Vingt moines, une carrière ouverte contre l’église et aucun décor : l’abbaye du Thoronet

Vue générale de l'abbaye du Thoronet, dans le Var
L'abbaye du Thoronet, dans le Var. Photo : Bombeche, CC0, via Wikimedia Commons.

Pour bâtir leur abbaye, les moines du Thoronet n’ont pas fait venir la pierre : ils l’ont extraite sur place, d’une carrière ouverte à l’intérieur même de la clôture, contre le chevet de l’église. Le résultat, sans décor et presque sans mortier apparent, est cité par la notice UNESCO de l’abbaye de Fontenay comme le plus parfait exemple de l’architecture cistercienne.

L’abbaye se trouve sur la commune du Thoronet, dans le Var. Elle forme avec Sénanque, dans le Vaucluse, et Silvacane, dans les Bouches-du-Rhône, ce que l’on appelle les trois sœurs provençales, et elle est classée au titre des monuments historiques par la liste de 1840.

Vingt moines dans l’Empire

La fondation date du XIIe siècle, pour une communauté de vingt moines seulement, sans compter les convers. Le contexte politique mérite d’être rappelé : la Provence relevait alors du Saint-Empire romain germanique, sous l’autorité de Frédéric Ier Barberousse, entre 1152 et 1190, un empire qui s’étendait de la Bohême au Rhône.

Le Thoronet constitue la première présence cistercienne dans la région, l’établissement venant de l’abbaye de Mazan. Le site choisi occupe un fond de vallée relativement plat, caché parmi les chênes, isolé et sauvage, ce qui s’accorde avec la règle stricte de l’ordre de Cîteaux.

L’abbaye doit probablement beaucoup à l’abbé Foulques, mort en 1231, dont le parcours résume à lui seul le siècle : d’abord troubadour, il devient abbé du Thoronet avant d’être évêque de Toulouse, et il était proche de Saint Louis, protecteur de l’ordre.

Il n’est de vertu plus indispensable à nous tous que celle de l’humble simplicité.

Saint Bernard

Bâtir vite, avec ce qu’on a sous les pieds

La méthode de chantier découle directement des principes de l’ordre. En vertu de la simplicité et de l’autonomie, la carrière devait se situer autant que possible à l’intérieur de la clôture, et ici elle est ouverte au chevet de l’église : les pierres ne parcourent donc que quelques dizaines de mètres entre leur extraction et leur pose.

La rapidité est une consigne explicite. L’abbé général de Cîteaux a demandé d’aller vite dans la construction pour ne pas indisposer davantage le comte de Provence, déçu par les tergiversations des moines. Les carrières ont donc été ouvertes le plus près possible de l’abside.

Cette contrainte a produit un parti pris esthétique que l’architecte Fernand Pouillon a mis en scène dans son roman Les Pierres sauvages, en 1964, sous la forme du journal du premier prieur. Son maître d’œuvre y explique que la plupart des pierres seront traitées rudement et grossièrement, pour gagner du temps, et que le soleil accrochera les facettes et les éclats, rendant la matière précieuse. Il ajoute qu’il ne veut pas engluer l’édifice de chaux, pour lui laisser un peu de liberté.

ÉlémentDonnéeCe que cela traduit
Communauté d’originevingt moines, plus les conversune fondation volontairement modeste
Emplacement de la carrièreau chevet de l’église, dans la clôtureconsigne d’aller vite et de rester autonome
Clocher primitif1160-1180, flèche de plus de 30 mune entorse à la règle de 1157
Portailsdeux portes en plein cintre, sans décorcelle du nord pour les convers, celle du sud dite des Morts
Vente comme bien national132 700 francsétables et granges installées dans l’abbaye
Rachat par l’État1854sauvetage obtenu grâce à Mérimée
Le Thoronet, une abbaye dont chaque choix découle d’une règle écrite.

La règle contre le clocher

Un détail montre la tension entre la règle et la pratique. Le clocher primitif date de 1160-1180 et sa flèche de pierre culmine à plus de trente mètres. Or la seule instruction architecturale formelle que l’on connaisse pour l’ordre concerne précisément les clochers.

Le chapitre général de 1157 énonce qu’on ne fera pas de tours de pierre pour les cloches. Un siècle plus tard, en 1257, il ajoute qu’on ne fera pas non plus de clochers de bois d’une altitude immodérée, qui déshonorent la simplicité de l’ordre. Le clocher du Thoronet, bâti entre les deux, existe pourtant.

