Sur les pentes boisées du mont Sainte-Odile, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Strasbourg, une muraille de gros blocs de grès court sous les sapins, sans une goutte de mortier. Sur certaines pierres, on distingue encore des entailles en forme de papillon, creusées pour recevoir des pièces de bois. Ce sont ces morceaux de chêne, prélevés au XIXe siècle, qui ont fini par trahir l’âge du monument.
Pendant plus d’un siècle, le Mur païen a été rangé parmi les ouvrages celtiques, puis romains. Selon l’étude publiée par Madeleine Châtelet et Juliette Baudoux en 2016, vingt-deux des quarante-six tenons de bois analysés ont pu être datés par dendrochronologie, et tous proviennent d’arbres abattus et mis en œuvre entre 675 et 681 de notre ère, en pleine époque mérovingienne. Un résultat inattendu, qui n’a pas clos le débat.
Une enceinte d’environ 10 kilomètres autour du sommet
Le Mur païen se trouve sur la commune d’Ottrott, dans le Bas-Rhin. Il ceinture le plateau du mont Sainte-Odile, où s’élève le monastère, ainsi que les hauteurs voisines de la Bloss et du Stollberg. Sa longueur varie selon les sources : l’étude de 2016 parle de 10 kilomètres, une présentation du site signée Olivier Buchsenschutz et Stephan Fichtl en 1995 évoque près de 10 kilomètres pour une superficie enclose de 118 hectares, et l’étude préalable aux restaurations des années 1990 a retenu 10,5 kilomètres. Les sources grand public avancent onze kilomètres et environ 300 000 blocs, sans référence scientifique.
Buchsenschutz et Fichtl décrivent une enceinte divisée en trois camps de taille à peu près équivalente, séparés par deux murs transversaux construits aux endroits où le relief se resserre. Au sud, le camp englobe la Bloss, qui culmine à 823 mètres. Au centre se trouve le plateau du couvent, au nord le Stollberg.
Les mesures publiées donnent une idée de l’ampleur du chantier :
- une largeur de 1,60 à 1,80 mètre pour le mur principal, de 1,50 à 1,60 mètre pour les murs transversaux ;
- une hauteur conservée comprise entre 0,50 mètre et 3 mètres côté intérieur, souvent davantage vue de l’extérieur ;
- des blocs atteignant, au niveau de la Bloss, 1,60 à 1,80 mètre de long pour 0,40 à 0,60 mètre de large et de haut ;
- des blocs de grès posés sans liant, en appareil dit cyclopéen, selon la notice de l’Inventaire général consacrée à l’ensemble fortifié.
Le Mur païen figure sur la liste des monuments historiques de 1840, l’une des toutes premières. Il est aussi site archéologique d’intérêt national depuis 1987, un statut partagé avec Alésia ou Bibracte, la capitale gauloise du mont Beuvray. Des fouilles ont été conduites de 1991 à 1994, et des campagnes de restauration ont remonté des tronçons effondrés, comme autour de la porte de Barr. Les blocs y ont été reposés à sec et fixés par des tiges filetées en inox, le scellement restant invisible sur les parements.
Des tenons en queue d’aronde, une technique presque sans équivalent
La singularité du Mur païen tient à ses entailles. Aux jointures, les blocs portent des mortaises taillées en double queue d’aronde, deux trapèzes opposés par leur petite base. Une pièce de chêne de même forme, glissée dans ces deux cavités, verrouillait les pierres entre elles. D’après la présentation de 1995, les tenons retrouvés mesuraient à peu près 20 centimètres. Les deux auteurs relèvent que seul le Frankenbourg, un autre site alsacien, présente une technique de construction similaire.
L’utilité de ces pièces de bois reste discutée. Les blocs tiennent surtout par leur propre poids, et le mur est resté debout longtemps après la disparition des tenons. Certaines pierres ont d’ailleurs été remployées avec des mortaises tournées vers l’extérieur ou vers le bas, sans vis-à-vis, ce qui permet de distinguer au moins deux états de construction.
Celte, romain ou mérovingien : 150 ans de datations contradictoires
Au XIXe siècle, les érudits alsaciens y voient volontiers l’œuvre des Celtes ou des anciens Germains. Un opuscule publié à Mulhouse en 1901 parle ainsi du mur celtique de Sainte-Odile. Les indices matériels mènent ensuite à des époques différentes :
- dans les années 1970, Hans Zumstein découvre sous un tronçon du mur, devant l’entrée du couvent, des tessons de l’âge du bronze final, et plaide pour une construction protohistorique suivie d’une réfection au IVe siècle ;
- en 1995, Stephan Fichtl signale une monnaie de Victorinus, frappée vers 269-270, au pied du mur transversal nord, et y voit un argument pour une construction romaine ;
- à partir de 2001, l’analyse des tenons conservés depuis le XIXe siècle oriente vers la fin du VIIe siècle, fourchette resserrée ensuite entre 675 et 681.
La notice rédigée en 1989 pour l’Inventaire général, toujours en ligne, reflète l’état des connaissances d’avant la dendrochronologie : elle date l’enceinte du IIe siècle avant notre ère, avec des reprises au IVe siècle, peu avant l’invasion alamane de 352. La notice monument historique, elle, se contente d’une formule prudente, une datation imprécise allant de l’époque celtique au Moyen Âge.
