Offert à l’empereur allemand en 1899, rendu à la France en 1919 : le Haut-Koenigsbourg

Le château du Haut-Koenigsbourg sur son éperon vosgien, dans le Bas-Rhin
Le château du Haut-Koenigsbourg, à Orschwiller, dans le Bas-Rhin. Photo : Nicolas Torquet, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons.

Le 4 mai 1899, la ville de Sélestat offre un tas de ruines à l’empereur Guillaume II. Neuf ans plus tard, le château du Haut-Koenigsbourg se dresse à nouveau sur son éperon vosgien, restauré tel qu’il se présentait vers l’an 1500. En 1919, le traité de Versailles en fait une propriété de l’État français.

Le château se dresse sur le ban de la commune d’Orschwiller, dans le Bas-Rhin, à 757 mètres d’altitude dans le massif des Vosges. Il est visible depuis Sélestat, à l’est, et par temps clair depuis Colmar, à 26 kilomètres au sud. C’est un château fort du XIIe siècle, profondément remanié au XVe.

Un château bâti sur des terres qui ne lui appartenaient pas

L’histoire commence par une donation. En 774, Charlemagne fait don du Stophanberch, le nom du col où le château sera construit, et des terres attenantes au prieuré de Lièpvre, dépendant de la basilique Saint-Denis.

Trois siècles plus tard, les Hohenstaufen s’installent en Alsace. Pour renforcer leur pouvoir, Frédéric le Borgne fait construire de nombreux châteaux, dont certains sur des terres qui ne lui appartiennent pas : on disait de lui qu’il avait constamment un château accroché à la queue de son cheval. Le Haut-Koenigsbourg aurait ainsi été bâti en toute illégalité sur les terres confiées aux moines de Lièpvre.

La première mention écrite en découle directement. En 1147, Eudes de Deuil, moine de Saint-Denis, presse Louis VII d’intervenir auprès du roi Conrad III de Hohenstaufen afin de réparer cette injustice. Le château existe donc bel et bien, et il pose déjà problème.

On disait de lui qu’il avait constamment un château accroché à la queue de son cheval.

Repaire de brigands, puis bastion d’artillerie

Le Moyen Âge finissant est agité. Confié aux sires de Rathsamhausen puis aux Hohenstein, le château devient un repaire de chevaliers brigands. En 1462, une coalition regroupant les villes de Colmar, Strasbourg et Bâle, forte de 500 hommes et de pièces d’artillerie, le conquiert et l’incendie.

Les restes sont alors confiés à la famille de Thierstein, qui adapte la place aux armes nouvelles : elle fait bâtir sur le côté ouest un bastion formé de deux tours d’artillerie et d’un mur-bouclier aux murs puissants, tandis que la basse-cour est protégée par deux tours.

La fin arrive avec la guerre de Trente Ans. En 1633, l’Alsace est ravagée, et en juillet les Suédois assiègent le Haut-Koenigsbourg, alors une forteresse délabrée commandée par le capitaine Philippe de Liechtenau. Forts de canons et de mortiers, ils la prennent après cinquante-deux jours de siège. Elle est incendiée peu après, et elle restera en ruine plus de deux siècles et demi.

DateÉvénementCe qu’il a laissé
774donation de Charlemagne au prieuré de Lièpvrele titre de propriété que le château violera
1147intervention d’Eudes de Deuilla première mention écrite du château
1462prise par Colmar, Strasbourg et Bâle500 hommes et de l’artillerie contre des brigands
1633siège suédois de 52 joursla forteresse est incendiée et abandonnée
4 mai 1899Sélestat offre les ruines à Guillaume IIla ville garde 100 hectares de forêt rentable
1901 à 1908restauration par Bodo Ebhardtl’état supposé du château vers 1500
Onze siècles d’histoire pour un château restauré en sept ans.

Le chantier d’un archéologue de 35 ans

Les ruines avaient été classées dès 1862, et le site racheté trois ans plus tard à divers propriétaires par la commune de Sélestat. Mais depuis 1871 et le traité de Francfort, l’Alsace est devenue allemande, et le geste du 4 mai 1899 prend un sens politique immédiat : la ville offre le château et les terres sommitales à l’empereur Guillaume II de Hohenzollern.

Le projet impérial est explicite. Il s’agit de créer un musée promouvant la germanité de l’Alsace et, plus généralement, le monde germanique. La direction de la restauration est confiée en 1900 à Bodo Ebhardt, architecte et archéologue berlinois âgé de trente-cinq ans, qui commence par déblayer le site et relever les anciennes constructions.

