Au pont transbordeur du Martrou, la nacelle est réglementée comme une remontée mécanique

Le pont transbordeur du Martrou et, derrière lui, le viaduc de l'estuaire, vus du ciel au-dessus de la Charente
Le pont transbordeur du Martrou, entre Rochefort et Échillais. Photo : Jacques DASSIÉ, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le dernier pont transbordeur de France est un monument historique coupé en deux par le droit : sa structure est un pont, sa nacelle est une remontée mécanique.

L’ouvrage franchit la Charente entre Rochefort et Échillais, en Charente-Maritime. Il a rouvert aux piétons le 29 juillet 2020.

Un pont classé comme un téléphérique

Le gestionnaire public l’écrit sans détour sur sa page de présentation : l’ouvrage se compose d’une partie fixe, classée pont suspendu, et d’une partie mobile, classée remontée mécanique.

La raison tient à un vide. Le compte rendu de visite de chantier de l’Association française de génie civil l’énonce ainsi : pour la remise en service du pont, le ministère des Transports, en l’absence de réglementation technique spécifique aux ponts transbordeurs, l’a classé sous la réglementation des remontées mécaniques.

Celle des remontées mécaniques, c’est-à-dire des téléphériques, des télésièges et des funiculaires. Une cabine suspendue à des câbles qui transporte des passagers d’un point à un autre : la définition colle, même si le décor n’est pas alpin.

La conséquence est concrète. Le compte rendu de chantier de l’Association française de génie civil indique qu’un accord du STRMTG, le service technique de l’État chargé des remontées mécaniques et des transports guidés, devait être obtenu après la restauration pour autoriser l’exploitation de l’ouvrage, classé remontée mécanique.

ÉlémentValeurSource
travée entre pylônes139,75 mnotice de protection
longueur du tablier175,54 mnotice de protection
hauteur au-dessus du fleuve50 mnotice de protection
hauteur des pylônes66,25 mmaîtres d’œuvre de la restauration
mise en servicejuillet 19008 juillet selon la notice, 29 juillet selon le gestionnaire
classement30 avril 1976, puis 30 septembre 2019le second avec le bâtiment de la machinerie
réouverture après travaux29 juillet 2020après quatre ans de chantier
ponts transbordeurs subsistants8 dans le mondeliste du gestionnaire
Le pont du Martrou en repères officiels.

Sauvé d’une démolition déjà financée

L’ouvrage a bien failli disparaître. Après la fermeture de 1967, le ministère de l’Équipement avait débloqué 1,4 million de francs destinés à sa démolition, et c’est la mobilisation d’associations et d’élus locaux autour d’une campagne de sauvegarde qui a amené le ministère de la Culture à le classer.

Le classement de 1976 en est l’aboutissement. Il est pris après l’avis de la Commission supérieure des monuments historiques du 28 janvier 1975, et après l’adhésion du ministre de l’Équipement, alors affectataire, donnée le 16 mars 1976.

La notice justifie ce classement par un argument d’unicité : c’est le seul exemplaire français subsistant de ce type de pont, ceux de Nantes et de Marseille ayant disparu. Un second arrêté, le 30 septembre 2019, l’a classé en totalité, machinerie comprise sur les deux rives.

1,4 million de francs avaient été débloqués pour la démolition. Le pont a été classé neuf ans après sa fermeture.

Le camion a eu raison de lui

Le transbordeur n’est pas mort de vieillesse mais de succès. À la fin des années 1920, il ne pouvait plus absorber les 200 000 véhicules par an qu’il faisait traverser, soit une rotation toutes les huit minutes, et des fissures sont apparues dans le tablier.

Le tablier en treillis a été remplacé en 1933. L’ouvrage a tenu jusqu’en 1967, date à laquelle un pont à travée levante a pris le relais. Ce pont levant a lui-même été détruit en 1991, au profit du viaduc qui franchit aujourd’hui l’estuaire.

Le transbordeur, lui, a repris du service en 1994, pour les piétons et les cyclistes. Il ne transporte plus de voitures : il transporte des gens qui viennent le voir, ce qui est une seconde vie et non une survie.

Une tempête, un tirant, une restauration : en 2010, un tirant d’ancrage s’est rompu pendant la tempête Xynthia. Après une mise en sécurité provisoire des vingt-quatre ancrages, l’État a lancé un diagnostic qui a relevé une corrosion avancée et une suspension déréglée, puis une rénovation générale. Le parti retenu, après l’avis de la Commission nationale des monuments historiques du 3 septembre 2012, a été le retour à l’état d’origine de 1900 : tablier à treillis de nouveau, suspentes à la fois haubanées et suspendues. Le chantier a été lancé le 16 septembre 2016, sous maîtrise d’ouvrage de l’Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la culture.

L’invention d’Arnodin

Le principe est celui d’un ingénieur, Ferdinand Arnodin, établi à Châteauneuf-sur-Loire, qui dépose le 5 novembre 1887 un brevet de pont à transbordeur pour grands débouchés et passes maritimes.

