Le 4 août 1970, un décret supprime la commune de Brovès, dans le Var. La mairie ferme six jours plus tard, le bureau de poste tient jusqu’au 31 mai 1974, et la cabine téléphonique est coupée le même jour. Depuis, le village est interdit au public, sauf à ses anciens habitants, un jour par an.
Ce village se trouve sur le plan de Canjuers, au nord-est du département, à environ 840 mètres d’altitude, en fond de bassin endoréique, c’est-à-dire sans écoulement vers la mer. Avant sa suppression, la commune couvrait 34,81 kilomètres carrés.
Une commune entière cédée
La décision est prise en 1963 : l’armée de terre veut créer un camp d’entraînement dans l’arrière-pays varois. Le décret du 4 août 1970 supprime la commune, la mairie est fermée le 10 août suivant, et le territoire de Brovès est rattaché à celui de Seillans.
Les chiffres de l’expropriation disent l’ampleur de l’opération. L’emprise militaire porte sur 34 652 hectares répartis sur quatorze communes, et dans cette liste, un nom se distingue : Brovès cède 3 405 hectares sur 3 405, soit la totalité de son territoire. Aiguines en cède 7 567 sur 11 559, Ampus 3 790 sur 8 279, mais aucune autre commune ne disparaît.
Le recensement préalable donne la mesure humaine et agricole : 270 habitations, 1 032 propriétaires de terrain reconnus et 104 non identifiés, 300 habitants résidents dont 70 à Brovès, ainsi que 19 700 moutons, 7 444 chèvres et 51 bovins. Les acquisitions se font à l’amiable pour 29 954 hectares, et par décision judiciaire pour 2 953.
Les habitants sont relogés dans un hameau construit pour eux, Brovès-en-Seillans, plus en vallée, sur le territoire de la commune voisine. Le village d’origine, lui, est progressivement évacué et laissé à l’abandon en 1974.
Les anciens habitants du village ont l’autorisation d’y revenir une fois par an, le lundi de Pentecôte, pour y partager un pique-nique.
Ce que devient un village dans un champ de tir
Le camp de Canjuers est, avec ses 35 000 hectares dont 14 de camp bâti, le plus grand champ de tir d’Europe occidentale. Il accueille 2 500 personnes permanentes et 10 000 hôtes par an, et c’est le seul champ de tir en France permettant les tirs d’exercice de lance-roquettes multiple.
L’activité y est intense et chiffrée : 75 000 obus, 1 000 missiles et 1 600 000 projectiles de tous calibres sont tirés en 330 journées de tir par an. Cinq aires de bivouac et des fermes aménagées portent la capacité de logement à 5 600 places, pour 100 000 hôtes de passage chaque année.
Cela explique le régime d’accès. L’entrée est contrôlée et strictement interdite au public, le camp est actif tous les jours de la semaine, et des tirs peuvent y être effectués à tout moment. Le survol aérien est interdit, sauf les jours d’inactivité et le jour du Grand Prix automobile de Monaco, la portée verticale maximale des tirs de chars atteignant seize kilomètres.
La circulation automobile n’est autorisée que sur deux voies nord-sud, avec interdiction de quitter la route : la nationale 555, qui passe devant le camp bâti, et la départementale 25, de Bargemon à Bargème, qui passe à quelques dizaines de mètres de Brovès. On peut donc voir le village depuis la route, mais pas s’y arrêter.
| Date | Étape | Ce qu’elle change |
|---|---|---|
| 1963 | décision de créer le camp | quatorze communes concernées |
| 4 août 1970 | décret supprimant la commune | la mairie ferme le 10 août |
| 1974 | abandon du village | poste et cabine téléphonique coupées le 31 mai |
| Superficie cédée par Brovès | 3 405 hectares sur 3 405 | la seule commune entièrement absorbée |
| Emprise totale du camp | 34 652 hectares | le plus grand champ de tir d’Europe occidentale |
| Accès actuel | interdit, sauf le lundi de Pentecôte | pour les anciens habitants seulement |
Un territoire qui avait déjà une histoire militaire
Le secteur n’était pas vierge d’usage militaire : le camp était déjà partiellement utilisé entre les deux guerres. Mais c’est l’épisode de la Résistance qui a laissé le plus de traces dans la mémoire locale.
Une centaine de maquisards ont évolué dans le secteur du Malay, y formant le camp Lafayette, et furent surtout actifs lors du débarquement de Provence, pendant les parachutages nocturnes. Ceux-ci portaient des noms de code et des phrases de reconnaissance restées dans les archives : l’opération César, au sud-est de Brovès, compte un succès pour cinq échecs ; l’opération Prisonnier, entre Mons et Brovès, trois succès pour deux échecs.
Le 2 août 1944, la Wehrmacht monte une expédition contre le maquis du Malay. Elle reste sans résultat, à ceci près que les granges et les maisons sont brûlées. Aujourd’hui, le camp est ouvert localement pour la commémoration annuelle de la Résistance au Clos d’Espargon, à laquelle participent les enfants des écoles, et pour les pèlerinages des habitants des villages dont le terrain a été concédé à l’État.
Le village lui-même a connu une dernière vie, celle de décor. Le film de Gérard Oury Le Schpountz y a été tourné, et les toitures en tuile des maisons ont été remplacées par des tôles de couleur rouge, ce qui donne au lieu son aspect actuel : une silhouette de village provençal, avec des toits qui n’en sont pas.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, Brovès est un village complet et vide. Les rues, la place, le tracé du bâti sont intacts, puisque rien n’a été détruit : la commune a été supprimée administrativement, pas rasée. C’est ce qui distingue ce cas de Fleury-devant-Douaumont, détruit par les obus, ou de les Salles-sur-Verdon, noyé sous un lac.
La vue aérienne montre aussi le paysage qui a motivé le choix du site. Le camp occupe le massif karstique des Préalpes de Castellane, un ensemble de plateaux et de poljés à une altitude moyenne de 900 mètres, dominés à l’est par la montagne du Malay et à l’ouest par le Grand Margès. Des surfaces planes, pierreuses, peu peuplées : exactement ce que cherche un champ de tir.
Elle rappelle enfin la frontière naturelle qui borde le camp au nord. Le Verdon et ses gorges ferment l’emprise, et l’Artuby, son affluent, circonscrit en son centre-nord une enclave délimitée par un canyon difficile à franchir. Le camp n’a pas eu besoin de clôture sur tous ses côtés.
À voir autour
- Les Salles-sur-Verdon : un village sacrifié à un lac, à quelques kilomètres
- Celles : vidé pour un lac qui ne l’a jamais recouvert
- Fleury-devant-Douaumont : détruit par la guerre, toujours commune
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notices de Brovès et du camp de Canjuers, Wikipédia en français.
