Céréales, oliviers et vigne y poussaient à l’époque génoise, des laboureurs venus du Nebbiu et du Cap Corse : le désert des Agriates

Le relief rocheux du désert des Agriates, en Haute-Corse, et la mer au fond
Le désert des Agriates : un chaos de roche et de maquis bas, et la Balagne au fond. Photo : Gzen92, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le désert des Agriates, en Haute-Corse, n’a jamais été un désert au sens où nous l’entendons. On y a semé du blé, planté de la vigne et des oliviers, et les laboureurs venaient d’ailleurs pour y travailler.

Le fait est établi par deux sources que plus d’un demi-siècle sépare. L’atlas des paysages de Corse, publié par les services de l’État, décrit une déprise rurale du début du vingtième siècle et recense quelque deux cents paillers, ces abris de pierre sèche qui parsèment encore le maquis.

Et dès 1951, un géographe publiait dans une revue universitaire la description du blé, des vignes et des oliviers qu’on y trouvait. Cette publication est la plus précieuse du dossier : elle précède d’au moins trente ans les travaux de Jean-Michel Casta que citent l’atlas (2001) et le document d’objectifs (1981, 1987 et 2001), et constitue donc une jambe vraiment indépendante.

Le mot désert ne dit pas l’aridité. Il dit l’absence d’habitants.

Un pays vide d’hommes

C’est le géographe de 1951 qui donne la clef du malentendu, en définissant explicitement le désert comme un pays vide d’hommes. Le mot ne décrit pas le sol ni le climat, il décrit le peuplement. Une fois cela posé, le paysage se lit tout autrement.

Les laboureurs venaient du Nebbiu, de Tenda, du Giussani et du Cap Corse. Ils ne résidaient pas sur place. À Casta, le géographe de 1951 décrit des habitants de Santo Pietro di Tenda qui viennent à l’automne pour les vendanges, les labours, les semailles et la récolte des olives, et qui regagnent leur montagne l’été ; pour les plaines du nord, il évoque des cultivateurs qui, à l’aube du vingtième siècle encore, descendaient de la montagne ou débarquaient de Nonza, dans le Cap Corse, pour y semer du blé. Un territoire de travail, donc, et non un territoire de vie, ce qui s’accorde avec le vide.

Deux notices nationales de tours génoises du Cap Corse, bâties au seizième siècle, évoquent cette mise en valeur : celle de la tour d’Albo parle de la conquête des terres arables des Agriates, celle de la tour de Negro de barques de Capcorsins qui partaient mettre en valeur les terres des Agriates. Aucune ne dit quelles cultures. Quant à l’époque génoise, seul l’atlas des paysages écrit qu’on y cultivait alors les céréales, la vigne et l’olivier : le géographe de 1951 ne la date pas.

Sur l’origine du nom, nous ne tranchons pas : l’atlas des paysages l’attribue aux voyageurs anglais de la Belle Époque, le document d’objectifs du site à un roman du milieu du vingtième siècle. Mais le géographe l’emploie déjà comme un nom de carte en 1951, ce qui rend l’hypothèse du roman difficile à tenir. Nous n’avons trouvé aucun texte du dix-neuvième siècle pour arbitrer.

Pourquoi les cultures se sont arrêtées, et pourquoi on ne le sait pas

Sur la cause de l’abandon, les deux sources principales ne disent pas la même chose. L’atlas des paysages parle d’une déprise rurale du début du vingtième siècle. Le géographe de 1951 cherche, lui, pourquoi le pays est vide d’hommes : il retient un sol ingrat, un climat qui impose le travail saisonnier, une vieille économie fermée et une insécurité maritime chronique, et il explique le retour des plaines du nord à la seule destination pastorale par l’ouverture de la Corse aux produits de l’extérieur, qui a ôté la nécessité de semer. Ils divergent jusque sur le sol : l’atlas écrit que ni le sol ni le climat ne condamnaient le territoire, le géographe juge le sol ingrat, tout en écrivant qu’aucune cause naturelle ne suffit seule.

Il faut se méfier des explications trop satisfaisantes qui circulent. Aucune source que nous avons lue n’établit le paludisme ni les incendies comme cause unique de la fin des cultures. Pour les incendies, la chronologie s’y oppose même : celui de 1992 a détruit bon nombre d’oliveraies centenaires, donc bien après l’abandon supposé.

Le géographe de 1951, d’ailleurs, écrit lui-même vouloir ouvrir le débat. Soixante-quinze ans plus tard, ce débat n’est toujours pas tranché dans les publications que nous avons pu lire.

