À la fin du XVIIIe siècle, les chanoines de la cathédrale d’Angers décident de se débarrasser d’une tenture de cent quarante mètres. Elle sera retrouvée soixante ans plus tard, découpée et abîmée.
La tenture de l’Apocalypse est conservée au château d’Angers, dans le Maine-et-Loire. C’est l’ensemble de tapisseries médiévales le plus important conservé en France, et il a bien failli ne pas l’être.
Mise au rebut
Le terme est celui de la notice officielle. À la fin du XVIIIe siècle, les chanoines de la cathédrale décident la mise au rebut de la tenture, et ses éléments séparés sont ensuite utilisés dans des conditions désastreuses.
Il faut mesurer ce que cela veut dire. Un ensemble de six pièces, quatre-vingt-quatre tableaux, plus de cent quarante mètres de long sur six de haut, est démonté, découpé et distribué à des usages que la notice ne détaille pas mais qualifie sans ambiguïté.
La notice ne donne aucun motif à cette décision, et aucune source consultée n’en propose. Ce que l’on sait, c’est que la tenture avait été léguée à la cathédrale par le roi René et qu’elle y était exposée avant d’en être écartée.
| Élément | Repère | Ce que cela change |
|---|---|---|
| commande | Louis Ier d’Anjou | carton de Jean de Bruges, peintre du roi |
| exécution | vers 1375 à 1380 | la base Mérimée dit 1373 à 1382 |
| dimensions d’origine | plus de 140 m sur 6 m | six pièces, 84 tableaux |
| ce qu’il en reste | 69 tableaux complets | et 9 fragments |
| mise au rebut | fin du XVIIIe siècle | décidée par les chanoines |
| redécouverte | 1848 | retour à la cathédrale en 1870 |
| retour au château | 1954 | galerie de l’architecte Vitry |
Soixante ans de disparition
La redécouverte a lieu en 1848. La tenture est alors incomplète et dégradée, et c’est le chanoine Louis-François Joubert qui prend l’initiative de la faire restaurer.
Elle réintègre la cathédrale en 1870, puis est classée au titre objet par arrêté du 6 juin 1902. Ce classement arrive donc plus d’un siècle après la décision de s’en débarrasser, et un demi-siècle après qu’on l’a retrouvée.
Son installation au château est encore plus tardive : 1954, dans une galerie construite pour elle par l’architecte Vitry. Les sources officielles divergent d’ailleurs de deux ans, le ministère datant de 1952 l’accord entre l’évêque et l’État, le gestionnaire de 1954 l’ouverture de la galerie.
Ses éléments séparés sont utilisés dans des conditions désastreuses, écrit la notice officielle.
Ce qu’il en subsiste
La tenture comptait six pièces rassemblant 84 tableaux. Il en reste 69 complets et 9 fragments, pour environ 500 mètres carrés sur les 840 d’origine.
Les chiffres publiés ne concordent pas tous. La base Palissy donne plus de cent quarante mètres de long à la création et retient environ cent mètres en dimensions approximatives ; le ministère donne 104 mètres pour les 67 tapisseries exposées. L’écart n’est pas un détail de comptage : il mesure ce que la tenture a perdu entre sa mise au rebut et sa restauration.
Cette divergence n’est pas un défaut des sources : une tenture n’est pas un objet unique mais un assemblage, et selon qu’on mesure les pièces d’origine, les tableaux subsistants ou l’accrochage actuel, on n’obtient pas le même chiffre.
La composition, elle, est stable. Chaque pièce s’organise autour d’un personnage lecteur assis sous un baldaquin gothique, qui introduit quatorze scènes développées sur deux registres. La notice Palissy ajoute un détail parlant : un texte figurait en bas de chaque scène pour en faciliter la compréhension, et il a été supprimé au XIXe siècle.
Une forteresse que l’on a voulu raser : le château est pris deux fois par les Huguenots en 1580, et Henri III ordonne de raser la forteresse. Son gouverneur, Donadieu de Puycharic, la réaménage plutôt que de l’abattre. Les tours sont abaissées à cette occasion, ce qui explique leur silhouette tronquée actuelle.
Un château qui fut caserne et prison
Le château n’a pas servi qu’à défendre. Du XVIIe au XIXe siècle, il a été caserne et prison, et Nicolas Fouquet y a été incarcéré en 1661, après sa chute.
Cet usage carcéral explique une partie de son état. Un bâtiment occupé par l’armée est entretenu mais transformé : on perce, on recoupe, on ajoute des planchers et des cloisons selon des besoins qui n’ont rien à voir avec ceux d’une forteresse médiévale.
Le transfert à l’administration des monuments historiques a mis fin à cette période. C’est à partir de là que le château redevient un monument plutôt qu’un équipement, et qu’il peut accueillir, en 1954, la tenture pour laquelle une galerie est construite.
Dix-sept tours sur un promontoire
La forteresse que l’on voit est celle des années 1230, ordonnée par Blanche de Castille, régente pour son fils Louis IX. Elle compte dix-sept tours, hautes d’une trentaine de mètres et larges de dix-huit, bâties, écrit la base Mérimée, dans une alternance de schiste et de tuffeau.
Dix-huit mètres de large pour une tour, c’est considérable, et le chiffre est celui de la notice officielle. Le dispositif ne tient donc pas à un point fort unique mais à la répétition de dix-sept ouvrages de cette taille le long de l’enceinte.
Le site est bien antérieur. En 851, Charles le Chauve installe un comte sur ce promontoire pour résister aux raids vikings : la position commande la Maine, et c’est elle qui fait la ville.
La protection a suivi la même histoire en pointillés. Le château est classé par la liste de 1875, le pavillon dit du roi René par arrêté du 20 août 1913, le château lui-même le 18 avril 1914, et un décret du 2 mai 2017 est venu reclasser l’ensemble, parties intérieures comprises.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, l’alternance des pierres saute aux yeux : les assises de schiste sombre et de tuffeau clair donnent à l’enceinte un rayage horizontal qui se lit de très loin.
La vue montre aussi le rapport à la rivière. Le château occupe un promontoire de schiste au-dessus de la Maine, et c’est ce relief, plus que l’épaisseur des murs, qui commande le tracé de l’enceinte.
Elle rend enfin visible ce que les tours ont perdu. Leur sommet plat n’est pas un parti architectural : c’est le résultat du démantèlement ordonné à la fin du XVIe siècle.
À voir autour
- Fontevraud : la nécropole des Plantagenêts devenue prison
- Pierrefonds : un château reconstruit au XIXe siècle
- La cité de Carcassonne : 52 tours et une restauration contestée
Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notice Palissy PM49000182, pour la mise au rebut, la redécouverte de 1848, le retour de 1870 et l’installation de 1954, ainsi que les dimensions et le nombre de tableaux ; base Mérimée PA00108871 pour les dix-sept tours, leurs dimensions, les matériaux et les dates de protection ; ministère de la Culture, jeu de données ouvert Fréquentation des monuments nationaux.

