Un lazaret achevé en 1722, l’année où la peste s’arrête : l’île Tatihou, dans la Manche

L'île Tatihou vue depuis la tour Vauban de Saint-Vaast-la-Hougue
L'île Tatihou, dans la Manche. Photo : Anne-Laure WMFr, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

En 1720, la peste de Marseille fait craindre la contamination de tous les ports français. La Cour décide d’établir un lazaret sur une île de vingt-neuf hectares, au large du Cotentin, pour y isoler équipages et marchandises. Le bâtiment est achevé en 1722, l’année même où l’épidémie cesse.

L’île Tatihou se trouve au nord-est du Cotentin, dans la rade de Saint-Vaast-la-Hougue, dans la Manche. Elle appartient au Conservatoire du littoral, n’est pas habitée de manière permanente, et se rejoint à pied à certaines marées basses ou par véhicule amphibie. À cent mètres de là, l’îlot voisin appelé l’Ilet est entièrement occupé par un ouvrage fortifié prévu pour soixante hommes.

Une île habitée depuis le Néolithique

Avant les militaires et les médecins, il y a eu des paysans. L’île a fait l’objet de nombreuses fouilles, d’abord sous-marines puis terrestres, dans le cadre de fouilles préventives et d’un programme de recherche conduit par Cyril Marcigny puis Vincent Carpentier.

Les résultats dessinent une longue occupation. Après des installations attestées dès le Néolithique, l’île, alors rattachée à la côte, est densément occupée au cours de l’âge du bronze : un réseau parcellaire et plusieurs habitats s’y implantent entre 1500 et 1250 avant notre ère. Les lieux semblent ensuite désertés jusqu’à la fin de l’âge du fer, où un nouvel établissement agricole s’installe.

Un petit établissement de la fin de l’âge du bronze, mis en évidence en 1996 à l’occasion de fouilles pour la création d’un jardin maritime, se présentait sous la forme d’un habitat circulaire et de greniers à quatre ou six poteaux porteurs.

Distantes l’une de l’autre de trois kilomètres, le tir croisé de leurs feux interdisait l’accès à la baie de Saint-Vaast.

1692 : onze vaisseaux échoués puis brûlés

L’événement qui décide du sort de l’île est une défaite navale. La bataille de la Hougue voit s’affronter en 1692, au large de Barfleur, la flotte française menée par le vice-amiral de Tourville et la flotte anglo-hollandaise. Au terme d’une rude bataille, onze vaisseaux français ne peuvent regagner Saint-Malo : ils sont échoués puis brûlés près de l’île de Tatihou et de la Hougue.

La réponse est immédiate et architecturale. À partir de 1694, la tour de Tatihou et sa sœur du fort de la Hougue sont construites par Benjamin de Combes, un disciple de Vauban, afin de défendre la baie de Saint-Vaast. La tour de Tatihou, érigée au sud-est de l’île, est haute de 21 mètres pour un diamètre de 20 mètres à sa base, et sa plate-forme pouvait recevoir dix canons.

Le principe est celui du verrou croisé : les deux tours, distantes de trois kilomètres à vol d’oiseau, se couvrent mutuellement et interdisent l’accès à la baie. Les fortifications se poursuivront jusqu’au XIXe siècle, et ces tours-observatoires sont inscrites depuis le 7 juillet 2008 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, avec onze autres sites fortifiés par Vauban.

Le dispositif a servi. En 1708, avec une troupe de neuf cents hommes de guerre levée à ses frais, Adrien Morel de Courcy empêche durant vingt-deux jours les Anglais de débarquer à la Hougue depuis l’île de Tatihou, et les force à se retirer.

DateFonction de l’îleCe qu’il en reste
1500 à 1250 av. J.-C.habitat et parcellaire de l’âge du bronzefouilles de 1996, habitat circulaire et greniers
1692bataille de la Hougueonze vaisseaux français échoués puis brûlés
à partir de 1694tour de défense de Benjamin de Combes21 m de haut, plate-forme pour dix canons
1722lazaret achevéquarantaine des équipages et des marchandises
1888muséum d’histoire naturelledans les bâtiments sanitaires désaffectés
1990 et 1992réserve ornithologique et musée maritimeplus de 150 espèces observées
Vingt-neuf hectares qui ont servi tour à tour de ferme, de forteresse, d’hôpital et de réserve.

Le lazaret, un équipement sanitaire d’État

Au début du XVIIIe siècle, le développement des échanges maritimes accroît le risque sanitaire, et la peste de Marseille de 1720 fait craindre la contamination de tous les ports français. La Cour choisit d’abord les îles Saint-Marcouf comme lieu de quarantaine des équipages et des marchandises venant de la mer du Nord ou de la Méditerranée.

