Au début des années 1820, des échantillons de roche rouge arrivent au laboratoire de l’École des mines, à Paris. On pense tenir un minerai de fer, prélevé à fleur de sol sur une colline proche d’Arles, et l’on songe à le fondre au haut-fourneau. Le chimiste Pierre Berthier le calcine, le dissout, le pèse, et conclut que la roche contient surtout de l’alumine.
Cette analyse, publiée en 1821 dans les Annales des mines (tome 6, pages 531 à 534), porte un titre sans éclat : « Analyse de l’alumine hydratée des Beaux, département des Bouches-du-Rhône ». Elle a pourtant attaché pour toujours le nom d’un village perché des Alpilles à la principale matière première de l’aluminium. Deux siècles plus tard, les Baux-de-Provence comptent 264 habitants selon l’Insee (population municipale 2023), et la bauxite s’extrait par centaines de millions de tonnes, presque partout sauf chez eux.
Une roche rouge que l’on prenait pour du fer
Selon Berthier, il existe « auprès d’Arles, sur une colline qui porte le nom de colline des Beaux », un dépôt important d’un minerai qui ressemble à s’y méprendre aux minerais de fer de la région. Un certain M. Blavier en envoie quelques morceaux au laboratoire de l’École pour en vérifier la richesse. Berthier, né à Nemours en 1782 et professeur de docimasie, c’est-à-dire d’analyse des minerais, à l’École des mines depuis 1816, applique ses méthodes habituelles.
Les résultats le surprennent. Chauffée fortement, la matière perd 0,204 de son poids, et cette perte n’est que de l’eau. Traitée à la potasse, elle laisse 0,275 d’oxyde de fer parfaitement pur. Le reste est de l’alumine. En retirant l’oxyde de fer, qu’il juge simplement mélangé à la roche, Berthier calcule que le minéral pur serait composé de 0,72 d’alumine et de 0,28 d’eau. Il écrit que cet hydrate d’alumine n’avait pas encore, à sa connaissance, été trouvé en Europe.
Pour l’usage prévu au départ, le verdict est sévère. Le minerai des Beaux serait un minerai de fer très pauvre, et sa fusion demanderait tant de quartz et de castine, un calcaire ajouté comme fondant, qu’elle consommerait une quantité de combustible jugée très considérable. Ce que Berthier ne peut pas savoir, c’est que l’alumine deviendra, plus d’un demi-siècle plus tard, la base d’une industrie entière.
Dans une note finale, Berthier signale que le même hydrate avait déjà été rapporté d’Afrique, du Fouta-Diallon, par le voyageur Georges Mollien.
De la « terre d’alumine des Baux » à la bauxite
Berthier ne baptise pas la roche. Il parle de terre d’alumine des Baux, et c’est l’usage qui fera le reste. Le mot passe par la forme « beauxite » avant que le chimiste Henri Sainte-Claire Deville ne fixe l’orthographe bauxite en 1861, selon la notice de France Mémoire, service de l’Institut de France, et l’article consacré à Pierre Berthier. Le même Deville était parvenu dès 1854 à produire de l’aluminium à partir de l’alumine.
Le vrai basculement vient en 1886 avec le procédé d’électrolyse mis au point de façon indépendante par Paul Héroult en France et Charles Martin Hall aux États-Unis. L’aluminium devient un métal industriel, et la bauxite, un minerai stratégique. Bien avant, l’usine de Salindres, dans le Gard, présentée par Wikipédia comme le premier site industriel producteur d’aluminium au monde, reçoit déjà de la bauxite dès 1860.
Le Var, grand bassin de bauxite du XXe siècle
C’est le Var qui a fourni le minerai en masse. Le bassin de Brignoles, avec les mines du Thoronet, du Cannet-des-Maures et de Cabasse, devient le principal gisement français. La notice historique rédigée par Jean Domenichino pour les archives régionales de l’INA (Sudorama) retrace la courbe de cette production provençale.
- En 1914, la Provence fournit 300 000 tonnes de bauxite.
- En 1939, la production atteint 545 000 tonnes.
- Au début des années 1950, elle dépasse le million de tonnes, puis les deux millions en 1965.
- Elle passe de 2,2 millions de tonnes en 1972 à 1,6 million en 1975, avant de tomber sous le million en 1985.
Les effectifs suivent la même pente. La bauxite varoise employait 750 ouvriers en 1914, autour de 1 300 dans les années 1950, 990 salariés en 1975 et 225 seulement en 1989. La bauxite étrangère coûte moins cher. D’après la même notice, la bauxite australienne arrive pour la première fois à l’usine d’alumine de Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône, le 21 septembre 1967, et à partir de 1972 l’usine s’approvisionne en Guinée.
L’ironie est complète. La Guinée englobe le Fouta-Djalon, la région d’où provenait l’échantillon que Berthier citait en 1821 comme seul équivalent connu de la roche des Baux. Selon les estimations du Service géologique des États-Unis (USGS), la Guinée est devenue en 2024 le premier producteur mondial de bauxite, avec environ 130 millions de tonnes, devant l’Australie.
