En 1682, à la pointe ouest de l’île de Ré, un chandelier de 18 mèches de coton s’allume au sommet d’une tour de pierre neuve. Il brûle de l’huile de poisson derrière les vitres d’une lanterne maçonnée. Dès 1685, les marins se plaignent de la mauvaise qualité de cet éclairage.
Cette tour existe toujours. Haute de 29 mètres, elle se dresse, selon le Département de la Charente-Maritime, « à 80 mètres en contrebas » du grand phare des Baleines, allumé en 1854, dont les 257 marches attirent aujourd’hui les visiteurs à Saint-Clément-des-Baleines. Les deux édifices racontent deux siècles d’éclairage des côtes, et le mur qui protège leur site a souffert de la houle en 2025.
Une tour de 1682 dessinée par l’ingénieur Augier
D’après la notice de l’Inventaire général consacrée à la tour des Baleines, la tour cylindrique a été construite de 1669 à 1682 sur les plans de l’ingénieur Augier, par Maurice Coulom, entrepreneur à La Rochelle. La notice Mérimée des monuments historiques précise sa mission : détourner les navires des rochers dangereux des Baleines et servir de couverture au port militaire de Rochefort.
Le nom de Vauban est resté attaché à la vieille tour, mais les deux notices officielles du ministère de la Culture citent un autre nom : l’ingénieur Augier. Le Département de la Charente-Maritime, gestionnaire du site, écrit pour sa part que Colbert, ministre de Louis XIV, commanda à Vauban d’y édifier une tour-fanal. L’exploitant actuel la présente sous le nom de tour Vauban.
L’Inventaire décrit une tour cylindrique en pierre de taille, accolée à une tourelle demi-cylindrique qui abrite l’escalier. Elle compte un rez-de-chaussée et trois salles, et se termine par un encorbellement à modillons surmonté d’une balustrade de pierre. La lanterne a disparu. La notice donne une taille générale de 29 mètres et une hauteur de 30,85 mètres au-dessus de la mer.
Le nom de Vauban est resté attaché à la vieille tour, mais les deux notices officielles du ministère de la Culture citent un autre nom : l’ingénieur Augier.
Huile de poisson, charbon puis réflecteurs : un feu sans cesse corrigé
Le premier feu de 1682 ne donne pas satisfaction. Selon l’Inventaire, les épais trumeaux de la lanterne de pierre cachent la lumière et les vitres s’encrassent très vite. La tour connaît ensuite une série de transformations :
- 1718 : les fenêtres de la lanterne sont agrandies ;
- 1736 : la lanterne de pierre est démontée et remplacée par une structure métallique forgée par Joseph Laurent, maître-serrurier à Saint-Martin-de-Ré, avec un foyer au charbon ;
- 1777 et 1778 : installation de réflecteurs Tourtille-Sangrain dans une nouvelle lanterne octogonale ;
- 15 octobre 1820 : dix réflecteurs Bordier-Marcet à double face prennent place dans une lanterne dessinée par l’ingénieur Lescure-Bellerive, avec une machine de rotation qui rend le feu tournant ;
- 1854 : le feu est éteint au moment où s’allume le grand phare.
Ces améliorations ne suffisent pas. La notice Mérimée indique qu’au XIXe siècle la vieille tour est jugée inapte au service. La surélever étant estimé trop onéreux, l’administration choisit de bâtir une nouvelle tour. L’exploitant du site résume l’enjeu technique : pour profiter de la lentille mise au point par Augustin Fresnel, l’ancien phare aurait dû être rehaussé, sa faible hauteur limitant sa portée.
Le Département rappelle de son côté le contexte maritime de l’époque : entre 1793 et 1838, il recense 125 naufrages et 500 noyades sur ces côtes.
Le grand phare de 1854 et ses 257 marches
Le chantier du second phare commence en 1849. D’après le dossier de l’Inventaire consacré au grand phare, la tour octogonale est allumée le 15 janvier 1854, au-dessus d’un corps de logis. Elle est bâtie en pierre calcaire extraite sur les bords de la Charente, tandis que les socles, encadrements, corniches, balustrade et marches d’escalier sont en granit de Kersanton, une pierre bretonne. La notice cite comme auteur Léonce Reynaud, directeur du Service des phares.
Le bâtiment est construit par Jean-Baptiste Mady, entrepreneur à La Rochelle, sous la direction des ingénieurs Job de Soulangy et Legros. L’Inventaire chiffre la dépense à 281 226,10 francs, murs de clôture et servitudes compris, et l’optique à 70 000 francs. Au large, sur l’écueil du Haut Banc du Nord, le petit phare des Baleineaux est allumé la même année. La notice Mérimée le cite comme un modèle de tour trompette : sa base évasée, au profil concave, lui donne une bonne assise face aux vagues.
