Pour empêcher le Sillon de Talbert de reculer, on a construit un épi en 1974, posé des enrochements sur plus de quinze cents mètres, reprofilé mécaniquement la crête et emmailloté les galets dans des filets de pêche. Tout a échoué. En 2004, les enrochements ont été supprimés et concassés sur place.
Le Sillon de Talbert est une flèche littorale à pointe libre formée de galets et de sable, dans les Côtes-d’Armor, sur la commune de Pleubian. Il s’étend vers le nord-est dans la Manche sur environ 3,2 kilomètres de long, pour une largeur moyenne de cent mètres et une hauteur comprise entre six et neuf mètres au-dessus du niveau de la mer. C’est le point continental le plus septentrional de la Bretagne.
Vingt mille ans de fabrication
Ce cordon est un produit de la dernière glaciation. Il y a 20 000 ans, le niveau de la mer se situait 120 mètres plus bas qu’aujourd’hui, et la plateforme continentale émergée subissait la gélifraction, l’éclatement de la roche par le gel, qui produisait d’importants volumes de matériaux sédimentaires.
Lors de la déglaciation, entre 15 000 et 6 000 ans avant le présent, l’élévation du niveau de la mer a remobilisé ce matériel en le remontant vers le continent, et l’a émoussé sous la forme de galets. Il y a 6 000 ans, quand la transgression marine a nettement ralenti, les écueils rocheux qui accidentent aujourd’hui l’avant-côte ont offert des points d’appui stables : les galets s’y sont accrochés en formant différents cordons littoraux, que la mer a fait reculer et qui se sont réunis par coalescence.
Le sillon a donc d’abord été un cordon de type barrière, ancré à ses deux extrémités, au continent au sud-ouest et à un îlot de l’archipel d’Olonne au nord-est. C’est une tempête qui a changé sa nature : le recul pluriséculaire vers le sud-est a entraîné sa déconnexion de l’archipel, probablement lors de la grande tempête du 26 novembre 1703 qui a durement affecté toute la côte nord-ouest de l’Europe.
Une fois la brèche ouverte, sur 200 à 300 mètres, les courants de marée l’ont entretenue, et la morphologie a évolué d’un cordon barrière à une flèche littorale à pointe libre, que les géomorphologues appellent aussi un poulier.
Ces travaux extrêmement coûteux se sont tous soldés par des échecs.
Un demi-mètre par an
Le sillon évolue sous deux dynamiques simultanées. La première est longitudinale : les courants générés par la dérive littorale l’allongent et construisent la spatule terminale. La seconde est transversale : il recule vers le continent lorsqu’il est submergé par les vagues de tempête combinées à une forte marée de vive-eau.
Le chiffre de ce recul a été établi par le géographe Jean-Pierre Pinot : environ 0,5 mètre par an entre le XVIIIe siècle et les années 1960. À partir de cette décennie, les épisodes de submersion et d’ouverture de brèches inquiètent les riverains de la côte que le sillon protège des houles du large.
Suit alors trente ans de travaux de fixation, menés par le syndicat mixte gestionnaire du site depuis 1969 : l’épi du Chouk construit en 1974, des enrochements posés au pied du sillon sur plus de 1 500 mètres, un reprofilage mécanique, et l’emmaillotage des galets dans des filets de pêche. Tous se sont soldés par des échecs. Au début des années 2000, l’érosion marine avait contourné une majeure partie des enrochements, poursuivi son recul vers la côte et ouvert de nombreuses brèches dans la partie médiane.
Le changement de méthode date de 2001, quand la gestion est confiée au Conservatoire du littoral. En 2004, une majeure partie des enrochements est supprimée et concassée sur place, pour combler les brèches et édifier à l’arrière du sillon des cordons artificiels visant à freiner son recul. Un cheminement balisé est posé sur la partie basale sableuse, afin de la protéger du piétinement et de favoriser le rétablissement de la végétation dunaire fixatrice. En 2005, la gestion est confiée à la commune de Pleubian, avec un conseil scientifique qui se réunit chaque année et un plan de gestion quinquennal.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Longueur | environ 3,2 km | pour 100 mètres de largeur moyenne |
| Hauteur de la crête | de 6 à 9 mètres au-dessus de la mer | les sections basses sont les plus vulnérables |
| Volume sédimentaire | 1,23 million de m3 | sable, gravier et galets en proportion variable |
| Recul mesuré | 0,5 m par an du XVIIIe siècle aux années 1960 | estimation de Jean-Pierre Pinot |
| Déconnexion de l’archipel d’Olonne | tempête du 26 novembre 1703 | brèche de 200 à 300 mètres |
| Réserve naturelle régionale | créée en 2006, 205 hectares | hors domaine public maritime |
Du sable à la base, des galets au bout
Le cordon n’est pas homogène sur ses trois kilomètres, et c’est ce qui explique où il casse. Sa base, ancrée au continent, est constituée d’une très forte proportion de sable, avec des dunes. La section suivante, sablo-graveleuse, comporte davantage de galets et reste très sensible à la submersion marine, car la hauteur de sa crête est faible, entre six et sept mètres.
La section médiane est essentiellement constituée de galets. En se déplaçant vers le nord-est, elle devient de plus en plus massive et la crête s’élève, autour de huit mètres. La dernière partie forme la spatule : très massive, elle s’élargit et dépasse souvent neuf mètres.
Cette spatule se construit par l’accolement de rides de galets transportées par la houle, qui se diffracte autour de la pointe de la flèche. L’accrétion se fait donc sur son revers, et sa largeur augmente au fil du temps. Le volume sédimentaire global du sillon est estimé à 1,23 million de mètres cubes.
La pétrographie confirme l’origine locale des matériaux. Selon une étude de Valérie Morel publiée en 1997, les galets sont constitués à 71 % de microgranite, 19 % de granite et 3 % de dolérite, avec 4 % de roches volcaniques et 3 % de roches sédimentaires. Tout vient des roches magmatiques et filoniennes voisines, la granodiorite de Talbert et, plus au large, la microgranodiorite de Pleubian.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le sillon est une ligne tracée dans la mer, et c’est le seul point de vue qui en donne la mesure. Il part de la pointe nord-est de Pleubian, au niveau du hameau de l’Armor, et s’enfonce dans la Manche entre les estuaires du Jaudy à l’ouest et du Trieux à l’est.
La vue aérienne montre aussi l’archipel qu’il visait. À son extrémité nord-est, l’archipel d’Olonne est constitué d’un chapelet d’îlots correspondant aux écueils les plus massifs ayant résisté à l’érosion, chaos granitiques et cordons de galets couverts d’une maigre végétation. Ces îlots protègent la Baie Blanche, un estran découvert à marée basse, zone ostréicole et mytilicole. Trois kilomètres au nord se dressent les récifs des Épées de Tréguier, sur lesquels est bâti le phare des Héaux de Bréhat.
Elle rend enfin visibles les formes d’accumulation qui accompagnent le sillon. Les nombreux écueils de cette plateforme sont à l’origine de constructions originales qui fuient la houle, les queues de comète et les tombolos, c’est-à-dire des traînées de sédiments abritées derrière chaque obstacle. Le même jeu de courants et de sédiments sculpte la baie de Somme et la dune du Pilat.
À voir autour
- La pointe du Raz : un site restauré en démolissant ce qu’on y avait bâti
- La dune du Pilat : 103 mètres de sable qui avancent sur la forêt
- La baie de Somme : un estuaire qui se comble
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notice du Sillon de Talbert, Wikipédia en français ; travaux de Jean-Pierre Pinot et de Valérie Morel.