Le problème qu’il résout est simple à énoncer. La notice de protection le formule ainsi : faciliter un trafic routier alors en pleine expansion sans nuire au passage des bateaux et de leurs mâts. La réponse est de suspendre une nacelle sous un tablier placé une fois pour toutes hors d’atteinte.

Le gestionnaire attribue six chantiers français à Arnodin, dont Rouen en 1899 et Rochefort en 1900. De cette série, il ne reste que celui-ci.

Quatre minutes trente de traversée

La nacelle actuelle date de 1993 et a été restaurée pendant le chantier. Elle circule suspendue à un chariot qui roule sous le tablier, et le gestionnaire annonce quatre minutes trente de traversée, avec des départs toutes les dix à quinze minutes.

Le pont a retrouvé sa couleur d’origine à cette occasion : le noir, écrit le gestionnaire dans son journal de chantier. La Commission nationale des monuments historiques avait retenu, le 3 septembre 2012, le principe d’un retour à l’état d’origine de 1900.

Un pôle d’accueil a été inauguré en 2024, et l’aménagement des abords se poursuit depuis 2025. L’ouvrage n’est donc plus seulement un objet à regarder depuis la rive : il est redevenu un lieu où l’on passe.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la logique de l’ouvrage saute aux yeux. Le tablier tendu à 50 mètres au-dessus de l’eau ne sert à rien d’autre qu’à porter un chariot : c’est un rail horizontal posé très haut, pas une chaussée.

La vue montre aussi la différence d’échelle entre le pont et sa nacelle. Deux doubles pylônes de 66,25 mètres, 175 mètres de tablier, et là-dessous une plateforme donnée pour cent personnes, qui met quatre minutes trente à passer d’une rive à l’autre.

Elle fait enfin apparaître le voisin. Le viaduc de l’estuaire de la Charente, qui assure le trafic depuis 1991, passe à proximité : d’un côté l’ouvrage qui transporte, de l’autre celui que l’on vient voir.

À voir autour

Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.

Sources : site officiel du pont transbordeur, édité par la communauté d’agglomération Rochefort Océan, pour le classement de la partie mobile en remontée mécanique, la date d’inauguration et la liste des ponts subsistants ; base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée PA00104870, pour les dimensions, les arrêtés de 1976 et de 2019 et l’argument d’unicité ; compte rendu de visite de chantier de l’Association française de génie civil, d’après les présentations de l’Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la culture, d’Artcad et de Baudin Châteauneuf.

Questions fréquentes

Pourquoi la nacelle relève-t-elle des remontées mécaniques ?

Parce qu'il n'existait pas de réglementation technique propre aux ponts transbordeurs. Le gestionnaire public écrit que l'ouvrage se compose d'une partie fixe, classée pont suspendu, et d'une partie mobile, classée remontée mécanique. C'est le régime des téléphériques et des télésièges qui s'applique donc à la nacelle.

Est-ce le dernier en France ?

Oui. La notice de protection justifie le classement par le fait qu'il s'agit du seul exemplaire français subsistant de ce type de pont, ceux de Nantes et de Marseille ayant disparu.

Combien en reste-t-il dans le monde ?

Huit, d'après la liste publiée par le gestionnaire : Bizkaia près de Bilbao (1893), Rochefort et Échillais (1900), Newport (1906), Osten et Hemmoor (1909), Middlesbrough (1911), Rendsburg et Osterrönfeld (1913), La Boca à Buenos Aires (1914) et Warrington (1916). Il faut lire subsistants, et non en service : le gestionnaire écrit qu'il en reste huit dans le monde, le compte rendu de l'Association française de génie civil parle de huit ouvrages en service, et les deux formules ne disent pas la même chose.

Quelles sont ses dimensions ?

La notice de protection donne une travée de 139,75 mètres entre les pylônes, un tablier de 175,54 mètres, à 50 mètres au-dessus du fleuve. Les maîtres d'œuvre de la restauration relèvent deux doubles pylônes en treillis rivetés de 66,25 mètres de haut.

Quand a-t-il été mis en service ?

En juillet 1900, mais les deux dates officielles ne concordent pas : la notice de protection donne le 8 juillet, le gestionnaire écrit inauguré le 29 juillet et fête l'anniversaire ce jour-là. Les travaux avaient commencé en mars 1898 et ont duré vingt-sept mois.

Pourquoi a-t-il cessé de servir ?

À cause du camion. À la fin des années 1920, l'ouvrage ne pouvait plus absorber les 200 000 véhicules par an qu'il transportait, soit une traversée toutes les huit minutes, et des fissures sont apparues dans le tablier. Il a fonctionné jusqu'en 1967, puis un pont à travée levante l'a remplacé.

Qui en est propriétaire ?

L'État. La notice de protection donne l'ouvrage comme propriété de l'État, affecté au ministère chargé de la culture, qui a mené la restauration. L'exploitation, elle, est locale : la ville de Rochefort devient exploitant en 1994, et la communauté d'agglomération Rochefort Océan gestionnaire du site touristique en 2000.
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