Le reste de l’édifice respecte scrupuleusement le dépouillement. Il n’y a pas de portail monumental, juste deux portes couvertes d’un arc en plein cintre : celle du nord était réservée aux frères convers, celle du sud était la porte des Morts.

Une acoustique qui impose sa loi au chant

La conséquence la plus inattendue de cette architecture est sonore. L’abbaye du Thoronet est l’une des plus conformes à l’esprit primitif de l’ordre, et cela se reflète jusque dans son acoustique : l’écho, forcément prolongé, impose au chant un style particulier et une discipline. Les chanteurs doivent chanter lentement et à l’unisson.

Autrement dit, la pierre nue et les volumes simples ne se contentent pas d’exprimer une spiritualité, ils la contraignent. C’est ce qui fait de l’abbaye un exemple extraordinaire de transformation de la philosophie en architecture, où la prise en compte de la lumière, mesurée, est capitale.

Ce langage a traversé les siècles jusqu’aux modernes. Le Corbusier visite l’abbaye en 1953, et l’influence de ces volumes nus sur l’architecture du XXe siècle est largement reconnue.

Étables, bauxite et sauvetage

Le déclin puis la survie de l’abbaye suivent le sort de beaucoup de monastères. Vendue comme bien national à des particuliers qui y installent des étables et des granges, elle change de mains pour 132 700 francs, puis se retrouve à nouveau délaissée.

L’État la rachète en 1854, et c’est grâce à l’intervention de Mérimée qu’elle échappe à la ruine. Les travaux de consolidation et de restauration se sont succédé depuis, d’autant plus indispensables que l’abbaye souffrait de l’exploitation de la bauxite à proximité.

Le site bénéficie aujourd’hui d’une double protection juridique : au titre de l’environnement, pour la préservation de la faune et de la flore, et au titre du périmètre de 500 mètres autour d’un monument historique, en application du code du patrimoine. Les restaurations menées depuis le XIXe siècle semblent assez fidèles à la construction originelle.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, l’abbaye disparaît presque. Elle occupe un fond de vallée entouré de chênes, sans dégagement, sans allée d’honneur, sans perspective : exactement l’inverse d’un monument conçu pour être vu. L’isolement prescrit par la règle est ici topographique.

La vue aérienne permet en revanche de lire le plan complet, qui est celui de toutes les abbayes cisterciennes : l’église au nord, le cloître accolé au sud, la salle capitulaire, le dortoir des moines à l’étage, le cellier, et à l’écart les bâtiments des convers. Rien ne dépasse, tout se répond.

On repère enfin, contre le chevet, la cicatrice de la carrière, cette entaille dans le relief d’où sont sorties les pierres de l’église. C’est le détail le plus parlant du site : la matière et le bâtiment ne sont séparés que de quelques mètres. Le contraste avec Cluny et ses 187 mètres résume deux conceptions opposées du monachisme.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.

Sources : notice de l’abbaye du Thoronet, Wikipédia en français ; Fernand Pouillon, Les Pierres sauvages, 1964.

Questions fréquentes

Pourquoi si peu de moines ?

Parce que la règle cistercienne privilégie des communautés restreintes. Le Thoronet a été fondé pour vingt moines seulement, sans compter les frères convers, à une époque où la Provence relevait du Saint-Empire romain germanique, sous Frédéric Ier Barberousse.

Pourquoi une carrière dans l'enceinte ?

Par principe de simplicité et d'autonomie, la carrière devait se trouver autant que possible à l'intérieur de la clôture. Ici, elle est ouverte au chevet de l'église, l'abbé général de Cîteaux ayant demandé d'aller vite pour ne pas indisposer davantage le comte de Provence.

Pourquoi le clocher est-il en pierre ?

C'est une entorse à la règle. Le clocher primitif date de 1160-1180 et sa flèche de pierre culmine à plus de 30 mètres, alors que le chapitre général de 1157 énonçait qu'on ne ferait pas de tours de pierre pour les cloches.

Qu'a-t-elle d'exceptionnel acoustiquement ?

Son écho très prolongé impose au chant un style particulier et une discipline : les chanteurs doivent chanter lentement et à l'unisson. L'architecture façonne ici la liturgie autant que l'inverse.

Comment a-t-elle été sauvée ?

Vendue comme bien national pour 132 700 francs, elle sert d'étables et de granges avant d'être délaissée. L'État la rachète en 1854 et elle échappe à la ruine grâce à l'intervention de Mérimée, les restaurations devenant d'autant plus urgentes que l'exploitation de la bauxite voisine la fragilisait.
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