Par temps sec, en été, la terre de Collonges prend une teinte saumonée ; après la pluie, elle vire à la couleur du sang séché. Dans ce bourg de Corrèze, tout est bâti dans cette roche : les maisons, les tours, l’église et jusqu’aux lauzes de certains toits. C’est de là qu’est parti, en 1982, le label des Plus Beaux Villages de France.
Collonges-la-Rouge compte 478 habitants selon l’Insee (population municipale 2023), mais son nom est connu bien au-delà du Limousin. Le village a donné naissance à l’association Les Plus Beaux Villages de France, fondée à l’initiative de son maire Charles Ceyrac. Selon le site officiel de l’association, tout commence en 1981 par la rencontre entre cet élu et un album de Sélection du Reader’s Digest portant le même titre. Le 6 mars 1982, à Salers, dans le Cantal, 66 maires le suivent pour officialiser le projet.
Un grès rouge sorti d’une faille géologique
Le bourg est construit en grès rouge extrait du Puy de Valège, une butte de 404 mètres située à 800 mètres au nord du village, selon la notice Wikipédia de la commune. Collonges se trouve exactement sur la faille de Meyssac, une fracture d’une soixantaine de kilomètres qui met en contact deux mondes : au nord, un bassin de sables et d’argiles de l’ère primaire ; au sud, les calcaires déposés par une mer du Jurassique. En quelques pas, on franchit ainsi plus de 60 millions d’années.
La couleur vient du fer. Au Trias, la région se trouvait à la latitude de l’actuel Sahara, et le climat chaud et sec a oxydé les minéraux ferrifères du grès sous forme d’hématite. Le taux d’oxyde de fer atteindrait 2,2 % dans la pierre de Collonges, d’où ses tons de grenat et de lie de vin. L’office de tourisme Vallée de la Dordogne parle pour sa part d’un peu plus de 2 % d’oxyde de fer.
D’autres villages de France doivent eux aussi leur renommée à leur roche, comme le village des Baux-de-Provence, qui a donné son nom à la bauxite en 1821.
Détail souvent ignoré des visiteurs : ce rouge éclatant n’a pas toujours été visible. À l’origine, les moellons de grès qui formaient le gros œuvre étaient recouverts d’un enduit. Seules les pierres de taille des angles et des encadrements de portes et fenêtres restaient apparentes. Ce n’est qu’à partir de 1930, lors des premières restaurations, que les maçonneries ont été laissées à nu. Les murs que l’on photographie aujourd’hui n’étaient donc pas faits pour être vus.
Les murs que l’on photographie aujourd’hui n’étaient donc pas faits pour être vus.
Les castels des officiers de la vicomté de Turenne
Le village naît d’un monastère. En 782, des moines de l’abbaye de Charroux, en Poitou, fondent un prieuré sur une terre donnée par le comte Roger de Limoges. En 844, ce prieuré est intégré à la vicomté de Turenne, dont il dépendra jusqu’au XVIIIe siècle. En 1308, le vicomte accorde à Collonges une charte de franchise, avec un droit de justice haute, moyenne et basse.
Le XVIe siècle est considéré comme le grand siècle de Collonges. Les officiers de la vicomté, gouverneurs, capitaines et notables, y font bâtir leurs logis. Les habitants appellent aujourd’hui ces manoirs des castels. On les reconnaît à leurs tours d’escalier, à leurs tourelles en encorbellement et à leurs façades plus ornées que celles des maisons voisines.
Le plus connu est le castel de Vassinhac. Selon la notice Mérimée du ministère de la Culture, sa principale campagne de construction date de 1583, et la famille de Vassinhac a fourni des gouverneurs à la vicomté de Turenne aux XVIe et XVIIe siècles. Le logis associe deux ailes perpendiculaires, une tour d’escalier polygonale dans l’angle et des tourelles en poivrière ; il est classé monument historique depuis le 25 mars 1932.
D’autres demeures nobles complètent cet ensemble :
- le château de Benge, des XVIe et XVIIIe siècles, classé par arrêtés de 1953 et 1954 ;
- le castel Maussac, des XVe et XVIe siècles, inscrit depuis le 17 décembre 1926 ;
- l’hôtel de Beaurival, ou du Friac, du XVe siècle, classé le 17 décembre 1926 ;
- le manoir de Beauvirie, du XVIe siècle, inscrit aux monuments historiques.
Toutes ces tours ont valu au bourg le surnom de cité aux 25 tours, repris par l’office de tourisme. Ce chiffre correspond à l’époque de sa splendeur, entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Beaucoup ont disparu depuis : l’impôt sur les portes et fenêtres, créé par la loi du 4 frimaire an VII (24 novembre 1798), a poussé des propriétaires à démolir ou à araser des tours percées de fenêtres. Il en resterait 17 visibles aujourd’hui, selon Wikipédia.
