Six dalles de couverture pesant chacune entre quarante et quarante-cinq tonnes, extraites d’un affleurement situé à cinq kilomètres, puis posées sur trente-deux pierres dressées. La Roche-aux-Fées, en Ille-et-Vilaine, pose une question que l’archéologie n’a toujours pas tranchée : comment, et surtout pourquoi ici.
Le monument est une allée couverte située sur la commune d’Essé, à une trentaine de kilomètres au sud-est de Rennes, à environ 70 mètres d’altitude dans la vallée de la Seiche. Il est composé de plus d’une quarantaine de pierres formant un couloir quatre fois plus long que large, orienté nord-nord-ouest vers sud-sud-est.
Une anomalie géographique
Premier élément remarquable : le monument est isolé. La plupart des dolmens de ce type se trouvent en Anjou, et la localisation de la Roche-aux-Fées constitue une exception. Il n’y a pas d’autre mégalithe dans la commune, même si les environs en comptent plusieurs, comme la pierre de Rumfort, le menhir de la Pierre des Fées à Janzé, celui de Richebourg à Retiers ou la Table-aux-Fées de Saulnières.
Deuxième élément : la matière. Les pierres sont en schiste pourpré cambrien, dont le plus proche affleurement se situe en forêt du Theil, distante d’environ cinq kilomètres. Il a donc fallu déplacer des blocs de plusieurs dizaines de tonnes sur cette distance, ce que la notice du monument qualifie sobrement de défi logistique certain.
Le décompte des pierres varie légèrement selon les auteurs, entre quarante et quarante-deux. Un relevé détaillé en dénombre quarante et une : neuf pierres horizontales, les tables, dont une beaucoup plus petite que les autres, et trente-deux pierres verticales, les orthostates, dont une inclinée et une plus importante pour le chevet. Une pierre se trouve à part, entourée par les racines d’un arbre.
Le poids des six plus grosses tables de couverture est compris entre 40 et 45 tonnes chacune.
Ce que l’on n’a jamais fait
Le plus étonnant, pour un monument classé parmi les mille premiers de la liste de 1840 et l’un des quatre d’Ille-et-Vilaine, est l’absence de recherche. Aucune fouille archéologique approfondie n’a été menée, et aucune céramique n’a été signalée sur le site.
Ce qui a été fait relève plutôt du saccage. Le monument fait l’objet de fouilles clandestines par des paysans à la fin du XVIIIe siècle, sans qu’aucune découverte soit rapportée. Le régiment d’Orléans dragons aurait fait la fête et allumé un feu dans le dolmen en 1789, abîmant le dessous des dalles de couverture. Puis, le site devenant touristique, des visiteurs étrangers détériorent vers 1855 la pierre supérieure du trilithe d’entrée.
Faute de fouille, les conclusions restent prudentes. Par comparaison avec des monuments semblables, on suppose que la Roche-aux-Fées avait un rôle funéraire, et la présence d’un sol caillouteux indique qu’à l’origine, la structure devait probablement être recouverte d’un tumulus. La datation la situe au Néolithique récent, entre 3000 et 2500 av. J.-C., voire plus tôt, entre 3500 et 3000.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Nombre de pierres | quarante à quarante-deux | neuf tables et trente-deux orthostates |
| Poids des six plus grosses tables | 40 à 45 tonnes chacune | un transport sur environ cinq kilomètres |
| Roche employée | schiste pourpré cambrien | affleurement en forêt du Theil |
| Linteau du portique | 5,5 m de longueur | reposant sur deux piliers d’un mètre |
| Datation | 3000 à 2500 av. J.-C. | peut-être 3500 à 3000 av. J.-C. |
| Classement | liste des monuments historiques de 1840 | l’un des quatre d’Ille-et-Vilaine |
Trois siècles de descriptions
Le monument est décrit très tôt. L’une des premières attestations est celle de l’abbé Roussel, en 1752, qui signale dans la paroisse d’Essé une pierre d’une grandeur prodigieuse. En 1756, Anne Claude de Caylus en donne une description et plusieurs représentations, évoquant au milieu d’une ancienne forêt un ouvrage singulier que les habitants du pays connaissent sous le nom de la Roche aux Fées. Le toponyme figure sur la carte de Cassini.
La description la plus précise est celle de Jean-Baptiste Ogée, en 1778. Il compte quarante-deux pierres d’une grosseur considérable formant deux appartements : le plus grand de soixante-cinq pieds six pouces de longueur sur onze pieds six pouces de largeur, se rétrécissant vers un second espace qu’il appelle cabinet, de sept pieds sur quatre. Il détaille quinze pierres à l’est, seize à l’ouest, toutes posées debout, et dix autres soutenues par les premières, dont sept forment des recouvrements de cinq à neuf pieds de largeur.
Ogée ajoute un commentaire qui en dit plus sur son époque que sur le monument. Les gens des environs, écrit-il, veulent que ce soit un ancien temple des fées pour lesquelles leurs ancêtres avaient beaucoup de vénération, opinion qu’il juge ridicule mais peu étonnante venant des paysans les plus grossiers. L’historien Arthur de La Borderie lui répondra en une phrase : il laisse à choisir laquelle est la plus grossière, de la poétique légende des paysans ou de la bévue pédantesque des gens sensés.
La tache de lumière du solstice
Le rendez-vous annuel du site n’est pas une invention touristique récente, mais un phénomène observable. Chaque année, au matin du solstice d’hiver, un public se rassemble sur place, parfois accompagné de musique acoustique à l’initiative de l’office de tourisme local ou d’une association.
Lorsque les conditions météorologiques sont favorables, on voit apparaître une tache de lumière grande comme la paume d’une main sur la dalle de chevet. Au fil du déplacement apparent du Soleil, elle descend progressivement au sol, s’étire, puis s’allonge dans le couloir. L’orientation nord-nord-ouest vers sud-sud-est du monument n’est donc probablement pas fortuite.
Les légendes, elles, ont continué de se transmettre. Plusieurs récits racontent l’installation de fées à Essé et le partage du travail pour construire leur demeure, l’une des versions expliquant les blocs restés dehors par un avertissement donné trop tard aux porteuses de pierres. En 1904, Adolphe Orain place une description du monument en préambule de son conte La Fée des Houx.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la Roche-aux-Fées apparaît pour ce qu’elle est : un long couloir de pierre posé dans un champ, sans relief autour, sans autre mégalithe visible. C’est cette solitude qui frappe, et qui rend l’effort de transport encore plus difficile à expliquer.
La vue d’ensemble fait aussi comprendre la proportion du monument, ce couloir quatre fois plus long que large, et son orientation, qui pointe vers le sud-sud-est, là où le Soleil se lève au solstice d’hiver. Le portique d’entrée, avec son linteau de 5,5 mètres posé sur deux piliers d’un mètre, marque l’entrée de ce dispositif.
Enfin, elle situe le site dans le paysage de la Seiche, à cinq kilomètres de la forêt du Theil d’où sont venues les pierres. Un modèle 3D du monument a d’ailleurs été réalisé par photogrammétrie dans le cadre du projet Heritage Together, ce qui permet d’en étudier la géométrie sans y toucher. Le même problème de transport se pose, à une autre échelle, pour le Grand Menhir de Locmariaquer.
À voir autour
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.
Sources : notice de La Roche-aux-Fées, Wikipédia en français ; Jean-Baptiste Ogée, Dictionnaire de Bretagne, 1778.