Ce que disent vraiment les tenons de chêne
La dendrochronologie compte et mesure les cernes de croissance annuels d’un bois pour les comparer à des courbes de référence régionales. Au Mont Sainte-Odile, l’échantillon est inégal : sur quarante-six tenons étudiés, vingt-deux seulement ont livré une date. Mais toutes les dates tombent dans la même fenêtre de six ans, entre 675 et 681.
Châtelet et Baudoux ont confronté ce résultat au mobilier de l’ensemble des fouilles anciennes, dont environ 11 000 tessons de céramique réexaminés. Leur conclusion est double. Soit le mur a été construit à l’époque mérovingienne, dans le dernier tiers du VIIe siècle, soit il a au minimum connu à ce moment une importante phase de réfection. Les tenons datés ne proviennent en effet que d’une section de près de deux kilomètres, dans la partie nord de l’enceinte.
La coïncidence chronologique frappe. C’est à la fin du VIIe siècle que le duc d’Alsace Etichon-Adalric, maître des lieux, cède le château de Hohenbourg à sa fille Odile, qui le transforme en couvent. L’encyclopédie situe la fondation de l’abbaye vers 680, tandis que l’existence du monastère n’est attestée par écrit qu’en 738. Le mur qui porte le nom de païen aurait donc été bâti, ou largement refait, à l’époque où une sainte chrétienne s’installait au sommet.
Le mur qui porte le nom de païen aurait donc été bâti, ou largement refait, à l’époque où une sainte chrétienne s’installait au sommet.
Du roi Marcellin aux énergies telluriques, un mur qui attire les récits
Le monument a très tôt nourri les légendes. La Vita Odiliae, rédigée vers 950, explique que le lieu doit son nom de Hohenbourg à l’altitude de ses enceintes et attribue leur construction à un roi Marcellin, dont aucune trace historique n’existe. L’adjectif païen s’impose au Moyen Âge : les chercheurs le font remonter au XIIe siècle, l’encyclopédie en ligne à une bulle du pape Léon IX, en 1050, qui interdit de cultiver la montagne à l’intérieur des enceintes sans la permission de l’abbesse.
La tradition y ajoute une source jaillie du rocher sous le bâton d’Odile, réputée soulager les maux d’yeux. Plus récemment, des praticiens de la géobiologie ont fait du plateau un haut lieu d’énergies telluriques et organisent des sorties sur le mur. Ces lectures n’ont aucun fondement archéologique. L’hypothèse d’une enceinte à vocation religieuse est en revanche discutée sérieusement, à côté de celles d’un rempart défensif ou d’un refuge pour les habitants de la plaine.
Le lieu a même eu son énigme policière. Entre 2000 et 2002, la bibliothèque du monastère s’est vidée peu à peu de ses livres anciens. Selon l’enquête rétrospective de Rue89 Strasbourg, le voleur, un enseignant agrégé de mécanique, passait par une pièce dérobée découverte dans une revue d’archéologie. Plus de 1 100 livres ont été retrouvés chez lui, et parmi les ouvrages disparus figuraient neuf incunables, imprimés avant 1500. Il a été condamné en juin 2003 à 18 mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Saverne.
| Repère | Donnée | Ce que cela signifie |
|---|---|---|
| Longueur | Environ 10 km | Chiffre des publications scientifiques, 11 km dans les sources grand public |
| Surface enclose | 118 hectares | Trois camps séparés par deux murs transversaux |
| Hauteur conservée | Jusqu’à 3 m | Mesurée côté intérieur, souvent plus vue de l’extérieur |
| Tenons analysés | 46, dont 22 datés | Tous prélevés au XIXe siècle sur la partie nord |
| Abattage des chênes | Entre 675 et 681 | Construction ou grande réfection mérovingienne |
| Protection | Classé en 1840 | Parmi les premiers monuments historiques de France |
Les questions que la dendrochronologie ne tranche pas
La datation de 675 à 681 est solide pour les bois analysés, mais elle ne vaut que pour eux. Rien ne prouve que les quelque deux kilomètres de mur qui les ont livrés soient représentatifs de l’ensemble. Les tessons de l’âge du bronze découverts par Zumstein et les monnaies romaines signalées par Fichtl n’ont pas disparu : ils peuvent témoigner d’occupations antérieures du sommet sans dater le mur lui-même, ou au contraire désigner une première enceinte réparée plus tard.
Le site jumeau du Frankenbourg, à une quinzaine de kilomètres, complique encore le tableau. D’après l’article encyclopédique, les fouilles menées par Clément Féliu entre 2014 et 2022 y ont mis en évidence un muret maçonné au mortier, daté entre 250 et 350 de notre ère, qui surmonte un mur à mortaises de même facture, forcément plus ancien. Si cette lecture se confirme, les murs à queue d’aronde d’Alsace pourraient être plus anciens que les tenons d’Odile ne le laissent penser. Aucune synthèse publiée ne réconcilie encore ces résultats, et la question de la fonction de l’enceinte reste entière.
