Le souterrain qui monte de Villefranche-de-Conflent au fort Libéria passe pour une oeuvre de Vauban. Il ne l’est pas : deux sources le datent du dix-neuvième siècle, avec une jonction atteinte en 1853.
Le réseau qui fédère les sites majeurs de Vauban situe cette communication voûtée entre 1843 et 1853. Le site du fort lui-même cite l’entreprise qui l’a creusé, avec un début des travaux en 1850 et la jonction avec le village en 1853.
Le fort est construit à partir de 1681 selon le réseau des sites Vauban, dont une ancienne version anglaise parle d’une construction de 1680 à 1682. Cent soixante-douze ans séparent donc la mise en chantier du fort et l’achèvement du souterrain, et ce nombre est notre soustraction, pas une valeur publiée. Vauban avait pourtant pensé à une communication : le site du fort écrit qu’il avait envisagé ce souterrain, abandonné faute de finances, et la notice nationale qu’il prévoit une communication à travers les rochers vers une redoute. Le militaire qui a conçu la place n’a jamais emprunté l’escalier réalisé.
Le fort est de 1681. L’escalier qui y mène a été achevé en 1853.
Sept cent trente-quatre, et pourtant mille
L’autre légende du lieu est son nombre de marches, et là encore le malentendu vient d’une confusion de périmètre plutôt que d’une erreur de comptage.
Sept cent trente-quatre est le compte que donnent l’exploitant et l’office de tourisme pour le souterrain seul, sans relevé d’autorité. Le millier qui lui sert de surnom s’obtient en ajoutant environ deux cents marches situées à l’intérieur du fort, ce qui donne neuf cent trente-quatre, arrondi vers le haut pour la formule. Les deux chiffres sont donc compatibles : ils ne mesurent pas le même escalier.
D’autres valeurs circulent encore, sept cent soixante-cinq sur une fiche départementale, sept cent cinquante-quatre sur un portail de mémoire du gouvernement, que nous n’avons pas pu ouvrir (valeur lue dans un résultat de recherche). Et la mention officiellement sept cent trente-quatre que porte un office de tourisme n’est adossée à aucun document : aucun des textes administratifs que nous avons lus ne donne de nombre de marches.
Une réserve que nous préférons poser : l’une des deux sources qui datent le souterrain est l’exploitant du site lui-même. Elle apporte un détail que l’autre n’a pas, le nom de l’entreprise et l’année de début des travaux, mais nous ne pouvons pas prouver qu’elle ne puise pas dans la même bibliographie que le réseau des sites Vauban. La datation est solide, sa double vérification l’est moins.
Ce que l’Unesco nomme, et ce qu’elle ne nomme pas
L’inscription au patrimoine mondial, le 7 juillet 2008, vise trois éléments nommément : l’enceinte, le fort Libéria et la Cova Bastera. Le souterrain n’y est pas nommé. Nous n’avons pas pu lire le périmètre cartographique du bien, et nous ne disons donc pas si son tracé l’englobe.
La précision n’est pas un détail d’érudit : le texte de l’inscription et celui du classement national ne désignent pas les mêmes éléments, et il ne faut pas supposer que tout ce que le visiteur parcourt en montant au fort est nommé dans les deux.
Au titre des monuments historiques, en revanche, le souterrain est bien couvert : un arrêté du 30 avril 2009 classe le fort, le souterrain, la batterie intermédiaire et le pont Saint-Pierre, selon la notice nationale qui le reprend. Une inscription de 1926 a été annulée. Les remparts relèvent quant à eux de trois actes distincts, un arrêté de 1920 qui ne nomme que quatre bastions et une courtine, puis deux décrets, en 1933 et en 1938.
| Élément | Ce qui est établi | Source |
|---|---|---|
| Souterrain | achevé en 1853 | réseau des sites Vauban et exploitant |
| Fort | construit à partir de 1681 | réseau des sites Vauban |
| Écart | cent soixante-douze ans | notre soustraction |
| Marches du souterrain | sept cent trente-quatre | sources touristiques, aucun acte |
| Patrimoine mondial | enceinte, fort et Cova Bastera, 7 juillet 2008 | déclaration reproduite dans un plan de gestion du ministère de la Culture, et réseau des sites Vauban |
| Monuments historiques | classement du 30 avril 2009 | notice nationale PA00104149 |
Une grotte fortifiée dans la paroi d’en face
Le troisième élément inscrit au patrimoine mondial est le moins connu : la Cova Bastera, une grotte aménagée en ouvrage défensif. Le réseau des sites Vauban la décrit comme une grotte casematée de 322 mètres de long qui renforce le front d’aval, reliée au village par un escalier souterrain, et dont l’aménagement s’achève en 1707.