Mais des marchandises soustraites aux bâtiments soumis à l’isolement se diffusent dans le Cotentin, et il faut un dispositif plus sûr : la décision est prise d’établir un lazaret sur Tatihou. Il est achevé en 1722, au moment même où l’épidémie cesse, ce qui résume le rapport du XVIIIe siècle aux épidémies : on construit toujours un peu après.

L’équipement servira pourtant longtemps. À la suite de la fièvre jaune d’Espagne de 1821 et des épidémies de choléra, on ajoute un hôpital au lazaret, et cet ensemble sanitaire fonctionne jusque dans les années 1860. Dès 1888, les bâtiments devenus inutiles accueillent un muséum d’histoire naturelle.

Du Conservatoire du littoral au musée maritime

L’île entre dans sa phase patrimoniale en 1989, avec son acquisition par le Conservatoire du littoral, qui signe une convention de gestion avec le conseil général de la Manche. Les travaux de réhabilitation et de restauration peuvent alors commencer.

Dès 1992, pour le tricentenaire de la bataille de la Hougue, le musée maritime ouvre ses portes dans une partie de l’ancien lazaret et présente les vestiges provenant de la bataille, remontés du fond de la rade. Les protections se sont précisées ensuite : un arrêté du 21 décembre 2007 inscrit les vestiges du mur de défense littoral, l’enceinte gazonnée avec ses redoutes et ses bastions, les façades et toitures de la maison du douanier, les deux enceintes du lazaret et leurs portes, les pavillons de garde, le bâtiment du muséum, les intérieurs du laboratoire et du château de mer, l’ancien bâtiment de la pompe rotative et le port.

L’autre vocation de l’île est ornithologique. La réserve établie depuis 1990 fait office de zone d’hivernage et d’étape de migration, et l’on peut y observer plus de cent cinquante espèces : goélands argentés, bruns et marins, tadornes de Belon, huîtriers pies, aigrettes garzettes, eiders de Steller, canards siffleurs, bruants des neiges ou bécasses des bois.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la fonction militaire du site est évidente. Tatihou et la presqu’île de la Hougue encadrent l’entrée de la baie de Saint-Vaast, avec leurs deux tours posées comme deux bornes, et l’Ilet complète le dispositif à cent mètres de l’île. Rien de tout cela n’aurait de sens séparément.

La vue aérienne montre aussi l’emprise des bâtiments sur vingt-neuf hectares : le fort au sud-est, le lazaret et ses deux enceintes au centre, la maison des douaniers au-dessus de l’embarcadère, et les prairies devenues réserve. L’île n’a jamais été vide, mais elle n’a jamais été vraiment habitée non plus.

C’est enfin la marée qui commande, et elle se lit parfaitement du ciel : l’estran découvert à marée basse permet de gagner l’île à pied, ce qui explique à la fois l’intérêt militaire du lieu et la nécessité du véhicule amphibie le reste du temps. Le même système de tours croisées protège l’estuaire de la Gironde autour de la citadelle de Blaye.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.

Sources : notices de Tatihou et des forts de la Hougue et de Tatihou, Wikipédia en français ; arrêté d’inscription du 21 décembre 2007.

Questions fréquentes

Comment accède-t-on à l'île ?

À pied à certaines marées basses, ou par véhicule amphibie. Elle est située à 1 400 mètres à vol d'oiseau du rivage de Saint-Vaast-la-Hougue, commune à laquelle elle est administrativement rattachée, et appartient au Conservatoire du littoral.

Pourquoi une tour à cet endroit ?

Pour barrer la baie. À partir de 1694, après la bataille de la Hougue, la tour de Tatihou et sa sœur du fort de la Hougue sont construites par Benjamin de Combes, disciple de Vauban. Distantes de trois kilomètres, le tir croisé de leurs feux interdisait l'accès à la baie de Saint-Vaast.

Qu'est-ce qu'un lazaret ?

Un établissement de quarantaine. Après la peste de Marseille de 1720, qui fait craindre la contamination de tous les ports français, la Cour décide d'en établir un sur Tatihou pour isoler équipages et marchandises. Il est achevé en 1722, alors que l'épidémie cesse.

Jusqu'à quand a-t-il servi ?

L'ensemble sanitaire, complété d'un hôpital après la fièvre jaune d'Espagne de 1821 et les épidémies de choléra, fonctionne jusque dans les années 1860. Dès 1888, les bâtiments devenus inutiles servent à l'implantation d'un muséum d'histoire naturelle.

Que peut-on y voir aujourd'hui ?

Le fort et sa tour Vauban, le lazaret devenu musée maritime ouvert en 1992 pour le tricentenaire de la bataille de la Hougue, la maison des douaniers de 1805, et une réserve ornithologique établie depuis 1990 où l'on observe plus de 150 espèces.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut