Henri II et Richard Cœur de Lion y reposent : l’abbaye de Fontevraud a enfermé jusqu’à 1 826 détenus

Gisant polychrome de Richard Cœur de Lion dans l'abbatiale de Fontevraud, couronné et vêtu d'un manteau peint, avec un autre gisant en bois sombre à l'arrière-plan
Le gisant de Richard Cœur de Lion dans l'église abbatiale de Fontevraud, en septembre 2011. Photo : GuyFrancis, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Le 3 août 1814, près de Saumur, les portes d’une abbaye vidée de ses religieuses s’ouvrent devant les 500 premiers condamnés de la nouvelle maison centrale de Fontevraud. Dans l’église où on les fera bientôt dormir et travailler reposent les gisants d’Henri II, d’Aliénor d’Aquitaine et de Richard Cœur de Lion. Pendant près de 150 ans, la nécropole des Plantagenêts sera l’une des prisons les plus redoutées de France.

L’abbaye royale de Fontevraud, dans le Maine-et-Loire, porte deux histoires qui semblent ne pas pouvoir cohabiter. La première est celle d’un ordre religieux singulier, fondé par un prédicateur et dirigé pendant près de sept siècles par des femmes. La seconde est celle d’une centrale pénitentiaire installée par décret napoléonien, qui a compté jusqu’à 1 826 détenus en 1853 selon la page consacrée à la prison par l’Abbaye royale de Fontevraud.

Un ordre double, gouverné par une abbesse depuis le XIIe siècle

L’établissement naît au tournant du XIIe siècle. Robert d’Arbrissel, prédicateur itinérant, installe sa communauté d’hommes et de femmes dans un vallon appelé Fons Ebraldi. Le site officiel retient l’année 1101 ; la notice Mérimée du ministère de la Culture, qui reprend l’arrêté de protection, écrit 1099. Le principe est inédit : une communauté mixte, puis un ordre double où hommes et femmes vivent dans des monastères séparés, sous l’autorité d’une seule femme.

Selon l’article de Wikipédia consacré à l’abbaye, qui s’appuie sur l’historiographie de l’ordre, l’enceinte a compté jusqu’à quatre monastères, chacun avec sa fonction :

  • le Grand-Moûtier, réservé aux moniales, qui abrite l’église abbatiale et le cloître ;
  • Saint-Jean-de-l’Habit, le monastère des hommes, aujourd’hui entièrement détruit ;
  • la Madeleine, destinée aux femmes repenties, très remaniée à l’époque moderne ;
  • Saint-Lazare, prévu pour les lépreux, transformé de nos jours en hôtel.

La première abbesse, Pétronille de Chemillé, est élue en octobre 1115, quelques mois avant la mort du fondateur. Une partie des religieux refuse d’obéir à une femme, et la querelle resurgit encore au XVIIe siècle. La notice Mérimée compte 36 abbesses de 1135 à 1793, « dont plus de la moitié de sang royal ». Cinq d’entre elles, issues de la famille de Bourbon, se succèdent de tante à nièce pendant plus de 150 ans et reconstruisent le cloître, le grand dortoir et les infirmeries.

Pourquoi les Plantagenêts ont choisi Fontevraud pour leurs tombes

Le roi d’Angleterre Henri II, comte d’Anjou et époux d’Aliénor d’Aquitaine, meurt à Chinon le 6 juillet 1189. D’après Wikipédia, Fontevraud, toute proche, est retenue en partie par commodité, en plein été, même si le chroniqueur Guillaume de Newburgh affirme que le roi avait demandé à y être enseveli. Ce choix fait de l’abbaye une nécropole dynastique.

Dix ans plus tard, Richard Cœur de Lion, mort à Châlus en avril 1199, y est inhumé aux pieds de son père, tandis que son cœur part pour la cathédrale de Rouen. Leur fille et sœur Jeanne d’Angleterre les rejoint la même année. Aliénor, retirée à Fontevraud vers 1200, meurt à Poitiers en 1204 et y est inhumée à son tour. Quatre gisants subsistent aujourd’hui près de la croisée du transept : Henri II, Aliénor, Richard et un quatrième, en bois polychrome, longtemps attribué à Isabelle d’Angoulême.

