Trois cent vingt kilomètres par heure au sommet : le mont Ventoux et ses 500 squelettes d’ours

Le mont Ventoux et son sommet calcaire vus d'avion, dans le Vaucluse
Le mont Ventoux vu d'avion, dans le Vaucluse. Photo : GerritR, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Au sommet du mont Ventoux, le vent dépasse 90 kilomètres par heure les deux tiers de l’année et souffle en moyenne 240 jours, soit deux jours sur trois. Le record y a été établi en 1967 : 320 kilomètres par heure. La raison est aérodynamique autant que géographique.

Ce sommet du Vaucluse culmine à 1 910 mètres et s’étend sur environ 25 kilomètres d’est en ouest pour 15 du nord au sud, soit quelque 26 000 hectares partagés entre onze communes. Son isolement géographique le rend visible sur de grandes distances, ce qui lui vaut son surnom de Géant de Provence.

Une montagne posée en travers du vent

Le mécanisme est celui d’une aile d’avion. Le mont s’étendant perpendiculairement au vent, il s’y produit un effet Venturi qui accélère le flux d’air, comme sur l’extrados d’une aile. Cela suffit à expliquer des chiffres hors norme.

Trois vents se partagent le sommet. Le mistral, d’abord, qui descend la vallée du Rhône et souffle en moyenne 151 jours par an au sommet ; sa plus grande vitesse a été enregistrée à 313 kilomètres par heure le 20 mars 1967. Le marin, ensuite, un vent du sud qui apporte la pluie et détient le record absolu : 320 kilomètres par heure, relevés à deux reprises, les 15 février et 19 novembre 1967. Enfin la ventoureso, la brise du Ventoux, un air froid et sec qui descend des Alpes du Sud et souffle jusqu’en Camargue.

Le nom de la montagne vient d’ailleurs. L’oronyme Ventour apparaît dès le IIe siècle sous sa forme latine Vĭntur, sur trois inscriptions votives à un dieu celte, dont l’une a été exhumée lors de fouilles en 1993 près de Goult. C’est son habillage latin savant, Mons Ventosus, documenté dès le Xe siècle et employé par Pétrarque, qui a fait réinterpréter le nom comme mont venteux. Le vent n’a pas donné son nom à la montagne : il a confirmé une étymologie.

La blancheur du sommet, elle, n’est pas de la neige. Sa nature essentiellement calcaire et les nombreux pierriers de la partie sommitale expliquent cette couleur, d’où l’autre surnom de mont Chauve. La karstification y est intense : la pluie s’infiltre dans des galeries et rejaillit à des résurgences au débit variable, comme la fontaine de Vaucluse ou la source du Groseau.

Le Ventoux est une sentinelle, il se situe à l’extrême-sud du massif alpin, c’est ici que l’on verra en premier les effets.

Six siècles de déboisement, puis 6 300 hectares replantés

La montagne que l’on voit aujourd’hui est une reconstruction. Pendant près de six siècles, le mont Ventoux a été intensément déboisé, au profit des constructions navales de Toulon, des fabricants de charbon de bois et des éleveurs ovins, dont les troupeaux ont sillonné le massif de drailles entre le XIVe et le milieu du XIXe siècle.

Le reboisement commence dans la seconde moitié du XIXe siècle et se prolonge dans la première moitié du XXe. Il a fait du Ventoux la plus grande forêt communale française, un poumon vert de 6 300 hectares d’un seul tenant, avec des espèces qui varient selon l’altitude. Pour un responsable local de l’Office national des forêts, le génie écologique de l’époque a consisté à mettre les bonnes essences aux bons niveaux d’altitude. La même politique, à la même période, transformait les Landes de Gascogne.

Le résultat est une mosaïque. La conjonction du mistral, de la proximité de la Méditerranée, de l’altitude et de la dissymétrie du massif, un ubac très raide faisant pendant à un adret très long, donne 400 genres floristiques pour plus de 1 000 espèces de plantes sur cinq étages de végétation, et plus de 100 espèces d’oiseaux. Le site est classé réserve de biosphère par l’UNESCO et en zone Natura 2000.

La faune est revenue avec les arbres. La présence des grands ongulés est récente et liée au reboisement : outre le sanglier, le cerf élaphe, le cerf sika, le chamois, le mouflon et le chevreuil s’y sont acclimatés, soit six des onze espèces vivant en France. En une trentaine d’années, une dizaine d’espèces d’oiseaux initialement présentes uniquement sur le versant nord ont colonisé le versant sud.

RepèreDonnéeCe que cela implique
Altitude1 910 mètrespoint culminant des monts de Vaucluse
Emprise25 km sur 15, soit 26 000 hectarespartagés entre onze communes
Vent au sommetplus de 90 km/h les deux tiers de l’année240 jours de vent en moyenne
Record de vitesse320 km/h, en 1967par le marin, vent du sud
Forêt communale6 300 hectares d’un seul tenantla plus grande de France
Ossements d’oursenviron 500 individusdans une dizaine d’avens du versant nord
Le mont Ventoux, dans le Vaucluse.

