En 1802, le propriétaire d’une abbaye normande vieille de onze siècles fait exploser son chœur. Marchand de bois, il exploite ensuite l’église comme carrière de pierres jusqu’en 1824. Ce qui reste, deux tours de 46 mètres ouvertes sur le ciel, a fait dire à Victor Hugo que Jumièges était encore plus beau que Tournus.
L’abbaye Notre-Dame de Jumièges, en Seine-Maritime, est une ancienne abbaye bénédictine fondée vers 654 par saint Philibert, sur un domaine du fisc royal. Elle marque l’apogée du monachisme normand dans la vallée de la Seine, et elle est la plus vaste et la plus précoce des grandes abbatiales normandes.
Une fondation du VIIe siècle
L’abbaye naît dans une boucle de la Seine par une donation de Clovis II et de sa femme sainte Bathilde. La fondation intervient à un moment précis de l’histoire monastique : l’essor suscité en Gaule par saint Colomban cinquante ans plus tôt atteint alors son degré le plus haut, et Jumièges s’intercale entre l’abbaye de Fontenelle, en 649 ou 650, et celles de la Trinité de Fécamp et de Montivilliers, vers 660 et 684.
Les donateurs confient le développement du site à saint Philibert, abbé de Rebais et ami de l’évêque saint Ouen. Il construit trois églises, dédiées à la Vierge Marie, à saint Pierre et à saint Germain-Saint Denis, ainsi que d’importants bâtiments monastiques. Cette multiplicité des sanctuaires est caractéristique du très ancien monachisme carolingien, et Jumièges est la seule grande abbatiale normande à y être restée fidèle.
Le domaine vit de ses terres et de la Seine : jardins, vergers, cultures, prés et vignobles, et même pêche de cétacés pour l’huile. La dîme sert à l’entretien des pauvres et à une hôtellerie très fréquentée par les pèlerins anglo-saxons en route vers Rome.
De la fureur des Normands, libère-nous Seigneur.
Exclamation des moines fuyant l’abbaye après 841
24 mai 841 : les Vikings
La date est précise. Le 24 mai 841, les Vikings incendient le monastère carolingien, avant de revenir le piller. Devant la menace, les moines s’exilent en emportant les reliques et les manuscrits les plus précieux, et reprennent l’exclamation déjà poussée à Lindisfarne : de la fureur des Normands, libère-nous Seigneur. La plupart se réfugient au prieuré d’Haspres.
Toutes les constructions de Philibert ont disparu au cours de ces destructions successives, mais l’église Notre-Dame et l’oratoire Saint-Pierre, bien que ruinés, sont toujours en place. Il semble d’ailleurs que le centre de l’enceinte corresponde à cet oratoire Saint-Pierre, là où priait le fondateur.
La reconstruction se fait à partir de ces vestiges. Le massif occidental et la nef seraient de 1014 à 1028, et l’architecte, tout en respectant le plan bénédictin et la triple élévation normande introduite à Bernay, opte pour un déambulatoire sans chapelles rayonnantes, comme au Mont-Saint-Michel. Le chœur gothique sera construit vers 1275, pour créer des chapelles aux nombreux moines prêtres.
| Date | Événement | Ce qu’il en reste |
|---|---|---|
| vers 654 | fondation par saint Philibert | trois églises, dont l’oratoire Saint-Pierre |
| 24 mai 841 | incendie par les Vikings | les moines s’exilent avec reliques et manuscrits |
| 1014 à 1028 | massif occidental et nef | deux tours de 46 mètres de hauteur |
| 1er juillet 1067 | consécration devant Guillaume le Conquérant | des biens anglais donnés à l’abbaye |
| 1802 | explosion du chœur par le propriétaire | carrière de pierres jusqu’en 1824 |
| 1852 puis 1947 | rachat, puis retour à l’État | département de Seine-Maritime depuis 2007 |
Le jour où l’Angleterre changea de mains
Le 1er juillet 1067, l’archevêque de Rouen, le bienheureux Maurille, consacre solennellement la grande église abbatiale. Le duc de Normandie Guillaume le Conquérant assiste à la cérémonie, moins d’un an après Hastings.
