À Giens, la route du sel a fragilisé le cordon, et l’État réclame d’autres scénarios

Le double tombolo de la presqu'île de Giens et les salins d'Hyères vus du ciel
Le tombolo de Giens et les salins d'Hyères, dans le Var. Photo : Yyuri1989, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

À Giens, la route qui traverse le cordon de sable ouest est l’une des causes de sa fragilité. C’est le rapport d’inspection de l’État qui l’écrit, pas une interprétation.

La presqu’île de Giens tient au continent par deux cordons de sable. Le rapport remis en décembre 2021 les décrit comme deux cordons nord-sud d’environ quatre kilomètres de longueur, fragiles par nature si on les compare à la solidité de l’émergence métamorphique qui constitue au sud l’entité arbanaise.

Une figure rare, et deux fois

Le mot qui désigne ce genre de cordon est tombolo. Ce qui est rare à Giens n’est pas d’en avoir un, c’est d’en avoir deux : le rapport note que la coexistence des deux entités de ce type est très rare, puisqu’on la compte sur les doigts d’une main dans le monde.

Entre les deux bras, l’eau. Le salin et le lac des Pesquiers occupent l’espace enserré, et le Conservatoire du littoral en est propriétaire après l’expropriation de la Compagnie des Salins du Midi en 2001. Le rapport souligne que ces terrains bordent la quasi-totalité du tombolo ouest.

Deux rubans de sable de quatre kilomètres tiennent une presqu’île entière au continent.

Ce que la route a changé

Sur le cordon est, un axe de circulation motorisé existe de longue date. Le cordon ouest, non. Le rapport est précis : la flèche ouest n’a été dotée d’une route en dur, dite route du sel, que depuis la fin des années 1960.

Et il en tire la conséquence sans détour : l’érosion affecte directement cet axe de circulation, dont le durcissement est d’ailleurs un facteur aggravant de la fragilité du tombolo, plus qu’elle ne menace le paysage.

Autrement dit, l’ouvrage que l’on veut protéger est l’une des raisons pour lesquelles il faut protéger. Un cordon de sable vit en se déformant : une chaussée rigide l’en empêche.

DonnéeValeurSource
Longueur de chaque cordonenviron 4 kmrapport d’inspection, 2021
Route en dur sur le cordon ouestdepuis la fin des années 1960rapport d’inspection
Portion en érosion aiguëla partie nord, pas les 90 % restantsrapport d’inspection
Digue sous-marine projetée450 m, crête de 10 mVille d’Hyères 2018 ; crête : rapport d’inspection
Profondeur d’arasement1 m sous le niveau de la merVille d’Hyères, 2018
Distance au trait de côteenviron 150 mrapport d’inspection
Montant estimé2 902 500 euros hors taxesVille d’Hyères et Cerema
Objectif affichémaintenir la route pour au moins 30 ansVille d’Hyères et Cerema
Le projet et son cadre, tels que les documents publics les décrivent.

Un entretien qui se fait chaque hiver

Avant toute digue, le cordon est déjà réparé à la main, et plusieurs fois par an. Le rapport cite le bureau d’études : le cordon dunaire est réparé après chaque hiver, plusieurs fois par hiver même, et le confortement consiste à remettre en place les matériaux transportés sur la route et au-delà.

Les volumes sont donnés comme allant de 0 à 1 000 mètres cubes par an environ. La fourchette est large, et le rapport ne la traite pas comme une mesure fine : il relève des incertitudes sur le chiffrage volumétrique et sur la récurrence de ces interventions d’entretien, et en tire un doute explicite sur les bénéfices réels de la solution privilégiée.

Une précision s’impose ici : ni le rapport d’inspection ni la présentation de la métropole et du Cerema ne donnent de taux de recul du trait de côte en mètres par an pour ce cordon. Le Cerema publie bien un indicateur national de l’érosion côtière, mais aucune valeur propre à cette flèche sableuse n’a pu y être rattachée avec certitude. Par prudence, aucun chiffre de recul annuel n’est repris ici.

Ce que ferait une digue immergée

Le principe d’une digue arasée sous le niveau de la mer n’est pas de bloquer l’eau mais de casser la houle avant qu’elle n’atteigne la plage. Une vague qui déferle plus au large arrive affaiblie au rivage, et emporte moins de sable.

Le rapport d’inspection ne justifie pas ce tracé par une contrainte de paysage. Il indique que la digue était d’abord envisagée en prolongement du platier rocheux, et qu’elle a été reportée dans les trois anciennes fosses d’extraction en raison des contraintes de construction et de la présence de posidonies sur le platier. Il ajoute que les connaissances disponibles et les retours d’expérience plaident pour une installation plus éloignée du rivage, afin d’être pleinement efficace, et qu’un tel recul est ici impossible compte tenu des zones de posidonies.

