Dans l’amphithéâtre romain de Metz, un dragon empoisonnait l’air de son souffle et interdisait l’accès à la ville. Un évêque venu de Rome l’a lié avec son étole et conduit au bord de la Seille. Pendant six siècles, du XIIe siècle à la Révolution, les Messins ont promené son effigie dans les rues avant de la faire fouetter par les enfants.
Le Graoully, parfois écrit Graouli, Graouilly ou Graully, est un animal mythique à l’apparence de dragon. La légende représente symboliquement la destruction des religions païennes, traditionnellement figurées par le serpent et le dragon, et leur remplacement par le christianisme.
Ce que dit le texte le plus ancien
La première version de la légende de saint Clément de Metz date de la fin du Xe siècle, et son déroulement est précis. Clément est envoyé par saint Pierre pour évangéliser Metz, mais des serpents installés dans l’amphithéâtre empoisonnent l’air de leur souffle venimeux et interdisent l’accès à la ville.
Après avoir dit la messe et communié, il se rend à l’amphithéâtre, soumet les serpents d’un signe de croix, puis lie le plus grand de son étole et le conduit au bord de la Seille. Là, il lui ordonne de quitter les terres habitées avec les siens. Depuis ce jour, précise le récit, il n’y a plus aucune bête nuisible dans l’amphithéâtre.
Ce dernier élément est une tradition locale plus ancienne que la légende elle-même : elle est rapportée par Paul Diacre dans ses Gesta episcoporum Mettensium, écrits entre 783 et 786. Pour composer l’épisode du combat, l’auteur de la légende s’est inspiré de plusieurs vies de saints sauroctones, c’est-à-dire tueurs de serpents.
Comme à Metz l’on fait du dragon de saint Clément.
François Rabelais, Quart Livre
Le noyau historique
Tout n’est pas inventé. Saint Clément, d’origine romaine, est bien venu à Metz vers 260, et il a effectivement installé sa première cathédrale dans l’amphithéâtre abandonné de la ville. Le dragon imaginaire qui, selon la légende, hantait les lieux, symbolisait le péché et le paganisme qui régnaient alors dans la région.
Autrement dit, la légende raconte en images un fait vérifiable : la réoccupation chrétienne d’un monument romain désaffecté. C’est un schéma que l’on retrouve ailleurs, l’Église s’installant volontiers dans les grands édifices de spectacle abandonnés.
Le récit se durcit avec les siècles. Entre le XIe et le XVIe siècle, le plus grand des serpents devient un dragon buveur de sang, envoyé par Dieu pour punir les Messins de leurs débauches, et saint Clément, au lieu de le conduire hors des terres habitées, le noie purement et simplement dans la Seille.
L’étymologie renvoie de son côté à un adjectif. Le vocable a très vraisemblablement une origine germanique, avec le sens de monstrueux, horrible, terrifiant : graulich et gruselich sont attestés dans divers dialectes de la Moselle germanophone. Au fil des siècles, le mot s’est décliné en plusieurs prononciations et orthographes.
| Date | Élément | Ce qu’il apporte |
|---|---|---|
| vers 260 | arrivée de saint Clément à Metz | il installe sa cathédrale dans l’amphithéâtre |
| entre 783 et 786 | Gesta de Paul Diacre | la tradition locale des bêtes chassées |
| fin du Xe siècle | première version de la légende | le serpent lié par l’étole |
| XIe au XVIe siècle | le serpent devient dragon buveur de sang | il est désormais noyé dans la Seille |
| XIIe siècle à la Révolution | procession de l’effigie | fouettée par les enfants à la Saint-Marc |
| 1546 | appellation Graully attestée | Rabelais la cite dans le Quart Livre |
Une effigie fouettée par les enfants
La procession est le cœur vivant de la légende. Entre le XIIe siècle et la Révolution française, celle de saint Clément était commémorée à la Saint-Marc et aux rogations, une adaptation locale de la tradition romaine du Manducus. L’effigie du dragon était promenée dans toute la ville avant d’être fouettée par les enfants.
On en possède une description de première main, et elle est signée Rabelais. Dans le Quart Livre, il évoque une effigie monstrueuse, ridicule, hideuse et terrible aux petits enfants, ayant les yeux plus grands que le ventre et la tête plus grosse que tout le reste du corps, avec d’amples et horrifiques mâchoires bien endentelées que l’on faisait cliqueter grâce à une petite corde cachée dans un bâton doré. Il conclut en précisant : comme à Metz l’on fait du dragon de saint Clément.
L’appellation de Graully pour désigner cette effigie est attestée dès 1546, ce qui montre que le nom était déjà installé dans l’usage courant au milieu du XVIe siècle, du vivant de Rabelais.
Un dragon devenu emblème
Le Graoully n’a pas disparu avec la procession. On peut aujourd’hui le voir représenté dans la crypte de la cathédrale Saint-Étienne de Metz, et la plus vieille sculpture connue à ce jour se situe au 10 rue Chèvremont, sur ce que l’on appelle la maison du serpent.
Une effigie est suspendue de manière quasi permanente au-dessus de la rue Taison, non loin de la cathédrale. On invoque d’ailleurs le dragon comme origine possible du nom de cette rue, qui effrayait des générations d’enfants : les habitants n’osaient y sortir la nuit, de peur de le rencontrer, et s’avertissaient d’une formule restée célèbre, taisons, taisons-nous, voilà le Graoully qui passe.
La figure a fini par devenir un emblème sportif et scolaire. Elle figure sur les blasons du Football Club de Metz jusqu’en 2021, du Rugby Club de Metz Moselle et du Hockey Club de Metz, de l’École nationale d’ingénieurs de Metz et du lycée Louis Vincent. On la retrouve également sur une maison de la rue de la Marne à Sarrebourg et dans une salle du château du Haut-Koenigsbourg.
Ce que la vue d’ensemble montre
Il n’y a rien à voir d’en haut, et c’est précisément ce que la légende compense. L’amphithéâtre romain de Metz, qui est le décor de toute l’histoire, a disparu du paysage urbain : son emplacement se devine dans le tracé des rues du quartier de l’Amphithéâtre, mais le monument lui-même n’est plus.
Ce que la topographie confirme, en revanche, c’est la géographie du récit. La Seille, où le dragon est conduit puis noyé, coule à faible distance, et l’itinéraire décrit par la légende, de l’amphithéâtre à la rivière, correspond à un trajet réel de quelques centaines de mètres.
Reste une hypothèse qui mérite d’être citée pour ce qu’elle est, une piste de recherche : selon l’approche géomythologique, l’histoire de ce dragon pourrait avoir pour origine la découverte, dans la région, de restes de reptiles fossiles de type ichtyosaure. Le même mécanisme de dragon local attaché à une ville et à une rivière se retrouve à Tarascon avec la Tarasque.
À voir autour
- La Tarasque de Tarascon : l’équivalent provençal, et ses fêtes créées en 1469
- Le Haut-Koenigsbourg : où l’on trouve une représentation du Graoully
- Les arènes de Nîmes : ce que devient un amphithéâtre romain réoccupé
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.
Sources : notice du Graoully, Wikipédia en français ; François Rabelais, Quart Livre.
