Une pierre tendre déposée au fond d’une mer il y a cent soixante-sept millions d’années, embarquée sur l’Orne après 1066 pour bâtir l’Angleterre, et quatre-vingts hectares de galeries laissées sous la ville. La pierre de Caen a fait le voyage dans les deux sens.
La pierre de Caen est un calcaire extrait de la formation du calcaire de Caen, dans la région de Caen, dans le Calvados. Elle est employée à grande échelle depuis le XIe siècle.
Une mer du Jurassique, puis un chantier d’export
La formation géologique s’est déposée pendant le Jurassique moyen, lors de l’avancée maximale de la mer, à l’étage Bathonien, il y a environ 167 millions d’années.
Après 1066, des bateaux empruntent l’Orne pour apporter dans l’Angleterre conquise les pierres extraites à Caen et à Ranville. Elles y servent à édifier de nombreux bâtiments, abbayes et églises, et, selon l’historien David Bates, tout édifice prestigieux destiné à impressionner.
Le détail compte : la pierre voyage de la Normandie vers l’Angleterre, et non l’inverse.
En 2010, un écheveau de 80 hectares de galeries courait sous la ville de Caen.
Une pierre tendre, et ce que cela implique
Le calcaire s’est formé dans une mer peu profonde, à proximité d’un rivage, à partir de fins fragments coquilliers cimentés par une boue carbonatée. Le résultat est une pierre mi-dure, d’une teinte jaunâtre clair qui peut devenir blanche en surface par simple exposition à l’air.
Dans les gisements tirés des étages inférieurs, la structure est crayeuse et fine. C’est un avantage et un défaut à la fois : le travail de sculpture en est facilité, mais la pierre devient vulnérable à l’érosion. La qualité des gisements est d’ailleurs variable, les plus mauvais se révélant cassables ou friables.
Le domaine de cette formation est limité à l’ouest et au sud par le massif armoricain. Elle est aussi connue pour les fossiles de dinosaures qu’elle renferme.
Des carrières dans la ville, et des noms de rues
Les premiers gisements étaient faciles d’accès : ils se trouvaient dans les coteaux en gradins entourant la plaine alluviale où la ville a été construite, et aux abords immédiats de la cité. Les gisements de surface étaient déjà exploités à la période gallo-romaine.
Certaines anciennes carrières à ciel ouvert restent visibles dans l’agglomération, autour du château et de l’université. D’autres n’ont laissé que leur nom, rue des carrières Saint-Julien, rue des carrières de Vaucelles.
Le sous-sol creusé n’est pas toujours un problème. Pour les constructions du quartier Beaulieu, les piliers existants de la carrière ont pu supporter les charges des petits immeubles.
Ce que l’extraction a laissé sous les rues
Extraire en souterrain laisse des vides, et ces vides restent. En 2010, un écheveau de 80 hectares de galeries courait sous la ville. Le sous-sol urbain de Caen est donc un ouvrage en soi, hérité de siècles de chantiers.
Cet héritage demande des travaux. Pour consolider les terrains sous le boulevard Pompidou, 200 piliers de consolidation en béton ont dû être coulés. C’est le prix d’une ville bâtie avec la pierre qu’elle avait sous elle.
Ces mêmes vides ont servi une fois. Pendant la bataille de Caen, en juin 1944, les carrières souterraines de la ville et des alentours, à Fleury, Mondeville et Colombelles, ont abrité la population et protégé de nombreux habitants des bombardements et des combats.
| Donnée | Valeur |
|---|---|
| âge de la formation | environ 167 millions d’années, étage Bathonien |
| galeries sous la ville en 2010 | 80 hectares |
| consolidation sous le boulevard Pompidou | 200 piliers en béton |
| arrêt de l’extraction | début des années 1960 |
| réouverture de La Maladrerie | 1986, 2 000 m³ dont 800 pour le Mémorial |
| carrière de Cintheaux | rouverte en 2004, 30 hectares, six personnes |
Un arrêt, puis une reprise mesurée
Les carrières de Caen ont cessé leur activité au début des années 1960. La pierre calcaire de l’Oise, moins chère, les a concurrencées, puis le béton a emporté le reste du marché.
La reprise s’est faite en deux temps. En 1986, la carrière de La Maladrerie, dans le quartier le plus à l’ouest de la ville, a été rouverte : 2 000 mètres cubes en ont été retirés, dont 800 pour le Mémorial de Caen. Puis le conseil municipal a adopté, le 2 juin 2003, la convention liant la ville à une nouvelle carrière, et l’arrêté préfectoral d’exploitation a été pris le 5 janvier 2004, pour une production annuelle maximale de 9 000 tonnes.
La carrière de Cintheaux, au sud de Caen, couvre 30 hectares et emploie six personnes. Depuis sa réouverture, elle a extrait plus de 1 500 mètres cubes par la technique du sciage, dans un filon situé à une dizaine de mètres sous le sol. Le Musée de Normandie a consacré à cette pierre une grande exposition temporaire, de juin 2010 à janvier 2011.
La pierre sortie de Cintheaux ne part pas seulement vers les monuments français. Elle est vendue aux entreprises travaillant sur des chantiers de restauration, mais aussi sur le marché privé pour le placage d’immeubles en région parisienne et aux États-Unis, et la carrière est en mesure de répondre aux besoins de restauration des monuments anglais.
Pourquoi une carrière rouvre : une restauration ne se contente pas d’un calcaire approchant. Remplacer une pierre d’un édifice ancien suppose un matériau de même formation, qui vieillira de la même façon et se comportera pareil au gel. C’est ce qui justifie d’exploiter de nouveau un filon pour des volumes modestes, l’arrêté préfectoral de 2004 plaçant un plafond de 9 000 tonnes par an.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la pierre de Caen ne se voit pas dans le sol mais dans les façades. La ville est bâtie dans une teinte claire et uniforme, qui change avec la lumière et que l’on retrouve d’un quartier à l’autre.
La vue montre aussi la proximité du matériau et du chantier. Caen a été bâtie avec ce qu’elle avait sous elle, ce qui explique à la fois l’ampleur du réseau souterrain et la cohérence de l’ensemble bâti.
Elle rappelle enfin le rôle de l’Orne. La rivière n’a pas seulement traversé la ville, elle a servi de route d’export vers la Manche, et c’est par elle que la pierre a quitté la Normandie.
À voir autour
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Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine et le dossier Calvados.
Sources : notice de la pierre de Caen, Wikipédia en français.