Il y a d’ailleurs deux escaliers souterrains à Villefranche, celui de la Cova Bastera et celui du fort, ce qui ajoute à la confusion des comptages de marches. Quand une source donne un nombre sans préciser lequel des deux, elle ne mesure rien.
Sur ce qui subsiste de l’enceinte médiévale sous les remparts modernes, nous n’avons trouvé ni fouille ni étude de bâti dans la fiche du réseau Vauban et dans la notice nationale des remparts, les deux seules sources que nous avons lues sur ce point. Elles l’affirment, aucune n’explique comment on le sait, et nous nous gardons donc de chiffrer ce front conservé.
Un bourg coincé dans sa gorge
Villefranche-de-Conflent compte deux cent quinze habitants au recensement de 2023. C’est peu pour une place forte inscrite au patrimoine mondial. Le réseau des sites Vauban la situe dans une vallée étroite entre deux montagnes ; nous n’avons lu aucune analyse qui explique la population actuelle.
Le réseau des sites Vauban explique le fort par la seule hauteur proche d’où un ennemi pourrait bombarder la ville. Aux coordonnées des notices nationales, nous avons relevé 608,4 mètres d’altitude pour le fort et 437,2 mètres pour les remparts sur le modèle altimétrique national, soit 171 mètres d’écart : ce sont nos relevés, pas des valeurs publiées. Le réseau des sites Vauban publie 435 à 616 mètres, ce qui donne 181 mètres par différence : les deux valeurs ne se contredisent pas, elles ne partent pas des mêmes points.
- La tour du Diable est datée du quatorzième siècle par le réseau des sites Vauban, et de 1441 à 1445 par la notice nationale.
- L’attribution des bastions varie selon les sources entre un ingénieur antérieur et Vauban lui-même.
- La capacité de la garnison est donnée tantôt à quatre-vingt-seize hommes, tantôt entre cinquante et cent, tantôt à environ deux cents.
La place a aussi servi de prison, et le récit le plus répandu, celui des femmes incarcérées après l’affaire des poisons, nous l’avons trouvé chez l’exploitant, dans une émission de radio régionale et dans quelques pages touristiques, qui ne citent aucune archive. Nous n’avons consulté aucune archive primaire, et nous le rapportons donc comme un récit et non comme un fait.
Vu d’en haut, la scène est lisible d’un coup d’oeil : un rectangle de toits enserré dans ses remparts au fond de la vallée, et environ cent soixante-dix mètres plus haut, accroché au versant, un fort qui le domine. Entre les deux, rien de visible. L’escalier est dans la roche, et il a fallu attendre le dix-neuvième siècle pour le creuser.
Sources : fiche du réseau des sites majeurs de Vauban, pour la datation de la communication voûtée entre 1843 et 1853 et pour les altitudes publiées ; site du fort Libéria pour le nom de l’entreprise, le début des travaux en 1850 et la jonction de 1853, source d’exploitant ; déclaration de valeur universelle reproduite dans un plan de gestion publié par le ministère de la Culture, et fiche du réseau Vauban, pour l’inscription du 7 juillet 2008 et les trois éléments nommés ; la page de l’Unesco n’a pas pu être lue, et le périmètre cartographique du bien non plus ; export national des immeubles protégés du ministère de la Culture, notice PA00104149, pour le classement du 30 avril 2009 et l’annulation de l’inscription de 1926 ; institut national de la statistique pour la population ; modèle altimétrique de l’institut géographique national pour les deux altitudes que nous avons mesurées. Le texte de l’arrêté de 2009 n’a pas été lu directement, seulement la notice qui le reprend, et aucun acte administratif consulté ne donne de nombre de marches.

