Le château de la fée a fini en parc public : Mélusine, les Lusignan et les Très Riches Heures

Les vestiges du château de Lusignan, dans la Vienne
Le site du château de Lusignan, dans la Vienne. Photo : Chatsam, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Vers 1342, un moine poitevin note une rumeur qui court dans son pays : le très fort château de Lusignan aurait été construit par un chevalier et son épouse, qui était fée. Et le serpent, ajoute-t-il, se manifeste dans le château chaque fois que celui-ci change de seigneur. Quatre siècles plus tard, le château a été rasé pour faire un parc public.

Mélusine est un personnage féminin légendaire anguipède, qui devient mi-serpente le samedi. On la retrouve du Poitou à l’Alsace, la Lorraine, la Champagne, le Dauphiné, le Luxembourg et l’Allemagne, souvent vue comme une fée, et sous des noms variés : Merlusse dans les Vosges, Mère Lousine en Côte-d’Or, Merluisaine en Champagne.

Une figure qui condense plusieurs mythes

Ce nom renvoie à plusieurs grands thèmes légendaires à la fois : la nymphe des eaux, l’être de terroir, le génie qui habite un certain lieu, le succube venu du monde diabolique s’unir charnellement avec un homme, l’annonciatrice de mort, la vouivre ou encore la sirène.

Les mythologues lui cherchent des ancêtres. Certains y voient la mater lucina romaine qui présidait aux naissances, d’autres une divinité celte protectrice d’une fontaine. Pour les Gaulois, elle serait plutôt Mélicine, la tisseuse, maîtresse de la destinée humaine, et le thème de la destinée est en effet très présent dans le mythe.

L’étymologie reste incertaine et ouverte. Mélusine signifierait merveille ou brouillard de la mer, l’origine latine melus suggérant aussi mélodieux et agréable. Pour les Lusignan, elle est la Mère Lusigne, c’est-à-dire la mère des Lusignan, fondatrice de leur lignée, et le dictionnaire Littré la nomme Merlusigne, ce qui évoque une connotation aquatique.

Aujourd’hui encore, le bruit court que ce serpent se manifeste dans le château chaque fois que celui-ci change de seigneur.

Pierre Bersuire, Reductorium morale, vers 1342-1350

Trois textes fondateurs

La légende est documentée bien avant qu’elle ne devienne un roman. L’une des évocations les plus anciennes vient de Gautier Map, vers 1180, dans De nugis curialium, où un récit nommé Henno à la dent rapporte la rencontre du héros avec une épouse dont la mère surprend le secret : elle se transforme en dragon quand elle se baigne. Gervais de Tilbury développe le thème dans ses Otia imperialia, texte daté de 1211 ou 1214 et dédié à Otton IV.

C’est Jean d’Arras qui l’immortalise en prose, avec son roman Mélusine ou la noble histoire des Lusignan, qu’il offre le 7 août 1393 au duc Jean de Berry, frère du roi Charles V, et à sa sœur Marie de France, duchesse de Bar. Vers 1401, la légende est contée à nouveau, en vers cette fois, par Couldrette, pour Jean II de Parthenay-l’Archevêque.

Entre les deux se place le témoignage le plus intéressant pour l’historien, parce qu’il n’est pas littéraire. Pierre Bersuire, prieur et secrétaire de Jean II le Bon, natif de la région, recueille les histoires locales et écrit vers 1342-1350, dans son Reductorium morale, que l’on dit en Poitou que le château fut bâti par un chevalier et une fée, qu’elle donna naissance à une multitude de nobles, et que de là tirent leur origine les rois de Jérusalem et de Chypre ainsi que les comtes de la Marche et de Parthenay.

DateSource ou événementCe qu’elle apporte
vers 1180Gautier Map, De nugis curialiumle motif de l’épouse surprise, transformée en dragon
1211 ou 1214Gervais de Tilbury, Otia imperialiale thème entre dans la vision médiévale du monde
vers 1342-1350Pierre Bersuire, Reductorium moralela rumeur locale notée par un témoin du Poitou
7 août 1393roman de Jean d’Arrasoffert au duc Jean de Berry
vers 1401Couldrette, Roman de Mélusinela version en vers, pour les Parthenay
XVe siècleLes Très Riches Heures du duc de BerryMélusine au-dessus du château, au mois de mars
Deux siècles de textes pour une seule figure, avant qu’elle ne devienne un roman de cour.

Une lignée qui règne à Chypre et à Jérusalem

Si la légende a pris cette ampleur, c’est qu’elle servait une famille considérable. Le château de Lusignan, dans la Vienne, est probablement l’un des plus grands châteaux forts construits en France, et il fut le berceau des seigneurs de Lusignan, comtes de la Marche, dont des membres devinrent rois de Chypre et de Jérusalem, comme Aimery II de Lusignan, mort en 1205.

