Mis à jour le 5 octobre 2026 : Choix d'Avignon par Clément V et histoire des études savantes du palais.
Avec environ 15 000 m2 de planchers, le palais des papes d’Avignon est le plus important ensemble gothique au monde. Il a été le siège de la chrétienté d’Occident pendant tout le XIVe siècle, il a accueilli six conclaves, et il a fini par servir de caserne à un régiment d’infanterie, puis de prison départementale.
Le bâtiment est à la fois forteresse et palais. Il imbrique en réalité deux édifices : le palais vieux de Benoît XII, assis sur le rocher des Doms, et le palais neuf de Clément VI, le plus fastueux des pontifes avignonnais. C’est là que le style du gothique international s’est exprimé dans toute sa plénitude.
Six conclaves en soixante ans
Clément V n’arrive à Avignon que le 9 mars 1309, et il loge d’abord au couvent dominicain des frères prêcheurs. Sous ce pontificat, la ville devient, sous la haute surveillance du roi de France Philippe le Bel, la résidence officielle d’une partie du Sacré Collège des cardinaux, le pape préférant résider à Carpentras, Malaucène ou Monteux.
Le palais, ensuite, devient le lieu où se décide la direction de l’Église. Six conclaves s’y tiennent, qui aboutissent à l’élection de Benoît XII en 1335, de Clément VI en 1342, d’Innocent VI en 1352, d’Urbain V en 1362, de Grégoire XI en 1370 et de Benoît XIII en 1394.
Le chantier mobilise les meilleurs spécialistes du temps. Les architectes français Pierre Poisson et Jean de Louvres pour la construction, et pour l’ornementation les plus grands fresquistes de l’école siennoise, Simone Martini et Matteo Giovanetti. En mars 1339 la structure du cloître est terminée, en août commence la construction de la tour de la Campane et de l’aile des familiers, où seront logés empereurs, rois, princes et ducs.
De par sa taille, soit environ 15 000 m2 de plancher, le palais des papes est le plus important ensemble gothique au monde.
Une bibliothèque, une chapelle, et une administration
Ce qui se joue à Avignon n’est pas seulement architectural. La bibliothèque pontificale, la plus grande d’Europe à l’époque avec 2 000 volumes, cristallise autour d’elle un groupe de clercs passionnés de belles-lettres dont sortira Pétrarque, le fondateur de l’humanisme.
La chapelle clémentine, dite Grande Chapelle, attire de son côté compositeurs, chantres et musiciens. C’est là que Philippe de Vitry donne la pleine mesure de son Ars Nova, et que vient étudier Johannes Ciconia.
Le palais permet surtout une transformation générale du mode de vie et d’organisation de l’Église. Il facilite la centralisation des services et la création d’une véritable administration : les effectifs de la Curie passent de 200 à la fin du XIIIe siècle à 300 au début du XIVe, puis à 500 personnes en 1316, auxquelles s’ajoutent plus d’un millier de fonctionnaires laïcs.
| Repère | Donnée | Ce que cela signifie |
|---|---|---|
| Surface de planchers | environ 15 000 m2 | le plus grand ensemble gothique au monde |
| Conclaves tenus sur place | six, de 1335 à 1394 | le palais décide de la tête de l’Église |
| Bibliothèque pontificale | 2 000 volumes | la plus grande d’Europe à l’époque |
| Effectifs de la Curie | 200 puis 500 en 1316 | plus un millier de fonctionnaires laïcs |
| Jardins pontificaux | 2 hectares | protégés du mistral par 10 m de murailles |
| Visiteurs en 2023 | 774 325 | un record depuis l’ouverture au public en 1907 |
La chambre du Cerf, coupée par une cheminée
Parmi les salles, une est célèbre pour sa décoration : le studium de Clément VI, sa salle d’études, que l’on appelle depuis longtemps la chambre du Cerf, à cause d’une chasse peinte sur son mur occidental. Le choix d’un thème naturaliste pour décorer un cabinet de travail pontifical était une innovation, ce que Michel Laclotte a été l’un des premiers à souligner.
Le détail qui dit l’histoire du lieu est ailleurs. Lors d’un aménagement de la pièce au temps des vice-légats, le cervidé a été coupé par la mise en place d’une cheminée. Il n’en reste plus que l’arrière-train. Un palais qui sert continûment finit par sacrifier ses fresques à ses besoins de chauffage.
Autre pièce montrée aux visiteurs depuis longtemps, la cuisine du XIVe siècle, décrite par Viollet-le-Duc comme une vaste pyramide à huit pans, creuse, bâtie dans une tour carrée et terminée par un seul tuyau, les foyers étant disposés dans les parois inférieures. Il note avec ironie qu’on ne manque pas de la présenter comme la salle où le tribunal de l’Inquisition faisait rôtir les gens à huis clos.
