Dans le trésor d’une basilique d’Avranches, un crâne ambré porte un trou presque parfaitement circulaire sur l’os pariétal droit, de 17 à 21 millimètres de diamètre. La tradition y voit la marque du doigt de l’archange saint Michel. La paléopathologie, elle, penche pour un kyste.
Ce crâne est présenté comme celui de saint Aubert, né vers 660 et mort en 725, évêque d’Avranches, que la légende désigne comme le fondateur du Mont-Saint-Michel au VIIIe siècle. C’est l’un des rares cas où une relique peut être confrontée à une analyse de laboratoire.
Trois ordres et une empreinte sur le front
Le récit est connu par un texte précis, la Revelatio ecclesiae sancti Michaelis in monte Tumba, rédigée en latin par un chanoine du Mont-Saint-Michel ou de la cathédrale d’Avranches au début du IXe siècle. Ce n’est pas un témoignage : c’est un texte de circonstance, qui s’inscrit dans un contexte de lutte de pouvoir entre la Bretagne, le comté de Normandie et le royaume franc, et dans les réformes canoniques entreprises par les empereurs carolingiens.
Selon ce récit, Aubert reçoit une nuit, trois fois au cours de son sommeil, l’ordre de l’archange d’ériger sur le mont Tombe une église en son honneur. Vu l’état de cette pointe rocheuse, il juge la chose impossible et pense d’abord à un artifice du Malin. Ce n’est qu’à la troisième injonction qu’il obéit, après que l’archange, pour mettre fin à ses hésitations, appuie fortement le doigt sur son front et y laisse une mystérieuse empreinte. Aubert se réveille avec ce creux.
La même hagiographie lui attribue un épisode de dragon, exactement dans le motif que l’on retrouve partout en France : il délivre ses fidèles d’un dragon qui harcelait leurs troupeaux, par le signe de la croix, puis en jetant son étole sur l’animal, à qui il commande de rejoindre la mer et de ne plus réapparaître. C’est le geste de l’étole que l’on retrouve à Rouen avec la Gargouille et à Metz avec le Graoully.
Des événements providentiels guident ensuite la construction : un rond de rosée, un matin de septembre, indique la forme ronde de l’oratoire ; un taureau étrangement attaché juste là en montre l’emplacement ; une source d’eau douce est découverte à proximité, à l’endroit qui correspond aujourd’hui à la fontaine Saint-Aubert. Après un nouveau songe, Aubert envoie deux moines s’informer au sanctuaire du Mont Gargano, en Italie, où l’archange était honoré depuis le Ve siècle. Le 16 octobre 709, il fait la dédicace de l’église et y installe un chapitre de douze chanoines : le mont Tombe devient le Mont-Saint-Michel-au-péril-de-la-Mer.
Le crâne est daté entre 662 et 770, ce qui est en accord avec la date légendaire de fondation de l’abbaye, mais ne suffit pas pour affirmer que ce crâne est bien celui d’Aubert.
Mille ans de déplacements
À la mort d’Aubert, son corps est probablement placé dans un sarcophage de pierre, comme le voulait la coutume mérovingienne, et déposé selon ses vœux dans le chœur du Mont-Saint-Michel, la tête vers l’autel. Les chanoines gardent son crâne et son bras droit comme reliques.
Puis les textes racontent une série de disparitions et de redécouvertes. Selon l’Introductio monachorum, le chanoine Bernier aurait caché les ossements d’Aubert dans les combles de sa demeure en 966, lors du remplacement des clercs par les bénédictins, peut-être pour protéger ces reliques des attaques des Vikings.
Un second récit, le De translatione et miraculis beati Autberti, explique que son corps aurait été retrouvé miraculeusement entre 1009 et 1023 par l’abbé Hildebert Ier : ses moines auraient trouvé, dans une cabane d’ermite, un squelette avec un crâne troué. Dès lors, les bénédictins vénèrent ces reliques, et le trou de l’os pariétal est identifié, par une réinterprétation du texte de la Revelatio, comme la marque de la pression du doigt de saint Michel.