En France, la fin arrive vite. La mine souterraine du Recoux, entre Le Thoronet et Le Cannet-des-Maures, ferme en mars 1989, et l’exploitation à ciel ouvert de Doze, près de Cabasse, s’arrête en 1990. Dans l’Hérault, l’autre grande région productrice, la dernière mine, à Villeveyrac, ferme la même année selon l’article de Wikipédia consacré à la bauxite.
| Repère | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Minéral pur analysé par Berthier (1821) | 0,72 d’alumine, 0,28 d’eau | Annales des mines |
| Bauxite extraite en Provence (1914) | 300 000 tonnes | INA, Sudorama |
| Record de production provençale (1972) | 2,2 millions de tonnes | INA, Sudorama |
| Salariés de la bauxite varoise (1989) | 225 | INA, Sudorama |
| Production de la Guinée (2024, estimation) | 130 millions de tonnes | USGS |
| Habitants des Baux-de-Provence (2023) | 264 | Insee |
Un nid d’aigle démantelé sur ordre du pouvoir royal
Bien avant la bauxite, les Baux étaient célèbres pour leurs seigneurs. Cette lignée prétendait descendre du roi mage Balthazar, portait une étoile d’argent à seize branches dans ses armes et avait pour devise « Au hasard, Balthazar ». Leur forteresse, élevée entre le XIe et le XIIIe siècle sur un éperon calcaire, dominait les plaines alentour. La lignée s’éteint au XVe siècle, et les Baux sont rattachés au comté de Provence en 1426.
Le coup fatal vient du XVIIe siècle. En 1631, une révolte éclate en Provence, et des insurgés se réfugient dans la citadelle. Selon l’office de tourisme, Louis XIII envoie Richelieu rétablir l’ordre, et la ville assiégée tombe en 1632. Le site officiel du château évoque une défense de 27 jours, puis des murailles abattues à la poudre et au pic. Wikipédia rapporte de son côté que les habitants avaient eux-mêmes obtenu du roi, en août 1631, le droit de démanteler ces fortifications qui servaient de retraite aux factieux. Le cardinal renforçait les places utiles au royaume, comme Brouage, port fortifié de Saintonge, et rasait celles qui pouvaient abriter une rébellion.
En 1642, Louis XIII érige les Baux en marquisat au profit des Grimaldi, princes de Monaco, dont le chef de la maison porte encore le titre de marquis des Baux. Les ruines, donjon et tours de Bannes, Sarrazine et Parravelle compris, sont classées monument historique par arrêté du 9 juin 1904, selon la base Mérimée du ministère de la Culture.
Le village s’est vidé à mesure que son nom faisait le tour du monde.
Un village qui s’est vidé, des carrières qui se sont remplies
Le village s’est vidé à mesure que son nom faisait le tour du monde. L’office de tourisme avance le chiffre de 3 000 habitants au XIIIe siècle, contre 400 à la fin du XIXe siècle. Le recensement de 1793 en comptait 3 531 selon les données reprises par Wikipédia. L’Insee enregistre encore 465 habitants en 2012, 355 en 2017 et 264 en 2023. La commune, elle, reçoit chaque année plus d’un million de visiteurs.
Une partie d’entre eux vient pour les anciennes carrières du Val d’Enfer. La pierre des Baux, un calcaire blanc et blond à grain fin, a servi à bâtir la ville antique de Glanum, ensevelie au pied des Alpilles, le village médiéval et le château. Selon l’histoire du site publiée par Culturespaces, la carrière des Grands Fonds ouvre vers 1800 pour répondre aux besoins de la construction, puis ferme en 1935, concurrencée par l’acier et le béton.
- 1959 : Jean Cocteau tourne dans les galeries des scènes du Testament d’Orphée.
- 1977 : un spectacle de projections d’images géantes, inspiré des recherches du scénographe Joseph Svoboda, s’installe sur les parois.
- 2012 : la commune confie la gestion du site à Culturespaces, qui le rouvre sous le nom de Carrières des Lumières.
Chaque année, une exposition numérique consacrée à un grand peintre y est projetée sur les parois. Le village vit désormais de ses vides.
Ce qui reste incertain
Plusieurs points de cette histoire varient selon les sources. La date de l’identification oscille entre 1821, année de parution dans les Annales des mines retenue par l’office de tourisme et Culturespaces, et 1822, que donne l’article Wikipédia sur la commune. Le démantèlement du château est daté de 1631 par le site du monument et de 1632 par l’office de tourisme, sans doute parce que la décision et les travaux se sont étalés sur deux années. Le rang de la France est lui aussi discuté : principal producteur jusqu’en 1913 pour certaines sources, premier jusqu’à la Seconde Guerre mondiale pour d’autres.
La fréquentation varie aussi : un million et demi de visiteurs par an selon Wikipédia, deux millions selon le site du château. Enfin, les 3 000 habitants du XIIIe siècle relèvent d’une estimation de l’office de tourisme et non d’un recensement.
