Dans la chapelle d’un château breton, une robe de mariée, un bouquet et une couronne de fleurs sont restés exposés pendant plus d’un siècle. La légende dit qu’ils appartenaient à une jeune fiancée enterrée vivante par ses propres frères, dans le parc, une nuit du XVIIIe siècle.
Le château de Trécesson se dresse sur la commune de Campénéac, dans le Morbihan, à proximité de la forêt de Paimpont-Brocéliande et en bordure du camp de Coëtquidan. Ses imposants murs de schiste violacé rougeâtre se reflètent dans l’étang qui l’entoure, et il a conservé son aspect médiéval.
Ce que raconte le récit de 1824
La légende de la dame blanche est relatée dans un volume de la revue Le Lycée armoricain en 1824, et elle situe les faits entre 1740 et 1760. À cette époque, le château appartient à un seigneur décrit comme bon, dont la seule intolérance concerne le braconnage. Or des braconniers opèrent de nuit sur ses terres.
L’un d’eux, en embuscade dans le parc, entend du bruit et se cache dans un arbre. Une voiture attelée de deux chevaux noirs s’avance lentement. Le cortège s’arrête non loin, et il distingue plusieurs hommes munis de bêches et de pioches qui se mettent à creuser une fosse au pied de son arbre.
Deux gentilshommes sortent alors de la voiture et en font descendre avec violence une jeune dame richement parée, vêtue d’une robe de soie blanche, la tête couronnée de fleurs et un bouquet à la main : une fiancée. Elle supplie ses frères de lui laisser la vie. Ils répondent qu’elle a déshonoré la famille et qu’elle n’en fait plus partie. La fosse achevée, elle y est précipitée et enterrée vivante.
La tombe est ouverte et lorsque le visage de la jeune dame paraît à découvert, elle pousse un long soupir puis tombe morte.
Une heure de trop
La suite du récit tient au temps perdu. Le braconnier n’ose pas porter secours à la femme et rentre chez lui raconter la scène à son épouse. Celle-ci l’invective pour sa lâcheté, et tous deux se rendent au château.
Les portes sont fermées et il faut attendre longtemps avant qu’on accepte de leur ouvrir. Le seigneur est au lit, il s’habille à la hâte, les fait entrer, s’inquiète et ordonne à ses gens de courir à l’endroit indiqué. Mais ces démarches ont pris du temps, et le jour commence déjà à paraître.
On ouvre la tombe. Lorsque le visage de la jeune dame paraît à découvert, elle pousse un long soupir, puis meurt. Le seigneur lui fait rendre les honneurs funèbres, sans que personne parvienne jamais à connaître les raisons de ce sort. Il fait orner la chapelle du château de la robe nuptiale, du bouquet et de la couronne de fleurs.
La robe, seul élément daté
C’est ici que le dossier devient intéressant. Le récit affirme que ces objets seraient restés exposés jusqu’à la Révolution française. Or, à la page 12 de ses mémoires intitulés Archives de la famille Maufras Du Chatellier, Armand du Chatellier atteste la présence de la robe en 1881.
Autrement dit, un objet était bien visible au château près d’un siècle après la date à laquelle la tradition le fait disparaître. Cela ne prouve pas le meurtre, mais cela montre que la légende s’appuyait sur une pièce matérielle que des visiteurs pouvaient voir.
Pour le reste, la prudence s’impose. La dame blanche apparaîtrait sur les toits du château les soirs de pleine lune, mais il n’existe aucun témoignage direct connu attestant cette présence. Clément Rochel propose d’ailleurs une tout autre origine : en 1260, le seigneur Artus de Trécesson-Campénéac, revenu d’une expédition contre les Anglais sous la bannière du duc Jean II, demanda la main de Jeanne-la-Crollée, 20 ans, fille d’un de ses cousins. Elle disparut mystérieusement le jour de son mariage, en tenue de noces, et Artus en mourut de douleur quelques années plus tard.
| Élément | Ce que l’on sait | Ce qui reste incertain |
|---|---|---|
| Publication du récit | revue Le Lycée armoricain, 1824 | aucune source antérieure connue |
| Époque des faits | située entre 1740 et 1760 | aucun nom, aucun acte d’état civil |
| La robe de mariée | attestée au château en 1881 | la tradition la disait disparue à la Révolution |
| Apparitions du fantôme | sur les toits, les soirs de pleine lune | aucun témoignage direct connu |
| Hypothèse de 1260 | disparition de Jeanne-la-Crollée le jour de ses noces | lien avec la dame blanche non démontré |
| Autres légendes du lieu | curé sans tête, joueurs fantômes | récits de tradition orale |
Un château qui n’a pas eu besoin de fantôme
L’histoire réelle du lieu se suffirait pourtant à elle-même. Trécesson est mentionné comme demeure des seigneurs de Ploërmel et Campénéac dès le VIIIe siècle. La famille de Trécesson est connue depuis le XIIIe siècle, son premier représentant identifié étant le chevalier Jean de Trécesson, en 1250, dont le petit-fils fut connétable de Bretagne.
Le château actuel date plus vraisemblablement de la fin du XIVe ou du début du XVe siècle, et aurait été bâti par Jean de Trécesson, chambellan du duc Jean IV de Bretagne. Vers 1440, la dernière héritière du nom, Jeanne, épouse Éon de Carné : celui-ci et son fils François relèvent le nom et les armes, et entreprennent la reconstruction. La demeure restera dans la famille Carné-Trécesson jusqu’en 1773.
Le fief est érigé en comté en 1681. En 1793, le château est vendu à Nicolas Bourelle de Sivry, payeur général des guerres, et c’est là que se cache pendant dix-huit mois le député girondin Jacques Defermon, contraint de fuir après avoir signé une protestation contre l’exclusion des Girondins. Sous la Restauration, entre 1814 et 1830, le domaine devient l’école d’agriculture du département.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on comprend d’abord la défense : le château est entouré d’eau, et l’on y accède par un pont qui enjambe la douve. L’entrée est commandée par un important châtelet flanqué de deux tours étroites en encorbellement, réunies par une ancienne galerie à mâchicoulis, tandis qu’une longue façade presque aveugle se termine par une tour d’angle hexagonale.
La cour intérieure, de forme trapézoïdale, révèle les époques successives : à droite un corps de logis plus récent, sans doute de la fin du XVIIIe siècle, à gauche des bâtiments domestiques et une petite chapelle seigneuriale, celle-là même où la tradition situe la robe.
Un bâtiment annexe donne enfin la mesure exacte du domaine, et c’est une donnée que la vue aérienne rend lisible : le colombier compte 1 800 boulins. Comme un boulin correspondait au droit de nicher un pigeon pour un demi-hectare de terre, il fallait deux boulins par hectare : le domaine faisait donc à l’origine environ 900 hectares. Le colombier a d’ailleurs conservé sa grande échelle à pivot. Une autre dame blanche hante, dit-on, le château de Brissac, dans le Maine-et-Loire.
À voir autour
- Le château de Brissac : une autre dame blanche, et le plus haut château de France
- La forêt de Paimpont : la Brocéliande toute proche, et ce qu’en disent les textes
- La ville d’Ys : une légende bretonne dont on peut dater la première trace
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.
Sources : notice du château de Trécesson, Wikipédia en français ; Le Lycée armoricain, 1824.
