Les enrochements ont échoué et ont été en grande partie retirés : le Sillon de Talbert, 3,2 km de galets

Le Sillon de Talbert, cordon de galets de la commune de Pleubian
Le Sillon de Talbert, à Pleubian, dans les Côtes-d'Armor. Photo : Moreau.henri, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

Mis à jour le 6 octobre 2026 : Légende arthurienne, toponymie et suivi scientifique récent du sillon détaillés.

Pour empêcher le Sillon de Talbert de reculer, on a construit un épi en 1974, posé des enrochements sur plus de quinze cents mètres, reprofilé mécaniquement la crête et emmailloté les galets dans des filets de pêche. Tout a échoué. En 2004, une majeure partie des enrochements a été supprimée et concassée sur place.

Le Sillon de Talbert est une flèche littorale à pointe libre formée de galets et de sable, dans les Côtes-d’Armor, sur la commune de Pleubian. Il s’étend vers le nord-est dans la Manche sur environ 3,2 kilomètres de long, pour une largeur moyenne de cent mètres et une hauteur comprise entre six et neuf mètres au-dessus du niveau de la mer. C’est le point continental le plus septentrional de la Bretagne.

Vingt mille ans de fabrication

Ce cordon est un produit de la dernière glaciation. Il y a 20 000 ans, le niveau de la mer se situait 120 mètres plus bas qu’aujourd’hui, et la plateforme continentale émergée subissait la gélifraction, l’éclatement de la roche par le gel, qui produisait d’importants volumes de matériaux sédimentaires.

Lors de la déglaciation, entre 15 000 et 6 000 ans avant le présent, l’élévation du niveau de la mer a remobilisé ce matériel en le remontant vers le continent, et l’a émoussé sous la forme de galets. Il y a 6 000 ans, quand la transgression marine a nettement ralenti, les écueils rocheux qui accidentent aujourd’hui l’avant-côte ont offert des points d’appui stables : les galets s’y sont accrochés en formant différents cordons littoraux, que la mer a fait reculer et qui se sont réunis par coalescence.

Le sillon a donc d’abord été un cordon de type barrière, ancré à ses deux extrémités, au continent au sud-ouest et à un îlot de l’archipel d’Olonne au nord-est. C’est une tempête qui a changé sa nature : le recul pluriséculaire vers le sud-est a entraîné sa déconnexion de l’archipel, probablement lors de la grande tempête du 26 novembre 1703 qui a durement affecté toute la côte nord-ouest de l’Europe.

Une fois la brèche ouverte, sur 200 à 300 mètres, les courants de marée l’ont entretenue, et la morphologie a évolué d’un cordon barrière à une flèche littorale à pointe libre, que les géomorphologues appellent aussi un poulier.

Ces travaux extrêmement coûteux se sont tous soldés par des échecs.

Un demi-mètre par an

Le sillon évolue sous deux dynamiques simultanées. La première est longitudinale : les courants générés par la dérive littorale l’allongent et construisent la spatule terminale. La seconde est transversale : il recule vers le continent lorsqu’il est submergé par les vagues de tempête combinées à une forte marée de vive-eau.

Ce recul a été estimé par le géographe Jean-Pierre Pinot à environ 0,5 mètre par an entre le XVIIIe siècle et les années 1960. À partir de cette décennie, les épisodes de submersion et d’ouverture de brèches inquiètent les riverains de la côte que le sillon protège des houles du large.

Suivent alors des travaux de fixation, menés par le syndicat mixte gestionnaire du site depuis 1969 : l’épi du Chouk construit en 1974, des enrochements posés au pied du sillon sur plus de 1 500 mètres, un reprofilage mécanique, et l’emmaillotage des galets dans des filets de pêche. Tous se sont soldés par des échecs. Au début des années 2000, l’érosion marine avait contourné une majeure partie des enrochements, poursuivi son recul vers la côte et ouvert de nombreuses brèches dans la partie médiane.

Le changement de méthode date de 2001, quand la gestion est confiée au Conservatoire du littoral. En 2004, une majeure partie des enrochements est supprimée et concassée sur place, pour combler les brèches et édifier à l’arrière du sillon des cordons artificiels visant à freiner son recul. Un cheminement balisé est posé sur la partie basale sableuse, afin de la protéger du piétinement et de favoriser le rétablissement de la végétation dunaire fixatrice. En 2005, la gestion est confiée à la commune de Pleubian, avec un conseil scientifique qui se réunit chaque année et un plan de gestion quinquennal.

