Dans la nuit du 26 au 27 août 1855, quatre cents ouvriers des ardoisières de Trélazé, armés et membres d’une société secrète, marchent sur Angers. Ils sont arrêtés au faubourg Bressigny. Quinze d’entre eux seront déportés à Cayenne, où trois mourront.
Les ardoisières de Trélazé, en Maine-et-Loire, sont les dernières à avoir été maintenues en activité en France. Leur fermeture, annoncée en novembre 2013, est effective depuis le 29 mars 2014, et l’ancien site d’exploitation a été classé en zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique en raison de sa biodiversité.
Du Néolithique à Chambord
Le schiste ardoisier affleure ici dans un terrain du Silurien inférieur, à l’ouest du bourg, et son exploitation est très ancienne. La maîtrise du travail de l’ardoise dans la région d’Angers est perceptible dès le Néolithique, à l’époque où s’élevaient les grands monuments de pierre angevins comme le dolmen de Bagneux.
Une légende attribue à saint Lézin l’introduction de l’ardoise dans les toitures angevines au VIe siècle. En réalité, le matériau sert d’abord de pierre à bâtir dans les murs des maisons, manoirs et châteaux, et les documents font état d’exploitations dès le IXe siècle pour les pierres tombales et le XIe pour les couvertures.
L’essor ne date que du XVe siècle, avec l’ouverture en 1406 d’une première carrière à ciel ouvert au lieu-dit Tirepoche. Les méthodes restent rudimentaires : jusqu’au XVIIIe siècle, l’ardoise est extraite à dos d’homme par hottées, et l’eau pompée par des tours à bras. En 1539, les ardoises de Trélazé couvrent Chambord.
Le site attire les visiteurs illustres. Marie de Médicis visite une ardoisière le 9 novembre 1619, et le philosophe anglais John Locke en fait une description en 1678 : à cette époque, on estime que les ardoisières occupent 250 ouvriers, payés en moyenne 10 sols par jour, pour une production de 5 millions d’ardoises. En 1762, l’intendant compte 1 200 ouvriers pour l’ensemble de l’agglomération d’Angers, payés 20 sols, et une production de 26 750 000 ardoises par an.
Environ 2 000 personnes, encerclées par les eaux, se réfugient sur les buttes d’ardoises.
La vapeur, puis le souterrain
L’industrie connaît une crise au début du XIXe siècle : en 1806, il ne subsiste à Trélazé que trois carrières. Les marchands signent en 1808 un traité de société commerciale en participation pour y faire face, et en 1830 l’agglomération compte onze carrières, dont quatre à Trélazé, où 981 ouvriers produisent environ 38 millions d’ardoises par an.
La mécanisation change l’échelle. Une première machine à vapeur est installée en 1830 dans une carrière de Trélazé ; on en compte six en 1842 et vingt-trois en 1853. Elles remplacent la traction animale et assurent un pompage plus efficace de l’eau, ce qui est la condition de tout le reste.
La descente sous terre suit. En 1838 a lieu la première tentative d’extraction souterraine, aux Grands-Carreaux, et en 1847 on installe une usine à gaz pour éclairer les galeries. En 1899, les dernières carrières à ciel ouvert ferment : l’exploitation devient entièrement souterraine, et en 1909 un premier chevalement métallique est installé au puits numéro 6 de Grand’Maison.
Le sommet est atteint juste avant la Grande Guerre. En 1911, la production d’ardoise du bassin d’Anjou-Mayenne atteint un record de 182 000 tonnes. La main-d’œuvre, elle, est largement venue de l’ouest : dès les années 1860, les sociétés angevines recrutent dans les départements bretons, et en 1936, sur 6 079 habitants de Trélazé, 1 490 étaient nés en Bretagne.