Caserne Duprat, puis prison
Après la Révolution, le palais change de destination. Une partie du bâtiment devient une caserne affectée au génie militaire, puis, de 1881 à 1900, un régiment d’infanterie s’y installe. Le commandement militaire rebaptise alors le monument caserne Duprat, en l’honneur de Jean Étienne Benoît Duprat, ancien colonel de la Garde nationale d’Avignon devenu général d’Empire et mort à Wagram. La direction pénitentiaire, de son côté, y installe une prison départementale.
Le bilan de ce siècle d’occupation est lourd : le génie militaire a percé des portes, cloisonné des salles, et sa caserne ressemblait à toutes les casernes. La ville d’Avignon ne récupère le palais qu’en 1902, et doit en contrepartie construire une nouvelle caserne en dehors des remparts, la caserne Chabran. Les troupes ne quittent les lieux qu’en septembre 1906.
Les restaurations commencent alors dans un palais défiguré, et elles n’ont jamais vraiment cessé. Le monument est classé sur la première liste des monuments historiques, celle de 1840, et il est inscrit depuis 1995 au patrimoine mondial de l’UNESCO avec le centre historique d’Avignon. Les jardins pontificaux, deux hectares fondés puis remaniés par les papes de 1305 à 1377, ont été restaurés entre 2017 et 2020.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, l’échelle devient évidente. Le palais n’est pas un bâtiment mais un bloc urbain, posé sur le rocher des Doms, dont les tours dominent la ville et le Rhône. On distingue la jonction entre le palais vieux, compact et défensif, et le palais neuf, plus ouvert, ainsi que l’immense cour d’honneur qui accueille aujourd’hui le festival.
La vue aérienne montre aussi ce que le visiteur au sol ne perçoit pas : les jardins à l’arrière de la façade est, abrités du mistral par des murailles gothiques de dix mètres de haut, et la proximité immédiate de la cathédrale Notre-Dame-des-Doms, qui complète l’ensemble pontifical.
C’est cette masse qui fait du palais l’un des monuments les plus visités de France : 774 325 personnes en 2023, un record depuis son ouverture au public en 1907. À quelques dizaines de kilomètres, le théâtre antique d’Orange raconte la même histoire d’un monument sauvé par ses réaffectations successives.
Pourquoi Avignon, et qui a étudié le palais
Avant de s’installer à Avignon, Clément V, ancien archevêque de Bordeaux élu à Pérouse le 24 juillet 1305 et couronné à Lyon le 15 novembre suivant, avait longtemps erré dans le royaume de France, notamment en Guyenne, refusant de rejoindre Rome où s’affrontaient Guelfes et Gibelins. La nécessité de se rapprocher du concile de Vienne, qu’il avait convoqué pour juger l’ordre du Temple, le conduisit vers le Comtat Venaissin, terre pontificale. Son choix se porta sur Avignon parce que la ville, située sur la rive gauche du Rhône et desservie par le pont Saint-Bénézet, constituait un point de passage obligé entre l’Espagne, le Languedoc, la Provence et l’Italie. L’importance passée des foires de Champagne et la pérennité de la foire de Beaucaire en avaient déjà fait une étape commerciale de premier plan.
Avant même la construction du palais, le rocher des Doms accueillait des moulins à vent et des habitations dominées par le palais du Podestat, non loin de celui de l’évêque et de l’église Notre-Dame-des-Doms, seuls bâtiments antérieurs à avoir survécu. On rapporte aussi que le futur pape anglais Adrien IV avait, bien avant l’arrivée des pontifes, rejoint les chanoines de l’abbaye de Saint-Ruf à Avignon.
L’étude savante du monument a connu un parcours long et tardif. Dès 1693, Étienne Baluze avait rassemblé dans sa Vitae paparum Avenionensium un grand nombre d’actes relatifs à la construction du palais, mais il fallut attendre 1849 pour qu’une première étude des fresques soit menée, par J.M.A. Chaix, puis 1855 pour une étude historique et archéologique, signée Jules Courtet. Eugène Viollet-le-Duc publia la première étude architecturale au début des années 1870, avant que le Congrès archéologique de France, réuni à Avignon en 1882, n’ouvre une nouvelle approche grâce aux communications de l’archiviste départemental Louis Duhamel. L’ouverture des archives du Vatican en 1890 permit ensuite des travaux approfondis, poursuivis jusqu’en 1991 par des chercheurs avignonnais ayant publié ensemble plusieurs dizaines d’études et d’ouvrages sur le palais.
À voir autour
- Le théâtre antique d’Orange : dans le même département, un monument sauvé par sa réutilisation
- La cathédrale d’Albi : l’autre gothique du Midi, en brique et sans portail
- La Cité de Carcassonne : ce que restaurer veut dire, et ce qu’on y perd
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice du palais des papes d’Avignon, Wikipédia en français ; liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