Cinq cents ours au fond des avens

Le milieu karstique du Ventoux est percé de nombreux avens, et c’est là qu’une découverte a été faite. En 1996, dans une cavité repérée deux ans plus tôt sur le versant nord, commune de Brantes, formée d’un puits de dix-sept mètres de profondeur, des spéléologues mettent au jour une grande quantité d’ossements fossilisés d’ours bruns.

L’exploration s’est étendue. Dans une dizaine des dix-sept avens connus sur ce même versant, entre 1 300 et 1 600 mètres d’altitude, le Groupe spéléologique de Carpentras a retrouvé les restes d’environ cinq cents ours, ce qui en fait l’un des gisements les plus importants d’Europe. Les études montrent une origine balkanique de l’espèce et une présence datant du Pléistocène supérieur.

L’explication est simple et brutale : ces ours sont tombés naturellement, pour la plupart à la sortie de l’hibernation, dans ces véritables pièges naturels. La présence humaine à la même époque est attestée par des outils et des flèches retrouvés dans les couches stratigraphiques, et les traces de charbon de bois montrent que l’homme est, depuis des siècles, à l’origine des premiers déboisements, pour développer le pastoralisme.

Le sommet, lui, a livré un autre type de dépôt. Lors du creusement des fondations de l’observatoire météorologique, une grande quantité de fragments de poteries a été mise au jour. Leur reconstitution a permis d’identifier des trompettes en terre cuite, munies de deux anses trouées pour être portées à l’épaule. Pour le médecin qui a décrit la découverte, il s’agit d’un dépôt votif fait par une antique civilisation pastorale pour conjurer les effets du maître vent, surnom du mistral en Provence. C’est la première trace d’une occupation humaine temporaire du sommet.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le Ventoux est une baleine blanche posée seule au milieu des collines. Son isolement est son trait principal : aucun relief voisin ne l’épaule, ce qui explique à la fois sa visibilité à grande distance, l’accélération du vent sur sa crête et le fait qu’il constitue la frontière linguistique entre le nord et le sud-occitan.

La vue aérienne montre aussi la dissymétrie du massif. Le versant nord, où une érosion toujours très active provoque des éboulements et où le Toulourenc érode la base, est raide ; le versant sud s’étire en longueur. Les glaciations de Riss et de Würm, conjuguées au mistral de la vallée du Rhône, ont modelé les formes actuelles, surtout dans la partie sommitale.

Elle rend enfin visible la marque la plus récente. Depuis 1966, le sommet est coiffé d’une tour d’observation de plus de quarante mètres surmontée d’une antenne, repère reconnaissable à des dizaines de kilomètres, et trois routes principales montent désormais là où ne passaient que les drailles des bergers, ce qui a fait du Ventoux un rendez-vous des grandes courses cyclistes. La montagne reste pourtant un poste d’observation du climat : pour une chercheuse citée par l’Office national des forêts, c’est ici que l’on verra en premier les effets du réchauffement, les espèces devant migrer vers le haut ou disparaître. Comparé au mont Aiguille, gravi en 1492, le Ventoux avait déjà reçu Pétrarque cent cinquante-six ans plus tôt.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.

Sources : notice du mont Ventoux, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Pourquoi le vent y est-il si fort ?

Parce que la montagne s'étend perpendiculairement au vent : il s'y produit un effet Venturi qui accélère le flux d'air, comme sur l'extrados d'une aile d'avion. Le vent dépasse 90 km/h les deux tiers de l'année et souffle au sommet en moyenne 240 jours, soit deux jours sur trois.

Quels sont les records relevés ?

Le mistral a atteint 313 km/h le 20 mars 1967. Mais le record appartient au marin, un vent du sud qui apporte la pluie : 320 km/h, enregistrés à deux reprises, les 15 février et 19 novembre 1967.

Pourquoi le sommet est-il blanc ?

Sa nature essentiellement calcaire et les nombreux pierriers de la partie sommitale expliquent cette blancheur, qui lui a valu le surnom de mont Chauve. La montagne présente aussi une intense karstification due à l'érosion par l'eau : la pluie s'infiltre et rejaillit à des résurgences comme la fontaine de Vaucluse ou la source du Groseau.

Qui a fait la première ascension ?

La première ascension documentée jusqu'au sommet serait l'œuvre du poète Pétrarque, le 26 avril 1336, depuis Malaucène sur le versant nord. Il a ouvert la voie à de nombreuses études à caractère scientifique.

Pourquoi parle-t-on de la plus grande forêt communale de France ?

Parce qu'après avoir été intensément déboisé pendant près de six siècles, au profit des constructions navales de Toulon, des fabricants de charbon de bois et des éleveurs ovins, le Ventoux a été reboisé à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Il porte aujourd'hui un poumon vert de 6 300 hectares d'un seul tenant.

D'où viennent les ossements d'ours ?

D'une dizaine des dix-sept avens connus sur le versant nord, entre 1 300 et 1 600 mètres d'altitude, où le Groupe spéléologique de Carpentras a trouvé les restes d'environ 500 ours bruns, l'un des gisements les plus importants d'Europe. Tous les indices donnent à penser que ces ours sont tombés naturellement, pour la plupart à la sortie de l'hibernation, dans ces pièges naturels.
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