Mais une digue immergée modifie aussi le transit du sable le long de la côte, et c’est précisément ce que l’État veut voir chiffré avant d’autoriser quoi que ce soit.

Pourquoi l’État n’a pas donné son feu vert

Le projet est arrêté dans son principe depuis 2018. Il n’est pas autorisé pour autant, parce qu’il touche un site classé par décret du 27 décembre 2005.

La demande de l’État porte sur deux manques : déterminer un scénario de référence et analyser les conséquences de l’érosion en l’absence d’un dispositif de protection. Autrement dit, savoir ce qu’il se passerait si l’on ne faisait rien.

L’inspection conclut qu’il paraît indispensable que soient réduites, autant que faire se peut, ces incertitudes avant toute délivrance d’autorisation de principe. La phrase est prudente et elle est nette : on ne construit pas tant qu’on ne sait pas.

Une question qui dépasse Giens : protéger un cordon mobile revient souvent à le figer, et le figer est ce qui l’use. Le sillon de Talbert a été traité à l’inverse, par la suppression de ses enrochements.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la figure est d’une netteté remarquable. Une île rocheuse au sud, orientée est-ouest, et deux fils de sable parallèles qui montent vers le continent en enfermant un rectangle d’eau.

Les anciens salins dessinent à l’intérieur un damier régulier de bassins, lisible comme un plan. Le rapport d’inspection compte huit unités paysagères distinctes sur l’ensemble formé par les tombolos et la presqu’île, et décrit entre les deux bras une vaste zone humide, naturelle dans son origine, dont l’homme a organisé le dessin pour en extraire le sel.

La digue projetée ne couvre d’ailleurs pas tout le cordon : le rapport précise qu’elle est installée face à la partie nord du tombolo ouest, celle que l’érosion concerne de façon aiguë. Quatre cent cinquante mètres d’ouvrage pour quatre kilomètres de sable, c’est la mesure du problème autant que celle de la réponse.

Le reste du cordon, soit l’essentiel de sa longueur, n’est pas concerné par le projet. C’est une précision qui compte quand on lit que le tombolo est menacé : il l’est sur une portion, pas sur toute sa longueur.

Le rapport rappelle d’ailleurs que cette double barre n’a pas toujours tenu : les représentations cartographiques anciennes montrent que des brèches ont historiquement mis en relation la mer, à l’est comme à l’ouest, avec la vaste zone humide saumâtre enserrée entre les deux cordons. Ce que l’on regarde n’est pas un état stable, c’est un équilibre.

Sources : rapport CGEDD n° 014042-01, Projet de protection en mer du tombolo ouest de la presqu’île de Giens, Thierry Boisseaux et Raynald Vallée, 14 décembre 2021 ; présentation « Stratégie métropolitaine de gestion du trait de côte », métropole Toulon Provence Méditerranée, appel à projets Cerema et ANEL, 20 novembre 2023, document hébergé par la DREAL Provence-Alpes-Côte d’Azur ; décret de classement du site du 27 décembre 2005.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un double tombolo ?

Deux cordons de sable qui relient une île à la côte en enfermant un plan d'eau entre eux. Le rapport d'inspection décrit à Giens deux cordons nord-sud d'environ quatre kilomètres de longueur, fragiles par nature, et ajoute que la coexistence de deux entités de ce type est très rare, puisqu'on la compte sur les doigts d'une main dans le monde.

Qu'est-ce qui menace le cordon ouest ?

L'érosion, mais sur une portion limitée. Le rapport précise qu'elle concerne de façon aiguë sa partie nord, beaucoup moins les 90 % restants de sa longueur.

La route aggrave-t-elle la situation ?

C'est ce qu'écrit le rapport d'inspection, et ce n'est pas une déduction : il indique que la flèche ouest n'a été dotée d'une route en dur, dite route du sel, que depuis la fin des années 1960, et que le durcissement de cet axe est un facteur aggravant de la fragilité du tombolo.

Que prévoit le projet ?

Une digue sous-marine de 450 mètres linéaires, avec une crête de 10 mètres de large, immergée à environ un mètre sous le niveau de la mer, installée face à la partie nord du tombolo ouest, à environ 150 mètres du littoral. Le montant global est estimé à 2 902 500 euros hors taxes, et l'objectif affiché est de maintenir la route du sel pour au moins trente ans. Le rapport d'inspection précise toutefois que peu de précisions sont données sur le type de digue, et que ses dimensions ne sont pas figées.

Le projet est-il autorisé ?

Non. L'État a demandé des études complémentaires pour déterminer un scénario de référence et analyser les conséquences de l'érosion en l'absence de protection. L'inspection écrit qu'il paraît indispensable que les incertitudes soient réduites avant toute délivrance d'autorisation de principe.
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