Une église à deux nefs, une catholique et une protestante
L’église Saint-Pierre est le monument le plus ancien du bourg. La base Mérimée la date des années 1060 à 1070, avec des agrandissements du XIIe au XVe siècle et une fortification au XVIe siècle, pendant les guerres de Religion. Son clocher du début du XIIe siècle, à étages carrés puis octogonaux, compte parmi les plus anciens clochers limousins à gables. L’édifice est classé monument historique depuis le 4 avril 1905.
Sa particularité tient à son plan. À la fin du XIVe siècle, une deuxième nef, plus courte, a été ajoutée à la première, avec son propre clocher. Selon la tradition locale rapportée par Wikipédia, les deux nefs auraient servi en alternance au culte catholique et au culte protestant pendant les guerres de Religion, ce qui aurait permis au bourg de traverser cette période sans grande violence. La même tradition raconte que chaque camp s’efforçait de perturber l’office de l’autre.
Comment Charles Ceyrac a transformé un village qui se vidait
La prospérité du bourg ne survit pas à la fin de la vicomté. En 1738, celle-ci est vendue à la Couronne de France, ce qui met fin à ses privilèges fiscaux. La Révolution détruit ensuite les bâtiments du prieuré, puis le phylloxéra ravage les vignes dans les années 1880. L’exode rural fait le reste, et Collonges sert un temps de carrière de pierres.
Le sauvetage commence au début du XXe siècle avec le classement de l’église, puis la création de la Société des Amis de Collonges le 20 septembre 1927. Le bourg est inscrit à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques le 30 septembre 1942. Charles Ceyrac, élu maire en 1965, accélère le mouvement :
- le 4 septembre 1969, il obtient que la commune prenne officiellement le nom de Collonges-la-Rouge ;
- il fait enfouir les fils électriques et téléphoniques, paver les rues et éclairer le village ;
- à partir de 1970, des parkings aménagés aux entrées permettent d’interdire les voitures d’avril à septembre.
Il étend ensuite cette démarche à d’autres communes. D’après sa notice Wikipédia, il écrit à une centaine de maires des villages présentés dans l’album, et 66 d’entre eux répondent. L’association compte aujourd’hui 186 villages répartis dans 14 régions et 72 départements, selon son site officiel. Pour être candidat, un village doit compter au plus 2 000 habitants, disposer d’au moins deux périmètres de protection patrimoniale et produire une délibération de son conseil municipal ; le dossier est ensuite évalué sur 32 critères. On retrouve dans ce réseau des villages bien différents, comme la bastide de Monpazier, en Dordogne, et son plan en damier.
478 habitants, des centaines de milliers de visiteurs
Le succès a un revers. Le bourg et ses abords sont devenus un site classé le 1er juillet 1996, et la commune compte 8 monuments historiques classés et 20 inscrits. Mais la population permanente reste faible, et le tourisme pèse sur la vie locale.
| Indicateur | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Population municipale 2023 | 478 habitants | Insee |
| Résidences secondaires et logements occasionnels | 186 sur 453 logements | Insee, 2023 |
| Taux d’oxyde de fer du grès | 2,2 % | Wikipédia ; plus de 2 % selon l’office de tourisme |
| Maires fondateurs de l’association | 66, le 6 mars 1982 | Les Plus Beaux Villages de France |
| Villages labellisés aujourd’hui | 186 | Les Plus Beaux Villages de France |
| Visiteurs par an | 700 000 (chiffre 2017) | Mémoire de master cité par Wikipédia |
Selon l’Insee, les résidences secondaires et logements occasionnels représentent 186 des 453 logements de la commune en 2023. Wikipédia, s’appuyant sur un mémoire d’architecture de 2018, avance une fréquentation de 700 000 visiteurs par an pour 2017 et environ 150 commerces, essentiellement tournés vers le tourisme. Le même travail décrit une forme de gentrification : des acheteurs aisés acquièrent des maisons au cœur du bourg, et une partie des familles installées de longue date s’éloigne vers la périphérie.
Ce qui reste incertain
Plusieurs éléments de l’histoire de Collonges reposent sur des sources fragiles. Le partage de l’église entre catholiques et protestants relève de la tradition locale : aucun document d’époque n’est cité à l’appui, et la notice de l’église attribue même le culte protestant à une chapelle latérale plutôt qu’à la seconde nef.
Les chiffres de fréquentation sont rares et anciens. Le total de 700 000 visiteurs provient d’un seul mémoire universitaire et date de 2017 ; aucune donnée publique plus récente n’a été trouvée. Quant au taux d’oxyde de fer, il varie selon les sources entre 2,2 % et un peu plus de 2 %, ce qui reste cohérent mais n’a pas été vérifié dans une étude géologique publiée. Enfin, les dates de fin de mandat de Charles Ceyrac diffèrent selon les notices, entre 1996 et sa mort en 1998.
