Rabelais l’a décrit et les enfants le fouettaient : le Graoully, dragon de Metz

Effigie du Graoully, dragon légendaire de Metz, portée lors d'une procession
Une effigie du Graoully portée dans les rues de Metz, en Moselle. Photo : Wikimedia Commons, domaine public.

Dans l’amphithéâtre romain de Metz, un dragon empoisonnait l’air de son souffle et interdisait l’accès à la ville. Un évêque venu de Rome l’a lié avec son étole et conduit au bord de la Seille. Pendant six siècles, du XIIe siècle à la Révolution, les Messins ont promené son effigie dans les rues avant de la faire fouetter par les enfants.

Le Graoully, parfois écrit Graouli, Graouilly ou Graully, est un animal mythique à l’apparence de dragon. La légende représente symboliquement la destruction des religions païennes, traditionnellement figurées par le serpent et le dragon, et leur remplacement par le christianisme.

Ce que dit le texte le plus ancien

La première version de la légende de saint Clément de Metz date de la fin du Xe siècle, et son déroulement est précis. Clément est envoyé par saint Pierre pour évangéliser Metz, mais des serpents installés dans l’amphithéâtre empoisonnent l’air de leur souffle venimeux et interdisent l’accès à la ville.

Après avoir dit la messe et communié, il se rend à l’amphithéâtre, soumet les serpents d’un signe de croix, puis lie le plus grand de son étole et le conduit au bord de la Seille. Là, il lui ordonne de quitter les terres habitées avec les siens. Depuis ce jour, précise le récit, il n’y a plus aucune bête nuisible dans l’amphithéâtre.

Ce dernier élément est une tradition locale plus ancienne que la légende elle-même : elle est rapportée par Paul Diacre dans ses Gesta episcoporum Mettensium, écrits entre 783 et 786. Pour composer l’épisode du combat, l’auteur de la légende s’est inspiré de plusieurs vies de saints sauroctones, c’est-à-dire tueurs de serpents.

Comme à Metz l’on fait du dragon de saint Clément.

François Rabelais, Quart Livre

Le noyau historique

Tout n’est pas inventé. Saint Clément, d’origine romaine, est bien venu à Metz vers 260, et il a effectivement installé sa première cathédrale dans l’amphithéâtre abandonné de la ville. Le dragon imaginaire qui, selon la légende, hantait les lieux, symbolisait le péché et le paganisme qui régnaient alors dans la région.

Autrement dit, la légende raconte en images un fait vérifiable : la réoccupation chrétienne d’un monument romain désaffecté. C’est un schéma que l’on retrouve ailleurs, l’Église s’installant volontiers dans les grands édifices de spectacle abandonnés.

Le récit se durcit avec les siècles. Entre le XIe et le XVIe siècle, le plus grand des serpents devient un dragon buveur de sang, envoyé par Dieu pour punir les Messins de leurs débauches, et saint Clément, au lieu de le conduire hors des terres habitées, le noie purement et simplement dans la Seille.

L’étymologie renvoie de son côté à un adjectif. Le vocable a très vraisemblablement une origine germanique, avec le sens de monstrueux, horrible, terrifiant : graulich et gruselich sont attestés dans divers dialectes de la Moselle germanophone. Au fil des siècles, le mot s’est décliné en plusieurs prononciations et orthographes.

DateÉlémentCe qu’il apporte
vers 260arrivée de saint Clément à Metzil installe sa cathédrale dans l’amphithéâtre
entre 783 et 786Gesta de Paul Diacrela tradition locale des bêtes chassées
fin du Xe sièclepremière version de la légendele serpent lié par l’étole
XIe au XVIe sièclele serpent devient dragon buveur de sangil est désormais noyé dans la Seille
XIIe siècle à la Révolutionprocession de l’effigiefouettée par les enfants à la Saint-Marc
1546appellation Graully attestéeRabelais la cite dans le Quart Livre
Treize siècles de transmission pour un dragon qui n’a jamais existé.

Une effigie fouettée par les enfants

La procession est le cœur vivant de la légende. Entre le XIIe siècle et la Révolution française, celle de saint Clément était commémorée à la Saint-Marc et aux rogations, une adaptation locale de la tradition romaine du Manducus. L’effigie du dragon était promenée dans toute la ville avant d’être fouettée par les enfants.