RepèreDonnéeCe que cela implique
Longueurenviron 3,2 kmpour 100 mètres de largeur moyenne
Hauteur de la crêtede 6 à 9 mètres au-dessus de la merles sections basses sont les plus vulnérables
Volume sédimentaire1,23 million de m3sable, gravier et galets en proportion variable
Recul mesuré0,5 m par an du XVIIIe siècle aux années 1960estimation de Jean-Pierre Pinot
Déconnexion de l’archipel d’Olonnetempête du 26 novembre 1703brèche de 200 à 300 mètres
Réserve naturelle régionalecréée en 2006, 205 hectareshors domaine public maritime
Le Sillon de Talbert, à Pleubian, dans les Côtes-d’Armor.

Du sable à la base, des galets au bout

Le cordon n’est pas homogène sur ses trois kilomètres, et c’est ce qui explique où il casse. Sa base, ancrée au continent, est constituée d’une très forte proportion de sable, avec des dunes. La section suivante, sablo-graveleuse, comporte davantage de galets et reste très sensible à la submersion marine, car la hauteur de sa crête est faible, entre six et sept mètres.

La section médiane est essentiellement constituée de galets. En se déplaçant vers le nord-est, elle devient de plus en plus massive et la crête s’élève, autour de huit mètres. La dernière partie forme la spatule : très massive, elle s’élargit et dépasse souvent neuf mètres.

Cette spatule se construit par l’accolement de rides de galets transportées par la houle, qui se diffracte autour de la pointe de la flèche. L’accrétion se fait donc sur son revers, et sa largeur augmente au fil du temps. Le volume sédimentaire global du sillon est estimé à 1,23 million de mètres cubes.

La pétrographie confirme l’origine locale des matériaux. Selon une étude de Valérie Morel publiée en 1997, les galets sont constitués à 71 % de microgranite, 19 % de granite et 3 % de dolérite, avec 4 % de roches volcaniques et 3 % de roches sédimentaires. Tout vient des roches magmatiques et filoniennes voisines, la granodiorite de Talbert et, plus au large, la microgranodiorite de Pleubian.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le sillon est une ligne tracée dans la mer, et c’est le seul point de vue qui en donne la mesure. Il part de la pointe nord-est de Pleubian, au niveau du hameau de l’Armor, et s’enfonce dans la Manche entre les estuaires du Jaudy à l’ouest et du Trieux à l’est.

La vue aérienne montre aussi l’archipel qu’il visait. À son extrémité nord-est, l’archipel d’Olonne est constitué d’un chapelet d’îlots correspondant aux écueils les plus massifs ayant résisté à l’érosion, chaos granitiques et cordons de galets couverts d’une maigre végétation. Ces îlots protègent la Baie Blanche, un estran découvert à marée basse, zone ostréicole et mytilicole. Trois kilomètres au nord se dressent les récifs des Épées de Tréguier, sur lesquels est bâti le phare des Héaux de Bréhat.

Elle rend enfin visibles les formes d’accumulation qui accompagnent le sillon. Les nombreux écueils de cette plateforme sont à l’origine de constructions originales qui fuient la houle, les queues de comète et les tombolos, c’est-à-dire des traînées de sédiments abritées derrière chaque obstacle. Le même jeu de courants et de sédiments sculpte la baie de Somme et la dune du Pilat.

Une légende arthurienne et un nom disputé

L’origine du nom « Talbert » reste incertaine. Une première hypothèse rapproche le breton « tal », qui désigne le front ou la bordure, et « berr », qui signifie court : le sillon serait un « front court ». Une autre piste s’appuie sur le mot « ber », qui signifie aussi « le costaud » en breton, donnant alors au lieu le sens de « front qui défend ».

La légende locale attribue la formation du cordon à la fée Morgane, qui aurait vécu sur l’îlot de Talbert et bâti un pont de galets pour rejoindre Arthur, dont elle était éprise. Une seconde version prête ce geste à Merlin, qui aurait fait sortir le sillon des flots afin de permettre à Morgane de rejoindre son île.