La Révolution aurait pu mettre fin à l’histoire. Le crâne est sauvé en 1792 par un médecin, Louis-Julien Guérin, qui prend prétexte de sa qualité de médecin pour récupérer la relique à des fins d’étude, et la restitue au clergé avranchais la paix revenue. Le reliquaire du bras, lui, a disparu. En 1856, le crâne est transféré à la basilique Saint-Gervais-et-Saint-Protais d’Avranches, où il est conservé depuis dans le trésor.
| Date | Étape | Ce qu’elle apporte |
|---|---|---|
| 16 octobre 709 | dédicace de l’église du mont Tombe | selon la légende, sur ordre de l’archange |
| début du IXe siècle | rédaction de la Revelatio | le récit est écrit un siècle après les faits |
| 966 | ossements cachés par le chanoine Bernier | à l’arrivée des bénédictins |
| entre 1009 et 1023 | découverte d’un crâne troué | par les moines de l’abbé Hildebert Ier |
| 1792 | relique sauvée par un médecin | Louis-Julien Guérin, sous prétexte d’étude |
| 1856 | transfert à Avranches | le crâne entre au trésor de la basilique |
| juillet 2019 | datation au carbone 14 | une fourchette entre 662 et 770 |
Ce que disent les analyses
La relique a été examinée sérieusement, et c’est ce qui rend ce dossier intéressant. Le crâne est d’une couleur ambrée, bien conservé et robuste ; son état de conservation laisse d’ailleurs supposer que le corps n’a pas été inhumé en pleine terre, mais dans un sarcophage ou un cercueil. Quelques os manquent au niveau du plafond postérieur des orbites, des fosses nasales et de la majeure partie de la voûte du palais, et des prélèvements semblent avoir été effectués sur l’apophyse mastoïde gauche.
Plusieurs explications rationnelles ont été proposées pour la perforation. D’abord une trépanation, traumatique ou chirurgicale, d’un homme du néolithique. Ensuite un enclouement, ce rite magique consistant à clouer les cadavres mérovingiens pour les empêcher de revenir.
Les analyses paléopathologiques effectuées dans les années 2000 penchent pour une troisième hypothèse : un kyste épidermoïde, affection bénigne, chez un homme âgé de soixante ans ou plus ayant vécu aux temps historiques. Elles confirment le rapport rendu en 1985 par l’anthropologue R. Hartweg, selon lequel le trou ne peut pas avoir été fait après la mort de la personne, ni être la conséquence d’un traumatisme.
Reste la question de l’identité, et là la science s’arrête. Une datation au carbone 14 a été réalisée en juillet 2019 par l’université de Lyon et le Centre de recherche sur les isotopes de Groningen, aux Pays-Bas : le crâne est daté entre 662 et 770. C’est compatible avec la date légendaire de fondation de l’abbaye, et avec les dates de vie attribuées à Aubert, mais cela ne suffit pas pour affirmer que ce crâne est bien le sien.
Ce que la vue d’ensemble montre
La géographie de cette légende se lit en une seule image : depuis Avranches, on voit le Mont-Saint-Michel. Depuis le jardin des Plantes, la vue porte sur la Sée et sur le rocher, et c’est ce vis-à-vis qui explique tout le récit : un évêque installé sur la hauteur, et un îlot de marée à l’embouchure du Couesnon, dans une baie formée par la réunion des côtes de la Normandie et de la Bretagne.
Le bâtiment qui abrite aujourd’hui la relique n’a lui-même rien de médiéval. La basilique Saint-Gervais-et-Saint-Protais, de style néo-Renaissance, a été construite entre 1843 et 1865, et son clocher, haut de 74 mètres et terminé par un étage octogonal coiffé d’un dôme à lanternon, accueille un carillon de trente-deux cloches. Elle n’abrite ce trésor que par accident : la cathédrale Saint-André d’Avranches s’est effondrée en avril 1794.
Le trésor lui-même est l’œuvre d’un homme. Prospère Cornille, archiprêtre de Saint-Gervais à partir de 1911, a rassemblé entre 1913 et 1933 une multitude d’objets dans une salle au sud du clocher-porche, aux côtés de pièces d’orfèvrerie liturgique qui n’étaient plus indispensables au culte. L’édifice est inscrit au titre des monuments historiques depuis le 16 février 2006, et les collections sont désormais suivies par le service de conservation des antiquités et objets d’art de la Manche.
À voir autour
- La baie du Mont-Saint-Michel : des marées de 15 mètres d’amplitude
- La Gargouille de Rouen : la même étole jetée sur un dragon
- La grotte de la Sainte-Baume : une relique, un pèlerinage et quatre rois
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.
Sources : notices d’Aubert d’Avranches et de la basilique Saint-Gervais-et-Saint-Protais d’Avranches, Wikipédia en français.