On en possède une description de première main, et elle est signée Rabelais. Dans le Quart Livre, il évoque une effigie monstrueuse, ridicule, hideuse et terrible aux petits enfants, ayant les yeux plus grands que le ventre et la tête plus grosse que tout le reste du corps, avec d’amples et horrifiques mâchoires bien endentelées que l’on faisait cliqueter grâce à une petite corde cachée dans un bâton doré. Il conclut en précisant : comme à Metz l’on fait du dragon de saint Clément.

L’appellation de Graully pour désigner cette effigie est attestée dès 1546, ce qui montre que le nom était déjà installé dans l’usage courant au milieu du XVIe siècle, du vivant de Rabelais.

Un dragon devenu emblème

Le Graoully n’a pas disparu avec la procession. On peut aujourd’hui le voir représenté dans la crypte de la cathédrale Saint-Étienne de Metz, et la plus vieille sculpture connue à ce jour se situe au 10 rue Chèvremont, sur ce que l’on appelle la maison du serpent.

Une effigie est suspendue de manière quasi permanente au-dessus de la rue Taison, non loin de la cathédrale. On invoque d’ailleurs le dragon comme origine possible du nom de cette rue, qui effrayait des générations d’enfants : les habitants n’osaient y sortir la nuit, de peur de le rencontrer, et s’avertissaient d’une formule restée célèbre, taisons, taisons-nous, voilà le Graoully qui passe.

La figure a fini par devenir un emblème sportif et scolaire. Elle figure sur les blasons du Football Club de Metz jusqu’en 2021, du Rugby Club de Metz Moselle et du Hockey Club de Metz, de l’École nationale d’ingénieurs de Metz et du lycée Louis Vincent. On la retrouve également sur une maison de la rue de la Marne à Sarrebourg et dans une salle du château du Haut-Koenigsbourg.

Ce que la vue d’ensemble montre

Il n’y a rien à voir d’en haut, et c’est précisément ce que la légende compense. L’amphithéâtre romain de Metz, qui est le décor de toute l’histoire, a disparu du paysage urbain : son emplacement se devine dans le tracé des rues du quartier de l’Amphithéâtre, mais le monument lui-même n’est plus.

Ce que la topographie confirme, en revanche, c’est la géographie du récit. La Seille, où le dragon est conduit puis noyé, coule à faible distance, et l’itinéraire décrit par la légende, de l’amphithéâtre à la rivière, correspond à un trajet réel de quelques centaines de mètres.

Reste une hypothèse qui mérite d’être citée pour ce qu’elle est, une piste de recherche : selon l’approche géomythologique, l’histoire de ce dragon pourrait avoir pour origine la découverte, dans la région, de restes de reptiles fossiles de type ichtyosaure. Le même mécanisme de dragon local attaché à une ville et à une rivière se retrouve à Tarascon avec la Tarasque.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.

Sources : notice du Graoully, Wikipédia en français ; François Rabelais, Quart Livre.

Questions fréquentes

Que raconte la légende ?

Saint Clément, envoyé par saint Pierre pour évangéliser Metz, trouve l'accès à la ville interdit par des serpents installés dans l'amphithéâtre, qui empoisonnent l'air de leur souffle. Après avoir dit la messe, il les soumet d'un signe de croix, lie le plus grand de son étole et le conduit au bord de la Seille, où il lui ordonne de quitter les terres habitées.

Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire ?

Saint Clément, d'origine romaine, est bien venu à Metz vers 260 et a installé sa première cathédrale dans l'amphithéâtre abandonné. Le dragon imaginaire qui hantait les lieux symbolisait le péché et le paganisme.

D'où vient le nom ?

Très vraisemblablement d'une origine germanique signifiant monstrueux, horrible, terrifiant : graulich et gruselich sont attestés dans divers dialectes de Moselle germanophone. L'appellation Graully pour désigner l'effigie est attestée dès 1546.

En quoi consistait la procession ?

Entre le XIIe siècle et la Révolution, la légende était commémorée à la Saint-Marc et aux rogations, adaptation locale de la tradition romaine du Manducus. L'effigie du dragon était promenée dans toute la ville avant d'être fouettée par les enfants.

Où peut-on voir le Graoully aujourd'hui ?

Dans la crypte de la cathédrale Saint-Étienne de Metz, sur une sculpture du 10 rue Chèvremont, la plus ancienne connue, et sous la forme d'une effigie suspendue de manière quasi permanente au-dessus de la rue Taison, non loin de la cathédrale.
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