L’histoire du bâtiment est mouvementée. Construit dans la seconde moitié du Xe siècle par Hugues II le Cher, il est partiellement démantelé en 1168 par Henri II Plantagenêt, puis reconstruit dès 1171 par Hugues VIII de Lusignan et ses fils. Le duc Jean de Berry, celui-là même qui reçoit le roman de Jean d’Arras, le modernise à la fin du XIVe siècle.

C’est ce château modernisé que l’on voit dans la miniature du mois de mars des Très Riches Heures du duc de Berry, avec Mélusine volant au-dessus de ses toits. Le commanditaire du manuscrit et celui du roman sont le même homme : la fée sert la généalogie du prince autant que l’imaginaire populaire.

De la prison d’État au parc d’agrément

Le château sert aussi de prison, notamment à Jacques Cœur et au futur roi Louis XII. Puis viennent les guerres de Religion. Le 27 septembre 1574, durant la cinquième guerre, le duc de Montpensier attaque les faubourgs de Lusignan, les emporte, puis met le siège devant le château et la ville.

La résistance est longue et coûteuse. Dans une seule sortie, les assiégés tuent cinq capitaines, et l’assaut du 21 décembre est encore très meurtrier. La garnison commandée par le vicomte de Rohan, réduite à 500 hommes, demande enfin à capituler le 5 janvier 1575. Le régiment de Sarrieu prend possession de la place, y demeure quelque temps en garnison, puis la démolit.

Le démantèlement est ordonné par Henri III en 1586, et seule la tour Mélusine subsistera jusqu’en 1622. Le château, depuis longtemps utilisé comme carrière de pierres, est finalement rasé au XVIIIe siècle par le comte de Blossac, intendant du Poitou, pour en faire un parc public d’agrément : une allée de tilleuls entourée de jardins conduit à une terrasse offrant une belle vue sur la vallée.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le site raconte ce qu’il a été sans qu’il reste grand-chose à voir. Le château occupait un étroit promontoire bordé de profondes vallées, et c’est ce relief, plus que les murs, qui donne encore la mesure de la forteresse : on comprend pourquoi il fallut un siège de plusieurs mois pour en venir à bout.

La vue aérienne permet de repérer les vestiges accrochés aux falaises : des pans de murs entiers plaqués sur la roche, une partie du donjon, la base de la tour Poitevine, une citerne, l’entrée d’un souterrain fermé dont on retrouve peut-être une sortie près de l’église de la ville, une tour-escalier dans la muraille et les fondations d’un moutardier.

Au-dessus de tout cela s’étend désormais l’allée de tilleuls du XVIIIe siècle. Une partie fortifiée par Vauban est devenue successivement prison, école primaire puis syndicat d’initiative. Le nom de Tiffauges, autre château lié aux légendes du Poitou, apparaît d’ailleurs dans les hypothèses sur l’origine de Mélusine : la forteresse de Gilles de Rais est à une centaine de kilomètres de là.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.

Sources : notices de Mélusine et du château de Lusignan, Wikipédia en français ; Pierre Bersuire, Reductorium morale.

Questions fréquentes

Qui est Mélusine ?

Un personnage féminin légendaire anguipède, qui devient mi-serpente le samedi. On la retrouve du Poitou à l'Alsace, à la Lorraine, à la Champagne, au Dauphiné, au Luxembourg et à l'Allemagne, sous les noms de Merlusse dans les Vosges, Mère Lousine en Côte-d'Or ou Merluisaine en Champagne.

Quelle est la plus ancienne trace écrite ?

L'une des plus anciennes évocations vient de Gautier Map, vers 1180, dans De nugis curialium, avec le récit d'Henno à la dent, dont la mère surprend le secret de son épouse, qui se transforme en dragon lorsqu'elle se baigne.

Que dit le texte de Pierre Bersuire ?

Ce moine natif de la région écrit vers 1342-1350 que dans son pays de Poitou, on dit que le très fort château de Lusignan fut construit par un chevalier et son épouse qui était fée, et qu'aujourd'hui encore le bruit court que le serpent se manifeste dans le château chaque fois que celui-ci change de seigneur.

Quel rapport avec les Très Riches Heures ?

Mélusine apparaît dans la miniature du mois de mars des Très Riches Heures du duc de Berry, au-dessus du château de Lusignan, que le duc avait modernisé à la fin du XIVe siècle.

Que reste-t-il du château ?

Des pans de murs entiers plaqués sur les falaises, une partie du donjon, la base de la tour Poitevine, une citerne, l'entrée d'un souterrain fermé, une tour-escalier dans la muraille et les fondations d'un moutardier.
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