Guérande, qui, lui, produit toujours du sel.
Brouage vit désormais du patrimoine. La cité a obtenu en 2017 le label des Plus Beaux Villages de France, devenant la 156e commune distinguée. Le Département de la Charente-Maritime finance avec l’État et la Région Nouvelle-Aquitaine la restauration des remparts, dont la première tranche, prévue de 2022 à 2026, atteint 9 156 169 euros hors taxes.
Ce que l’on ne sait pas vraiment
Plusieurs chiffres de l’histoire de Brouage reposent sur des sources fragiles ou contradictoires. Il faut les lire comme des ordres de grandeur.
- Les 200 bateaux et les 4 000 habitants proviennent de l’article Wikipédia sur la commune, sans note précise ni date exacte.
- Le nombre de bastions varie : huit selon Wikipédia, sept selon l’office de tourisme, qui compte aussi 19 échauguettes.
- Les dates du chantier de l’enceinte diffèrent d’une notice à l’autre, de 1628 à 1640.
- La distance de trois kilomètres à l’océan date de 1935 ; les sources récentes parlent seulement de quelques kilomètres.
Quant à Champlain, sa naissance à Brouage reste l’hypothèse la plus solide, mais elle repose sur ses propres déclarations et sur celles de son entourage, pas sur un acte d’état civil. L’acte de 1574 retrouvé à La Rochelle pourrait un jour trancher la question de la date, à condition que d’autres documents confirment qu’il s’agit bien de lui.