Cette dernière attribution vacille. En 2024, le médiéviste Martin Aurell a mis en avant, à partir des recherches de l’historienne de l’art Bénédicte Fillion-Braguet, l’hypothèse qu’il s’agirait plutôt de Jeanne. Les tombeaux ont en effet été déplacés et regroupés à plusieurs reprises depuis le XVIIe siècle.

De 1792 à 1814 : du pillage à la maison centrale

La Révolution ferme l’abbaye. La dernière abbesse, Julie-Gillette de Pardaillan d’Antin, quitte les lieux le 25 septembre 1792. Selon le site de l’abbaye, les habitants emportent alors pierres, bois et carreaux des toitures, jusqu’à ce que la commune ferme les portes de la clôture. On envisage un hospice, une fabrique de toile à voiles ou une maison de détention.

Napoléon Ier signe le 18 octobre 1804 le décret qui transforme l’abbaye en établissement de détention. Dix ans de travaux suivent, menés par l’ingénieur Alfred Normand, qui appuie un chemin de ronde sur l’ancienne clôture. La maison centrale ouvre officiellement le 3 août 1814. Ce destin n’a rien d’isolé : d’autres grandes abbayes ont été vendues ou démontées à la même époque, comme Cluny, dont il ne reste qu’une petite partie de l’église ou Jumièges, dont le chœur a été détruit en 1802. À Fontevraud, la prison a pourtant évité la ruine du gros œuvre.

Jusqu’à 1 826 détenus : la vie dans la centrale la plus dure de France

Les chiffres publiés par l’abbaye donnent la mesure de l’établissement. La première année, la centrale compte 469 détenus, hommes, femmes, enfants. Le maximum est atteint en 1853, avec 1 826 personnes enfermées. On n’en compte plus que 894 à la fin du XIXe siècle, puis 717 en moyenne entre 1900 et 1927. Près de 150 surveillants assurent la garde jour et nuit, logés au village ou dans certains bâtiments de l’abbaye.

Pour loger tout ce monde, l’administration découpe l’architecture monastique. Le site officiel indique que cinq niveaux ont été construits dans l’église abbatiale pour y installer des dortoirs et des ateliers. Les rois d’Angleterre ont ainsi passé un siècle et demi couchés à quelques mètres des dortoirs d’une prison. Les anciennes cellules des religieuses deviennent des dortoirs, puis on cherche à isoler chaque détenu dans de petites cellules individuelles, surnommées les « cages à poules ».

Le régime, décrit par l’abbaye et par Wikipédia, tient en quelques règles :

  • le silence est obligatoire, et la désobéissance mène au cachot ou à la salle de correction, où les détenus marchent 25 kilomètres par jour au pas cadencé, sans chauffage ;
  • le travail est imposé par le règlement des ateliers du 16 septembre 1816, qui n’en dispense qu’en cas de maladie prouvée ;
  • les ateliers produisent notamment des boutons de nacre, des gants, des filets et des couvertures pour l’armée.

Au XIXe siècle, Fontevraud devient, après Clairvaux, la plus importante manufacture carcérale de France. Les gardiens la surnomment la prison « aux 1001 fenêtres et portes », mais les évasions réussies restent rares. La plus célèbre a lieu en juin 1955 : trois détenus s’échappent, l’un se brise la jambe au pied du mur, les deux autres sont abattus par les gendarmes près de Sainte-Maure-de-Touraine après neuf jours de traque.

L’écrivain Jean Genet, qui a lui-même été enfermé à la colonie pénitentiaire de Mettray, en Touraine, situe à Fontevrault une partie de son roman Miracle de la rose, paru en 1946. Il y écrit que, de toutes les centrales de France, « Fontevrault est la plus troublante ».

Les rois d’Angleterre ont ainsi passé un siècle et demi couchés à quelques mètres des dortoirs d’une prison.

RepèreChiffreSource
Abbesses à la tête de l’ordre (1135 à 1793)36Notice Mérimée, site de l’abbaye
Premiers condamnés à l’ouverture, le 3 août 1814500Site de l’abbaye
Détenus la première année469Site de l’abbaye
Maximum de détenus, atteint en 18531 826Site de l’abbaye
Moyenne de détenus entre 1900 et 1927717Site de l’abbaye
Surveillants présents jour et nuitprès de 150Site de l’abbaye
La population de la centrale de Fontevraud d’après les sources citées.