Pendant des siècles, les galets ont été prélevés comme matériau de construction, jusqu’à ce qu’un arrêté préfectoral du 17 mai 1907 mette fin à cette exploitation. Le front de mer a aussi longtemps servi à la récolte du goémon, à son séchage et à son brûlage dans des fours installés sur la dune, tandis que la petite grève côté est accueillait les bateaux goémoniers. Le site a été intégré en 1974 au site inscrit « Littoral entre Penvénan et Plouha », puis classé au réseau Natura 2000 en 1998, avant d’obtenir le statut de réserve naturelle régionale en 2006.

Un suivi topo-morphologique annuel, confié depuis 2006 au laboratoire LETG du CNRS après un premier levé par LiDAR aéroporté en 2002, a mis en évidence une accélération du recul : celui-ci est passé d’une moyenne de 1,2 mètre par an entre 1930 et 2010 à plus de 2 mètres par an entre 2002 et 2017. Ce recul se produit par à-coups lors des tempêtes conjuguées aux grandes marées : 22 mètres lors de la tempête Johanna en 2008, plus de 30 mètres durant l’hiver 2013-2014. Une brèche s’est ouverte en mars 2018 en aval de l’épi du Chouk, conséquence d’un phénomène que les chercheurs nomment la cannibalisation du cordon.

Le site abrite environ 400 espèces d’algues, ce qui en fait le plus vaste champ d’algues d’Europe, et quatre-vingt-deux espèces d’oiseaux, pour lesquelles le sillon sert d’étape migratoire, de reposoir et de lieu de nidification. La zone de préemption établie par le Conservatoire du littoral a été étendue en 2018 à l’archipel d’Olonne.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.

Sources : notice du Sillon de Talbert, Wikipédia en français ; travaux de Jean-Pierre Pinot et de Valérie Morel.

Questions fréquentes

Pourquoi avoir supprimé les enrochements ?

Parce qu'ils n'avaient pas fonctionné. Épi du Chouk construit en 1974, enrochements sur plus de 1 500 mètres, reprofilage mécanique, galets emmaillotés dans des filets de pêche : ces travaux extrêmement coûteux se sont tous soldés par des échecs. Au début des années 2000, l'érosion avait contourné une majeure partie des enrochements et ouvert de nombreuses brèches.

Qu'a-t-on fait à la place ?

En 2004, une majeure partie des enrochements a été supprimée et concassée sur place, pour combler les brèches d'une part et édifier à l'arrière du sillon des cordons artificiels destinés à freiner son recul d'autre part. Un cheminement balisé a été posé sur la partie sableuse pour la protéger du piétinement et favoriser le retour de la végétation dunaire.

Comment s'est formé le sillon ?

Il y a 20 000 ans, le niveau de la mer était 120 mètres plus bas et le gel fracturait la plateforme continentale émergée, produisant d'importants volumes de sédiments. En remontant entre 15 000 et 6 000 ans avant le présent, la mer a remobilisé ce matériel et l'a émoussé en galets. Il y a 6 000 ans, des écueils rocheux ont offert des points d'appui stables sur lesquels ces galets se sont accrochés en cordons, qui ont fini par se réunir.

Quand s'est-il détaché de son ancrage ?

Probablement lors de la grande tempête du 26 novembre 1703, qui a durement affecté toute la côte nord-ouest de l'Europe. La brèche de 200 à 300 mètres ainsi ouverte a été entretenue par les courants de marée, et le sillon est passé d'un cordon ancré à ses deux extrémités à une flèche à pointe libre.

Protège-t-il l'île de Bréhat ?

On l'a souvent écrit, mais cela paraît peu convaincant au regard des cinq kilomètres qui les séparent. La protection relative dont jouit Bréhat tient à la morphologie des fonds marins dans leur ensemble, notamment les faibles profondeurs de la plateforme de la presqu'île de Lézardrieux.

Que dit la légende ?

Que la fée Morgane, qui vivait sur l'île de Talbert, aurait bâti un pont de galets entre son île et le rivage pour rejoindre Arthur, dont elle était éperdument amoureuse. Une seconde version attribue le sillon à Merlin, qui l'aurait fait sortir des flots pour rejoindre Morgane sur son île.
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