Le grand phare n’a cessé d’évoluer. Les étapes relevées par l’Inventaire :
- 1er octobre 1882 : électrification du feu, l’année de construction de la salle des machines ;
- 20 août 1904 : changement complet du système optique, avec une double optique et une cuve à mercure ;
- 1928 : les lampes à arc cèdent la place aux ampoules à incandescence ;
- 2001 : automatisation, d’après le Département, qui situe le départ du dernier gardien la même année.
Le procédé n’est pas propre à l’île de Ré : à Ouessant, le phare du Créac’h fait tourner une optique d’environ 17 tonnes sur du mercure, un système que l’État cherche à remplacer.
Le feu actuel émet quatre éclats blancs toutes les 15 secondes, selon le Département, avec une portée de 27 milles, soit environ 50 kilomètres d’après l’exploitant. Le sommet se gagne par un escalier de 257 marches, chiffre donné à la fois par l’exploitant et par le Département.
Les hauteurs varient selon les documents. Le tableau reprend les valeurs publiées par chaque source.
| Donnée | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Tour des Baleines, taille générale | 29 m | Inventaire général |
| Tour des Baleines, au-dessus de la mer | 30,85 m | Inventaire général |
| Grand phare, hauteur (état actuel) | 57,10 m | Inventaire général |
| Grand phare, hauteur affichée | 60 m | Exploitant du site |
| Marches du grand phare | 257 | Exploitant et Département |
| Coût du grand phare | 281 226,10 francs | Inventaire général |
Le domaine s’étend sur 17 990 mètres carrés selon l’Inventaire, qui y recense notamment un blockhaus de la Seconde Guerre mondiale.
Un monument protégé en trois temps
La notice Mérimée détaille une protection construite par étapes. La vieille tour est classée monument historique par arrêté du 22 juin 1904. L’ensemble des bâtiments du phare, le sol des parcelles et les murs de clôture sont inscrits le 15 avril 2011. Le grand phare, le bâtiment des machines et le phare des Baleineaux sont classés le 23 octobre 2012. Le site lui-même est classé par arrêté du 24 juin 1987, et l’ensemble reste propriété de l’État.
La vieille tour a connu des restaurations en 1934 et 1936, selon l’Inventaire. Elle se visite aujourd’hui avec le musée du phare, installé dans le bâtiment où vivaient les gardiens et leurs familles, et offre selon l’exploitant une vue à 360 degrés sur le domaine. Le Département indique gérer le phare des Baleines depuis juin 2022 ; selon ICI, il en a confié la gestion en 2023, pour 20 ans, à Patrimoine Océan. Le Département compte 150 000 visiteurs par an qui gravissent les 257 marches. À titre de comparaison, le phare de Cordouan a été bâti en pleine mer à partir de 1584, près d’un siècle avant la tour des Baleines.
Au pied des tours, un perré qui cède sous la houle
Fin août 2025, la houle levée par l’ouragan Erin, au milieu de l’Atlantique, a frappé le mur de soutènement qui protège le site. ICI La Rochelle a constaté le 31 août 2025 que des pierres maçonnées avaient disparu du perré. La maire de Saint-Clément-des-Baleines, Lina Besnier, y explique que les infiltrations, à chaque marée, finissent par déchausser les pierres et mettent en péril un mur récemment refait par le Département et le gestionnaire.
- Coût estimé par la maire : au moins 100 000 euros pour une seule opération de bétonnage, sans compter l’empierrement ;
- Précédent : deux ans plus tôt, des travaux d’urgence de 80 000 euros près de l’écluse, côté nord du phare, financés à parts égales par le Département et la communauté de communes ;
- Février 2026 : à Saint-Clément-des-Baleines, après les tempêtes de l’hiver, du béton a été coulé pour combler une cavité près de la station du canot de sauvetage, pour 20 000 euros payés à parts égales par la commune et la communauté de communes, selon ICI.
Le même média rapporte que la communauté de communes de l’île de Ré a préparé un plan contre l’érosion, soumis à la validation de l’État : 110 opérations sur les 115 kilomètres de côtes de l’île, pour un investissement estimé à 15 millions d’euros. Ces travaux viendraient compléter les 100 millions d’euros du plan digues, déployé à 75 %, avec un objectif de protection complète à l’horizon 2035.
Ce que l’on ne sait pas encore
Plusieurs points restent ouverts. Le rôle exact de Vauban dans la tour de 1682 n’est pas établi par les notices officielles, qui ne citent que l’ingénieur Augier ; la tradition qui associe la tour à son nom repose sur d’autres textes, que nous n’avons pas pu consulter. Les dates divergent aussi sur l’électrification : l’Inventaire la place en 1882, le Département en 1904, année où l’Inventaire situe le changement complet de l’optique.
Côté littoral, aucune source consultée ne mesure le recul du trait de côte au pied même des deux tours. Les articles disponibles décrivent des dégâts sur le perré et des réparations d’urgence, sans indiquer si le financement des travaux de 2025 a été bouclé. Le plan érosion de l’île attendait encore, en février 2026, son feu vert ministériel.