Son objectif est de restituer le château tel qu’il se présentait aux alentours de l’an 1500. En l’absence d’indices archéologiques, d’archives ou d’éléments de comparaison avec d’autres monuments contemporains, la part d’interprétation était inévitable, mais elle a été réduite au minimum. Ebhardt a d’ailleurs marqué les parties restaurées par un signe distinctif.

Une restauration discutée, et plutôt bien jugée

La polémique était prévisible, compte tenu du contexte. Les intentions de Guillaume II, se légitimer comme successeur des Hohenstaufen et des Habsbourg et montrer la germanité de l’Alsace, ont nourri les critiques contre le chantier.

Le reproche technique le plus sérieux porte sur une tendance de l’époque : les restaurateurs de 1900 cherchent à intégrer toutes les périodes, mais ne résistent pas à l’envie de remonter tous les murs, même ceux qui avaient été détruits anciennement lors de transformations intentionnelles.

Le jugement d’ensemble reste pourtant favorable. Pour l’historien de l’architecture François Loyer, le souci archéologique est bien réel, la reconstitution crédible et les détails fondés : c’est même, probablement, la plus exacte des restitutions jamais tentées. Le regret principal est qu’on ne puisse pas distinguer plus aisément les parties reconstituées de celles d’origine.

Les protections ont suivi par étapes. Après le classement des ruines en 1862, un arrêté du 16 février 1930 puis l’inscription de la station de pompage construite en 1903, le 10 septembre 1991, un arrêté ministériel du 11 février 1993 classe enfin l’intégralité du monument, y compris les parties restituées.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la logique du lieu est évidente : le château occupe un éperon isolé à 757 mètres, qui domine toute la plaine d’Alsace. C’est ce qui a justifié sa construction au XIIe siècle et son entretien pendant cinq cents ans, et c’est ce qui en fait aujourd’hui un point de repère visible depuis Sélestat et Colmar.

La vue aérienne montre aussi la superposition des époques que la restauration a conservée. On distingue le noyau médiéval allongé sur la crête, et à l’ouest le grand bastion d’artillerie des Thierstein avec ses deux tours et son mur-bouclier, ajouté après l’incendie de 1462 pour répondre aux canons.

Un détail rappelle enfin l’origine de cette silhouette : le blason de Guillaume II est toujours visible au sein du château. Le Haut-Koenigsbourg reste ainsi l’un des symboles de la présence allemande en Alsace entre 1871 et 1918, partagé entre la restauration majoritairement crédible de l’architecte et la vision romantique du Moyen Âge de l’empereur. La démarche est exactement celle de Pierrefonds, relevé pour Napoléon III. Le monument reçoit près de 550 000 visiteurs par an.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.

Sources : notice du château du Haut-Koenigsbourg, Wikipédia en français ; François Loyer, cité dans la même notice.

Questions fréquentes

Pourquoi offrir un château à l'empereur ?

Parce que depuis le traité de Francfort de 1871, l'Alsace est allemande. Guillaume II souhaitait créer au Haut-Koenigsbourg un musée promouvant la germanité de l'Alsace et, plus généralement, le monde germanique. La municipalité de Sélestat a d'ailleurs conservé la centaine d'hectares de forêt, économiquement rentables.

À quelle époque le château a-t-il été restauré ?

L'objectif de Bodo Ebhardt était de le restaurer tel qu'il se présentait aux alentours de l'an 1500. Il a commencé par le déblaiement du site et le relevé des anciennes constructions, et les travaux se sont étalés de 1901 à 1908.

Cette restauration est-elle fiable ?

Elle est discutée, mais plutôt bien jugée. Selon François Loyer, le souci archéologique est bien réel, la reconstitution crédible et les détails fondés : c'est même probablement la plus exacte des restitutions jamais tentées. On regrette surtout de ne pas distinguer plus aisément les parties reconstituées.

Pourquoi le château a-t-il été détruit ?

En juillet 1633, pendant la guerre de Trente Ans, les Suédois assiègent la forteresse déjà délabrée, commandée par le capitaine Philippe de Liechtenau. Forts de canons et de mortiers, ils la prennent après cinquante-deux jours de siège, et elle est incendiée peu après.

Depuis quand est-il français ?

Depuis 1919. Bien privé de l'ancien empereur assimilé à une propriété de l'Empire allemand, le château entre en possession de l'État français lors de la restitution de l'Alsace-Lorraine, en application de l'article 56 du traité de Versailles.
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