La réserve naturelle des Coussouls de Crau, ses bergeries romaines et sa steppe de galets

La plaine de la Crau et sa steppe de galets, dans les Bouches-du-Rhône
La plaine de la Crau, dans les Bouches-du-Rhône. Photo : Anevrisme, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Les auteurs antiques ont buté dessus. Un champ de cailloux de plusieurs centaines de kilomètres carrés, des pierres polies comme des galets, toutes de forme et de taille semblables, au milieu de la Provence. Aristote y voyait un séisme, Eschyle une grêle envoyée par Jupiter.

La Crau est un paléo-delta de la Durance, voisin de la Camargue, dans les Bouches-du-Rhône. Elle forme un triangle de 550 à 600 kilomètres carrés selon les sources, entre Arles, Salon-de-Provence et le golfe de Fos, délimité à l’ouest par le delta du Rhône, au nord par les Alpilles, au sud-est et au sud par l’étang de Berre et la Méditerranée.

Un fleuve qui n’est plus là

La réponse est géologique, et elle demande de se représenter une Durance qui n’existe plus. La plaine s’est formée au Quaternaire par l’apport d’alluvions déposées dans un ancien delta, du temps où la Durance était un fleuve se jetant directement dans la Méditerranée, en passant au sud des Alpilles et du Luberon.

Entre la fin du Tertiaire et le début du Quaternaire, il y a environ deux millions d’années, la mer pénétrait profondément dans cette zone et y déposait des argiles grises, qui forment aujourd’hui le substratum imperméable des étangs d’Entressen et des Aulnes. Lorsqu’elle s’est retirée jusqu’à trente mètres sous son niveau actuel, la Durance a construit un vaste cône de déjection de cailloutis.

Le fleuve a ensuite changé plusieurs fois de passage, au niveau d’Eyguières et de Lamanon, ce qui a produit des phases successives de dépôt. Les géologues distinguent trois nappes caillouteuses. La Vieille Crau, au nord, correspond à la période du Villafranchien : la Durance passait alors par le seuil de Saint-Pierre de Vence, et ses galets, calcaires du Jurassique et du Crétacé subalpin, mesurent moins de dix à quinze centimètres. L’épaisseur de ces alluvions varie de dix mètres entre Mouriès et Aureille à quarante mètres à Raphèle-lès-Arles.

Lors de la glaciation du Riss, la Durance abandonne le seuil d’Eyguières pour passer par Lamanon. La Crau du Luquier, deuxième nappe, mêle des galets calcaires et des roches endogènes, granites, quartzites et variolites venues du Queyras, de vingt à trente centimètres : un calibre qui suppose un régime torrentiel. La Crau de Miramas, troisième nappe au sud-est, est dominée par les galets siliceux et endogènes, sur vingt à trente mètres d’épaisseur.

Au plus fort de la glaciation du Würm, un affluent du Rhône capte la Durance. Le delta s’assèche.

L’assèchement a une date. Il y a environ 18 000 ans, un petit affluent du Rhône ouvre le pertuis d’Orgon par érosion régressive, facilitée par des mouvements tectoniques, et capte la Durance, qui se déverse désormais dans le Rhône au sud d’Avignon. Ses propres alluvions, accumulées à l’entrée du seuil de Lamanon, avaient déjà gêné son écoulement. Le delta s’assèche. Le phénomène est contemporain de l’homme moderne, dont la présence à Marseille est attestée par les décorations de la grotte Cosquer.

Reste le dépôt. Les galets accumulés, cimentés par le calcaire des eaux de ruissellement, ont formé le poudingue, appelé localement taparas, une roche imperméable et résistante. Sous cette couverture, la plaine conserve une nappe phréatique importante et peu profonde, alimentée par les eaux d’irrigation.

