Le fort Boyard est posé sur un banc de sable en pleine mer, entre l’île d’Aix et l’île d’Oléron. Rien ne le soutenait au départ : la Longe de Boyard se trouvait à 4,50 mètres sous les plus basses eaux. Vauban avait jugé le chantier impossible.
Le problème militaire, lui, était réel. L’arsenal de Rochefort, achevé en 1666, devait être protégé, mais 5,3 kilomètres séparent Aix d’Oléron alors que les canons de l’époque portaient à environ 1 500 mètres. Il restait donc, au milieu, un couloir hors d’atteinte par lequel la flotte anglaise pouvait remonter vers la Charente.
Un projet refusé, puis repris par Bonaparte
Présentant son étude à Louis XIV, Vauban aurait lâché : « Sire, il serait plus facile de saisir la Lune avec les dents. » Le dossier est enterré pendant plus d’un siècle. En 1801, profitant d’une trêve dans la guerre contre le Royaume-Uni, Bonaparte approuve un nouveau projet de fort de 80 mètres sur 40.
Le parti architectural est inhabituel : c’est une fortification dite perpendiculaire, théorisée par Montalembert, qui oppose frontalement à l’ennemi des canons en casemates logées dans l’épaisseur des murs, percés de 74 embrasures, au lieu du tracé bastionné classique.
Les travaux à terre commencent dès 1803 avec un camp de base sur Oléron, ateliers et stockage, qui deviendra le village de Boyardville. En mer, le premier bloc de rocher, sept mètres cubes surmontés d’une balise, est posé le 11 mai 1804. Napoléon, venu sur place en août 1808, réduit le projet à 40 mètres sur 20.
Le fort est achevé au mauvais moment : l’artillerie a progressé au point de rendre sa position superflue.
Trente ans d’attente, puis des caissons de chaux
Le chantier s’arrête, l’enrochement s’enfonce d’environ un mètre, mais il se stabilise. Quand les tensions avec les Britanniques reprennent sous Louis-Philippe, en 1841, le projet redémarre sur ces bases assainies, avec une méthode nouvelle.
- Des caissons de chaux préfabriqués sur l’île d’Oléron, à la place des rochers coulés.
- Un transport par gabares jusqu’au haut-fond.
- Une grue à vapeur montée sur ponton, pour poser les caissons à marée basse.
- Des équipes qui se relaient jour et nuit dès que la météo le permet.
- 1848 : le socle est achevé, deux mètres au-dessus du niveau de la mer à marée haute.
La construction du fort proprement dit commence l’année suivante et dure une dizaine d’années, sous la conduite du génie militaire. Elle s’achève en 1857.
| Repère | Valeur |
|---|---|
| Longueur et largeur | 68 m sur 31 m |
| Surface au sol | 2 065 m², 2 689 m² au total |
| Cour intérieure | 43 m sur 12 m |
| Distance à l’île d’Aix | 2 900 m |
| Distance à Oléron | 2 400 m |
| Fin des travaux | 1857 |
| Inscription aux monuments historiques | 1er février 1950 |
« Le fort de l’inutile »
Le fort est achevé au mauvais moment : l’artillerie a progressé au point de rendre sa position superflue. Il est converti en prison quelques années à peine après sa mise en service. En 1913, l’armée s’en sépare et les canons sont revendus à des ferrailleurs. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il sert de cible d’entraînement aux troupes allemandes.
La population locale le surnomme alors le « fort de l’inutile ». Il est inscrit aux monuments historiques le 1er février 1950, puis vendu aux enchères le 28 mai 1962 : mis à prix 7 500 francs, il part à 28 000 francs, acheté par un particulier qui ne savait pas vraiment qu’en faire. Le département de la Charente-Maritime en est propriétaire depuis 1989, et un jeu télévisé y est tourné depuis 1990.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le fort apparaît pour ce qu’il est : une ellipse de pierre posée sur un haut-fond qui se découvre à marée basse, à équidistance de deux îles. Sa forme oblongue suit l’axe du banc de sable, et non une logique de défense terrestre. C’est un bâtiment dessiné par la mer autant que par l’ingénieur.
La comparaison avec le phare de Cordouan, autre ouvrage bâti sur un plateau rocheux battu par l’océan, est éclairante : dans les deux cas, la difficulté n’est pas le bâtiment, c’est la fondation.
À voir autour
- Le phare de Cordouan : bâtir au large, quatre siècles plus tôt
- La baie du Mont-Saint-Michel : quand la marée commande le chantier
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notice du fort Boyard, Wikipédia en français ; base Mérimée des monuments historiques.