Le geste n’est pas seulement religieux. Le duc donne à l’abbaye des biens anglais, et les moines de Jumièges participeront activement à la mainmise des Normands sur l’Église d’Angleterre. Une abbaye normande devient ainsi un instrument de la conquête.
Les donations continuent pendant tout le Moyen Âge. Le 14 avril 1203, le comte de Meulan Robert II fait don à l’abbaye de la chapelle Saint-Philibert du Torp, avec une masure de six acres dans la forêt de Brotonne, soixante acres de labours et divers droits.
Vendue, dynamitée, exploitée
La Révolution met fin à la vie monastique, et la suite relève de l’histoire économique. Les nouveaux propriétaires démolissent le cloître du XVIe siècle et le dortoir du XVIIIe. En 1802, Jean-Baptiste Lefort, marchand de bois de Canteleu, fait exploser le chœur.
L’église connaît alors un lent démembrement et sert de carrière de pierres, comme les autres parties de l’abbaye, jusqu’en 1824. Les fresques sont effacées par l’action des éléments, et des tombeaux et pierres tombales des abbés il ne reste plus que les dessins exécutés pour François Roger de Gaignières.
Le sauvetage vient d’un héritage. Nicolas Casimir Caumont, né à Rouen en 1781, épouse en 1816 la fille de Jean-Baptiste Lefort, habite l’abbaye, en devient propriétaire à la mort de son épouse et met toute son énergie à la sauver. Maire de Jumièges en 1830, ancien président de la chambre de commerce de Rouen, il meurt sur place le 18 avril 1852. La famille Lepel-Cointet rachète alors l’abbaye et commence à préserver les vestiges.
La plus admirable ruine de France
C’est la mode romantique qui achève de fixer le statut du lieu. L’église connaît une renommée importante grâce à Victor Hugo, qui la juge encore plus belle que Tournus, et l’historien Robert de Lasteyrie la qualifie d’une des plus admirables ruines qui soient en France. Roger Martin du Gard lui consacre une thèse.
L’abbaye redevient propriété de l’État en 1947, puis passe au département de Seine-Maritime en 2007, dans le cadre de la loi de décentralisation du 13 août 2004. Elle est aujourd’hui l’un des sites les plus visités de Normandie.
Son intérêt scientifique tient à une articulation rare. Jumièges est l’un des lieux-clés de l’art roman normand, celui où le passage de l’architecture carolingienne à l’architecture romane est le plus visible, ce qui explique l’attention que lui portent les historiens de l’architecture depuis deux siècles.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la ruine redevient un plan. On lit parfaitement la nef, le transept, l’emplacement du chœur gothique disparu, et l’on mesure la longueur totale de l’église, qui en faisait la plus vaste des abbatiales normandes.
La vue aérienne met surtout en valeur le massif occidental, ce Westwerk encadré de ses deux tours de 46 mètres. Leur partie supérieure polygonale, légèrement en retrait, et la très spacieuse tribune occidentale qui les relie appartiennent à un type d’édifice rarissime en France, et c’est ce qui donne à la silhouette de Jumièges son allure si particulière.
Elle montre enfin la boucle de la Seine dans laquelle l’abbaye est posée, et qui explique tout : le choix du site au VIIe siècle, la richesse tirée du fleuve, et la facilité avec laquelle les drakkars sont remontés jusqu’à elle en 841. Le même destin de carrière a réduit Cluny à 8 % de sa surface.
À voir autour
- L’abbaye de Cluny : la plus grande église d’Occident, réduite à 8 %
- L’abbaye du Thoronet : le dépouillement cistercien, cinq siècles plus tard
- La baie du Mont-Saint-Michel : l’autre grand foyer monastique normand
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de l’abbaye de Jumièges, Wikipédia en français ; base Mérimée des monuments historiques.