Le dernier habitat steppique d’Europe occidentale

Ce sol de galets a produit une végétation que l’on ne trouve nulle part ailleurs à l’ouest du continent : le coussoul, ou coussous, une pelouse pastorale aride. Elle constitue la Crau sèche, au sud, et c’est le dernier habitat de type steppique d’Europe occidentale.

Il n’en reste pas grand-chose. La partie nord de la plaine a été irriguée à partir du XVIe siècle par le canal de Craponne, puis mise en culture : c’est la Crau humide, qui s’étend sur les communes de Saint-Martin-de-Crau, Eyguières, Istres, Mouriès et Arles. Dans la seconde moitié du XXe siècle, de nombreuses cultures intensives, vergers et maraîchage, ont encore réduit la surface de coussoul. Il en subsiste 95 kilomètres carrés intacts.

La valeur écologique et patrimoniale du coussoul a été prise en compte à partir des années 1970, et plusieurs outils de protection ont été mis en place. L’habitat est intégré au réseau Natura 2000, et la réserve naturelle nationale des Coussouls de Crau a été créée en 2001. Cette protection reste partielle : elle n’empêche pas la poursuite de projets d’aménagement incompatibles avec une biodiversité et un paysage qui n’ont pas d’équivalent.

EnsemblePériode de formationGaletsÉpaisseur
Vieille Crau, ou Crau d’ArlesVillafranchiencalcaires, moins de 10 à 15 cm10 à 40 m
Crau du Luquierglaciation du Risscalcaires et roches du Queyras, 20 à 30 cmenviron 10 m
Crau de Miramasinterglaciaire Riss-Würm et Würm Isiliceux et endogènes dominants20 à 30 m
Les trois nappes caillouteuses de la plaine de la Crau.

Des bergeries romaines au premier foin classé

La Crau est pâturée au moins depuis l’Antiquité, comme l’attestent les découvertes archéologiques et notamment les nombreuses bergeries romaines. Au XVIe siècle, les troupeaux de brebis de l’Hôtel-Dieu du Puy-en-Velay y descendaient hiverner de novembre à mai, dans une transhumance inverse qui partait de la Planèze du Devès et passait par Pradelles, le col de la Chavade, Barjac, Bagnols-sur-Cèze, Avignon et Saint-Rémy-de-Provence.

L’élevage ovin reste une activité importante, avec une transhumance vers les Alpes. La race locale est le Mérinos d’Arles, élevée pour la laine et les agneaux ; depuis le début des années 2000, sa laine est de nouveau demandée pour son élasticité, sa légèreté et sa chaleur une fois tissée. De nombreuses bergeries ont été construites au XIXe siècle, et toutes portent un nom reporté sur les cartes ou transmis localement : Peau de Meau, l’Opéra, la grosse du levant, la grosse du milieu, la grosse du couchant, la brune d’Arles, la brune d’Istres, le grand carton, le petit carton. La pratique a même produit une race de chien de berger propre à la plaine, le Berger de la Crau.

Au nord, l’irrigation par gravité avec les eaux de la Durance apporte des limons et crée des prairies. Elles donnent le foin de Crau, premier fourrage à avoir obtenu une appellation d’origine contrôlée. Les balles sont entourées d’une lanière rouge et blanche qui signale le label. Le foin subit trois coupes successives, la première vers le 1er mai, et la dernière pousse, la quatrième, parfois la cinquième les très bonnes années, est pâturée au retour d’estive.

Sa qualité tient à la diversité de la flore : fromental, dactyle pelotonné, fétuque des prés, houlque laineuse, pâturin des prés pour les graminées, trèfle blanc, trèfle des prés, lotier corniculé, luzerne lupuline et vesce pour les légumineuses, auxquels s’ajoutent carotte sauvage, panais, pissenlit, plantain lancéolé, gaillet mollugine et renoncule âcre. Les principaux acheteurs se trouvent en région parisienne, en Savoie, aux Émirats et en Arabie saoudite.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la Crau se partage en deux moitiés qui ne se ressemblent pas. Au nord, le damier régulier des prairies irriguées et des vergers, découpé par les canaux. Au sud, une étendue claire, sans arbres, sans parcelles, piquetée de bergeries isolées : le coussoul.