| Date | Étape | Ce qu’elle apporte |
|---|---|---|
| 1406 | première carrière à ciel ouvert | au lieu-dit Tirepoche |
| 1539 | couverture de Chambord | l’ardoise de Trélazé devient prestigieuse |
| 1830 | première machine à vapeur | vingt-trois machines en 1853 |
| 26-27 août 1855 | marche de 400 ouvriers sur Angers | 94 jugés en assises, quinze déportés |
| 4 juin 1856 | rupture des levées de la Loire | 2 000 personnes réfugiées sur les buttes |
| 1899 | fermeture des dernières carrières à ciel ouvert | l’exploitation devient souterraine |
| 29 mars 2014 | fermeture effective | les dernières ardoisières de France |
Un empereur en barque, une armée dans les rues
Les deux événements qui ont marqué la mémoire locale se suivent à neuf mois d’intervalle. Le premier est politique : dans la nuit du 26 au 27 août 1855, environ quatre cents ouvriers armés, membres de la société secrète de La Marianne, marchent sur Angers et sont interceptés au faubourg Bressigny. En octobre, 94 mariannistes passent en cour d’assises pour atteinte à la sûreté de l’État, 142 autres en correctionnelle ; plusieurs peines de déportation sont prononcées, dont quinze pour Cayenne, où trois mourront. L’amnistie viendra en 1859.
Le second est une catastrophe. Le 4 juin 1856, les levées de la Loire cèdent et inondent les carrières. Environ deux mille personnes, encerclées par les eaux, se réfugient sur les buttes d’ardoises, ces montagnes de déchets d’extraction. Le 9 juin, Napoléon III se rend sur place et parcourt les zones inondées en bateau, accueilli par une foule immense d’ouvriers et de familles toujours réfugiés sur les hauteurs. Un crédit de 100 000 francs est ouvert pour construire une digue.
Le conflit social, lui, structure tout le siècle suivant. Quelques fendeurs créent le premier syndicat ardoisier dès 1848, une caisse de secours mutuel est mise en place le 10 mars 1865, et la loi de 1884 autorisant les syndicats accélère les luttes. L’anarchiste Joseph Tortelier vient à Trélazé en 1889, Louise Michel en 1903, et à partir de 1890 Ludovic Ménard s’attache à créer un syndicalisme ardoisier, militant notamment pour que le statut d’ardoisier soit assimilé à celui des mineurs.
Deux grèves marquent les esprits. En juin et juillet 1910, Léon Jouhaux prend la parole devant 1 500 ouvriers le 26 juin ; l’armée intervient à Trélazé et à Saint-Barthélemy-d’Anjou, faisant de nombreux blessés. Le 10 septembre 1913, une nouvelle grève dure quatre-vingts jours, Jouhaux revient prononcer deux discours, l’armée intervient de nouveau, et le travail ne reprend que le 29 novembre, après le licenciement de 250 ouvriers et un faible aboutissement des revendications salariales.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le site est un paysage de trous et de buttes. Les carrières principales occupent le territoire communal de Trélazé, avec des extensions sur Angers et jusqu’aux confins de Saint-Barthélemy-d’Anjou, et entre elles s’élèvent les buttes d’ardoises, ces terrils de schiste qui ont servi de refuge en 1856.
La vue aérienne montre aussi la proximité du fleuve, qui explique les deux faces de l’histoire. C’est l’achèvement de la levée sur la Loire, en 1735, qui a permis aux ardoisières de se développer plus près du fleuve, là où la qualité de l’ardoise est bonne ; et c’est la rupture de ces mêmes levées qui a noyé les carrières en 1856.
Elle rend enfin visible une reconversion. L’ancien site d’exploitation est aujourd’hui classé en zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique, en raison de la biodiversité qui s’y est installée. Les fosses noyées, les parois verticales et les terrils sont devenus un milieu, comme le carreau du puits Couriot est devenu un parc.
À voir autour
- Le puits Couriot : le dernier puits de charbon stéphanois, fermé en 1973
- Le carreau Wendel : 10 000 tonnes par jour et 5 000 mineurs
- Chambord : couvert en 1539 avec l’ardoise de Trélazé
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notice des ardoisières de Trélazé, Wikipédia en français.
