Pour verrouiller une bande de terre de deux cents mètres de large, les rois catholiques espagnols ont fait bâtir en six ans un ouvrage dont les murs atteignent douze mètres d’épaisseur. La forteresse de Salses aurait coûté 500 kilos d’or, soit environ 20 % du budget de la Castille.
Elle se dresse sur la commune de Salses-le-Château, à dix-sept kilomètres au nord de Perpignan, dans les Pyrénées-Orientales, et fait partie des sites gérés par le Centre des monuments nationaux. Sa construction, entre 1497 et 1503, répond à un problème de géographie militaire très concret.
Un goulet de deux cents mètres
L’étroite bande littorale située entre les premiers contreforts des Corbières maritimes et l’étang de Leucate constituait un point de passage obligé pour toute armée d’invasion voulant passer du Languedoc en Roussillon. Des troupes à pied pouvaient à la rigueur emprunter les chemins escarpés des Corbières et contourner la position par les hauteurs.
Mais c’était impossible pour les lourds canons de l’artillerie et pour les innombrables charrettes de vivres, de matériel et de munitions qui accompagnaient les armées en marche. La plaine-goulet de Salses était donc, pour ces convois et ces attelages, un passage forcé, au milieu duquel la forteresse a été érigée comme un verrou.
Cette importance géostratégique est attestée depuis l’Antiquité par le passage de la voie Domitienne à proximité, et elle se vérifie encore aujourd’hui : la nationale 9, l’autoroute A9 et la ligne de chemin de fer de Narbonne à Port-Bou empruntent toutes le même couloir.
Cette forteresse aurait coûté 500 kg d’or, soit 20 % du budget de la Castille.
Un ouvrage conçu contre le boulet de métal
En 1496, l’armée française détruit le village et le château de Salses. Ferdinand II d’Aragon et Isabelle de Castille décident alors la construction d’une forteresse, menée très rapidement, de 1497 à 1504, par le commandeur Ramírez, grand artilleur du roi, et par l’ingénieur Francisco Ramiro López. L’ouvrage garde l’ancienne frontière entre la Catalogne et la France, face à la forteresse française de Leucate, aujourd’hui détruite.
López part d’un constat technique : l’ancien ouvrage est inadapté à l’artillerie à boulets métalliques. Il crée donc une forteresse d’un type nouveau, combinant fortification médiévale, avec la présence d’un donjon, et dispositions modernes.
Le résultat est un ouvrage rectangulaire de plan médiéval, avec quatre tours d’angle, trois tours détachées en fer à cheval et des murs maçonnés très épais, jusqu’à douze mètres. L’ensemble est entouré de larges fossés secs, précédés d’une demi-lune et d’un glacis équipé de contre-mines sur tout son pourtour. Les tours circulaires abritent des casemates qui assurent le flanquement des fossés et disposent toutes d’embrasures à canons.
À l’intérieur, l’espace s’organise en trois parties autour d’une vaste place d’armes, bordée par les casernes, le magasin et les écuries. Les principaux travaux s’achèvent en 1503.
| Élément | Donnée | Ce que cela permettait |
|---|---|---|
| Construction | 1497 à 1503 | un chantier mené en six ans seulement |
| Coût estimé | 500 kg d’or | environ 20 % du budget de la Castille |
| Épaisseur des murs | jusqu’à 12 m | encaisser les boulets métalliques |
| Plan | quatre tours d’angle, trois tours en fer à cheval | flanquement complet des fossés |
| Défenses avancées | fossés secs, demi-lune, glacis à contre-mines | empêcher l’approche par sape |
| Distance de Perpignan | 17 km au nord | le verrou du goulet entre Corbières et étang |
La première mine de guerre réussie
L’épreuve du feu arrive avant même la fin des travaux. En 1503, la forteresse inachevée subit un siège des armées de Louis XII, repoussé par López lui-même. C’est au cours de cet épisode qu’explose la première mine de guerre qui ait réussi, faisant plusieurs centaines de victimes.
Le déroulement est reconstitué avec prudence par les historiens. L’explosion se serait produite dans la barbacane qui défendait une seconde porte d’accès aujourd’hui disparue, mais dont on observe encore l’emplacement dans les importantes reprises de maçonnerie de la courtine nord. Abandonnant ce bastion détaché qu’ils estimaient perdu, les Espagnols se seraient repliés dans le fort après l’avoir piégé avec des charges de poudre. Selon quelques chroniques de l’époque, 600 soldats français auraient été tués ou blessés.
C’est après ce siège infructueux que les Espagnols auraient construit l’épais talus de maçonnerie, que l’on appelle aussi le fruit, qui habille à l’extérieur la base des courtines et des tours. Les petites canonnières et embrasures à arquebuses qui perçaient les courtines en partie basse ont alors été murées, et le couloir périphérique qui les desservait depuis les caves a été transformé en galerie d’écoute et de contre-mine.
Dépassée en quarante ans
La forteresse reçoit la visite de Charles Quint en 1538. Puis la paix signée en 1544 entre Charles Quint et François Ier ouvre un siècle de tranquillité, et c’est là que le destin de l’ouvrage bascule.
Pendant cet intervalle, en Italie du Nord, naît une nouvelle forme de fortification encore mieux adaptée à l’artillerie : le plan bastionné. Salses, si novatrice en 1503, commence à perdre la supériorité militaire que son architecture lui avait donnée, sans avoir eu à combattre.
La guerre de Trente Ans la remet en première ligne. Elle est assiégée trois fois en trois ans, en 1639, 1640 et 1642. Le 20 juillet 1639, après quarante jours de résistance, elle tombe aux mains des troupes françaises commandées par Henri II de Bourbon, prince de Condé, et par le maréchal de Schomberg, gouverneur du Languedoc. Elle joue malgré tout son rôle, car les Français ne sont pas en mesure de poursuivre leur offensive.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la forteresse surprend par ce qu’elle ne fait pas : elle ne domine rien. Posée dans la plaine, elle est presque enterrée, ses tours dépassant à peine du niveau du glacis. C’est exactement l’effet recherché, puisqu’il s’agissait d’offrir le moins de prise possible aux boulets tout en couvrant le passage.
La vue aérienne rend aussi lisible le plan, qui hésite entre deux mondes. Le rectangle avec ses tours d’angle rondes appartient encore au Moyen Âge, mais les trois tours détachées en fer à cheval, les fossés secs et la demi-lune annoncent la fortification moderne. Quarante ans plus tard, le plan bastionné allait rendre tout cela obsolète.
Enfin, la vue d’ensemble montre le goulet lui-même, cette bande étroite entre le relief et l’étang, où se pressent aujourd’hui l’autoroute, la nationale et la voie ferrée. La géographie qui justifiait la forteresse en 1497 organise encore la circulation cinq siècles plus tard. Le même raisonnement de verrou a produit, deux siècles après, la citadelle de Blaye sur la Gironde.
À voir autour
- La citadelle de Blaye : un autre verrou, sur l’estuaire de la Gironde
- Neuf-Brisach : le plan bastionné poussé jusqu’à l’octogone parfait
- Fort Boyard : verrouiller un passage, version maritime
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notice de la forteresse de Salses, Wikipédia en français ; Centre des monuments nationaux.