La vue montre surtout la réduction. Les 95 kilomètres carrés de steppe intacte apparaissent comme des morceaux séparés, cernés par les cultures intensives et les aménagements, et non comme un ensemble continu. C’est ce qu’il faut comprendre du mot fragmenté : un habitat steppique découpé en îlots ne fonctionne pas comme un habitat steppique.

Elle rend enfin lisible la géologie. L’alignement des trois nappes, de la Vieille Crau au nord aux dépôts de Miramas au sud-est, dessine en creux les passages successifs d’un fleuve qui a quitté les lieux il y a dix-huit mille ans et dont la plaine reste la signature.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier Bouches-du-Rhône et la rubrique Vu du ciel.

Sources : notice de la Crau, Wikipédia en français ; Strabon, Géographie.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le coussoul ?

La pelouse pastorale aride qui couvrait historiquement la Crau, une végétation unique appelée coussoul ou coussous en provençal. Elle est aujourd'hui fragmentée et réduite, et constitue ce que l'on appelle la Crau sèche. C'est le dernier habitat de type steppique d'Europe occidentale, et il n'en reste que 95 km2 intacts.

D'où viennent tous ces galets ?

De la Durance. La plaine s'est formée au Quaternaire par l'apport d'alluvions déposées dans un ancien delta, du temps où la Durance était un fleuve se jetant dans la Méditerranée, au sud des Alpilles et du Luberon. Les géologues distinguent trois nappes caillouteuses, réparties entre la Vieille Crau et la Jeune Crau.

Que disaient les auteurs antiques ?

Strabon rapporte plusieurs théories. Pour Aristote, ces pierres auraient été vomies à la surface du sol par un tremblement de terre. Pour Posidonius, il s'agissait d'un ancien lac dont l'eau se serait solidifiée puis disloquée. Eschyle, jugeant le phénomène inexplicable, forgea une légende où Hercule, à court de flèches contre les Ligyens, reçoit de Jupiter une grêle de cailloux arrondis qui lui servent de projectiles.

Quand le delta s'est-il asséché ?

Au plus fort de la glaciation du Würm, il y a environ 18 000 ans. Un petit affluent du Rhône a ouvert le pertuis d'Orgon par érosion régressive et capté la Durance, qui se déverse depuis dans le Rhône au sud d'Avignon. Les propres alluvions de la Durance, accumulées à l'entrée du seuil de Lamanon, avaient déjà entravé son écoulement.

Qu'est-ce que le poudingue ?

La roche formée par l'accumulation des galets de la Durance, cimentés par le calcaire des eaux de ruissellement. Elle est appelée taparas en provençal. Imperméable et résistante, elle recouvre une nappe phréatique importante et peu profonde, alimentée par les eaux d'irrigation destinées au foin.

Pourquoi le foin de Crau est-il réputé ?

Parce qu'il a été le premier fourrage à obtenir une appellation d'origine contrôlée. La Crau humide, irriguée par gravité avec les eaux de la Durance, reçoit des limons qui créent des prairies à la flore très variée. Le foin subit trois coupes successives, la première vers le 1er mai, et la dernière pousse est pâturée au retour d'estive. Les balles sont entourées d'une lanière rouge et blanche.

Depuis quand y élève-t-on des moutons ?

Au moins depuis l'Antiquité, comme l'attestent les découvertes archéologiques et notamment les nombreuses bergeries romaines. Au XVIe siècle, les troupeaux de l'Hôtel-Dieu du Puy-en-Velay descendaient y hiverner de novembre à mai. La race locale est le Mérinos d'Arles, et la pratique a donné naissance à une race de chien de berger propre à la plaine, le Berger de la Crau.
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