Après 1963 : restaurer l’abbaye, puis y installer un musée

La prise de conscience patrimoniale est ancienne. Dès 1840, l’abbaye figure sur la première liste de classement des monuments historiques établie sous l’impulsion de Prosper Mérimée. L’architecte Lucien Magne restaure à partir de 1903 l’église abbatiale et les cuisines romanes, effaçant les planchers et les ateliers installés dans la nef. Selon le site officiel, le ministère de la Justice envisage la fermeture dès 1945. Elle intervient en 1963.

De 1963 à 1985, les restaurations s’enchaînent. Une quarantaine de détenus restent sur place pour l’entretien et les démolitions, jusqu’en 1985 selon Wikipédia. Le Centre culturel de l’Ouest, créé en 1975, fait de l’abbaye un lieu d’expositions, de concerts et de résidences d’artistes. Fontevraud entre en 2000 au patrimoine mondial de l’Unesco, dans le périmètre du Val de Loire.

Enfin, le musée d’Art moderne de Fontevraud ouvre le 19 mai 2021 grâce à la donation de Martine et Léon Cligman, plus de 800 œuvres, des antiquités à l’art moderne. Il occupe la Fannerie, bâtie vers 1786 pour stocker le foin et abriter les écuries des abbesses, puis reprise par l’administration pénitentiaire.

Ce que les sources ne racontent pas de la même façon

Plusieurs points restent flous ou varient d’une source à l’autre, et méritent d’être lus avec prudence :

  • la date de fondation : 1101 pour l’abbaye et pour Wikipédia, 1099 pour la notice Mérimée ;
  • le nombre maximal de détenus : 1 826 en 1853 d’après l’abbaye, alors que Wikipédia évoque jusqu’à deux mille prisonniers dans les années 1830 pour une prison conçue pour mille, et que la page d’histoire du site parle de près de 2 800 prisonniers accueillis, sans préciser s’il s’agit d’un cumul ;
  • l’aire de recrutement : neuf départements limitrophes selon le site officiel, dix-neuf départements à partir de 1817 selon Wikipédia ;
  • la date de la triple évasion : le 15 juin 1955 dans l’article que l’abbaye lui consacre, le 5 juin sur sa page générale sur la prison.

Deux autres zones d’ombre demeurent. L’identité du quatrième gisant reste une hypothèse de recherche, pas une certitude. Et les sources consultées ne permettent pas d’affirmer que les restes des souverains se trouvent encore sous leurs effigies, après les déplacements de l’époque moderne et les saccages révolutionnaires. Ce que l’on voit à Fontevraud, ce sont les gisants, pas nécessairement les tombes.

Questions fréquentes

Qui est enterré à l'abbaye de Fontevraud ?

L'abbaye a servi de nécropole aux Plantagenêts. Henri II y est inhumé en 1189, Richard Cœur de Lion en 1199 et Aliénor d'Aquitaine en 1204. Quatre gisants sont exposés dans l'abbatiale, dont un en bois longtemps attribué à Isabelle d'Angoulême.

Pendant combien de temps l'abbaye a-t-elle été une prison ?

Le décret de Napoléon date du 18 octobre 1804 et la maison centrale ouvre officiellement le 3 août 1814. Elle ferme en 1963, soit environ 150 ans d'occupation carcérale selon l'abbaye.

Combien de détenus la prison de Fontevraud a-t-elle compté ?

Selon l'abbaye, la centrale compte 469 détenus la première année et atteint son maximum en 1853 avec 1 826 détenus. Wikipédia évoque jusqu'à deux mille prisonniers dans les années 1830 ; les sources divergent.

Jean Genet a-t-il été emprisonné à Fontevraud ?

Les sources consultées ne l'indiquent pas. Genet a été placé à la colonie pénitentiaire de Mettray, en Touraine, et il situe à Fontevrault une partie de son roman Miracle de la rose, paru en 1946.

Pourquoi l'abbaye était-elle dirigée par une femme ?

Robert d'Arbrissel a fondé un ordre double, réunissant hommes et femmes, et en a confié le gouvernement à une abbesse. La première, Pétronille de Chemillé, est élue en 1115, et 36 abbesses se succèdent jusqu'à la Révolution.

Que peut-on visiter aujourd'hui à Fontevraud ?

Le Grand-Moûtier, avec l'église abbatiale, les gisants, le cloître, la salle capitulaire et les cuisines romanes, est ouvert au public. Le musée d'Art moderne, ouvert en mai 2021 dans la Fannerie, présente la donation de Martine et Léon Cligman.
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