ÉlémentCe qui est établiSource
Mise en culturecéréales, vigne, oliviersgéographe, 1951, et atlas des paysages
Origine des laboureursNebbiu, Tenda, Giussani, Cap Corsemêmes sources
Abris de pierre sècheenviron deux centsatlas des paysages
Statut du massifsite inscrit depuis 1974, 12 414 hectaresdirection régionale de l’environnement
Seul classementl’embouchure de l’Ostriconi, décret de 1988décret partiellement annulé en 1992
Cause de l’abandonles sources se contredisentdeux publications opposées
La surface du massif ne figure pas ici : nous avons relevé trois valeurs pour les terrains du Conservatoire du littoral, et trois pour le massif ou ses zonages (11 824, 12 414 et 18 à 19 000 hectares), qui ne mesurent pas la même chose.

Deux cents cabanes de pierre sèche

Les paillers, ou pagliaghji, sont la trace matérielle de cette agriculture. Ce sont des constructions de pierre sèche, sans mortier, que le géographe de 1951 décrit comme des cabanes exiguës où l’on ne tient qu’accroupi, occupées seulement par saison. L’atlas des paysages écrit que les laboureurs et les bergers en ont édifié quelque deux cents ; le document d’objectifs de 2019 parle de dizaines de constructions.

Leur nombre est en soi un argument. On ne bâtit pas deux cents abris dans un pays où l’on ne fait que passer : ils supposent une fréquentation répétée, sur de longues années, par des laboureurs et des bergers : c’est notre lecture, non celle d’une source.

Aucun de ces abris ne figure dans l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, et c’est une absence que nous bornons à ce corpus de quarante-six mille sept cent soixante et une notices. Les seules notices de ce corpus qui nomment les Agriates sont celles de trois tours génoises, dont une seule, celle de la Mortella, se dresse sur la côte du massif. Aucun abri agricole n’y est protégé : la protection du paysage repose sur l’inscription de 1974.

Inscrit, et non classé

Une confusion revient partout et mérite d’être corrigée. Le massif des Agriates est un site inscrit depuis 1974, sur 12 414 hectares selon la direction régionale de l’environnement. Il n’est pas classé.

Le seul classement du secteur porte sur l’embouchure de l’Ostriconi, par un décret du 8 juin 1988, lui-même partiellement annulé par le Conseil d’État le 28 décembre 1992. Et le document d’objectifs du site, en 2019, se borne à proposer une extension du classement : proposer n’est pas opérer.

  • Les surfaces des terrains du Conservatoire du littoral varient de cinq mille quatre cent cinquante-deux hectares, dans le document d’objectifs de 2019, à six mille cent soixante-deux, dans un article de presse locale de 2022, selon la publication : chacune mesure un périmètre différent.
  • Le massif lui-même est donné à 11 824 hectares par un inventaire naturaliste, et à dix-huit ou dix-neuf mille hectares par le géographe de 1951.
  • Dans l’export national des monuments historiques, aucun abri de pierre sèche ne figure, non plus que Saleccia, Malfalcu ou Ghignu.

Vu d’en haut, les Agriates sont une étendue de roche ocre et de maquis dense, striée de pistes, cernée de plages de sable. Rien n’y signale une campagne. Et pourtant, si l’on descend, on tombe sur des cabanes de pierre sans mortier : l’atlas des paysages écrit que les laboureurs et les bergers en ont édifié quelque deux cents, et qu’elles étaient vouées à disparaître sans un programme de restauration. Elles ne sont pas la seule trace des cultures : l’atlas note qu’il reste des exploitations de vignes, de vergers et d’oliveraies dans les plaines de Casta et de Teti.

Sources : atlas des paysages de Corse, fiche du désert des Agriates, publié par la direction régionale de l’environnement, pour la déprise rurale, les deux cents abris de pierre sèche et l’origine anglaise du nom ; article d’un géographe paru en 1951 dans une revue universitaire de géographie, lu page à page, pour les cultures, l’origine des laboureurs et la définition du désert comme pays vide d’hommes ; notices nationales des tours génoises de Negro et d’Albo pour la mention des terres arables ; fiche de la direction régionale de l’environnement pour le site inscrit de 1974 et ses 12 414 hectares, décret du 8 juin 1988 et décision du Conseil d’État du 28 décembre 1992 pour le classement partiel de l’Ostriconi ; document d’objectifs du site, 2019, pour la proposition d’extension ; export national des immeubles protégés du ministère de la Culture, quarante-six mille sept cent soixante et une notices ; article de presse locale de 2022 pour les six mille cent soixante-deux hectares du Conservatoire. La date exacte de l’inscription de 1974 n’a pas pu être établie, non plus que la surface des terrains du Conservatoire du littoral.

Questions fréquentes

Le désert des Agriates a-t-il vraiment été cultivé ?

Oui, et par deux sources indépendantes séparées de plus d'un demi-siècle. L'atlas des paysages de Corse, publié par les services de l'État, décrit une déprise rurale du début du vingtième siècle et recense quelque deux cents paillers, ces abris de pierre sèche. Et un géographe publiait dès 1951, dans une revue universitaire, la description du blé, des vignes et des oliviers qu'on y trouvait. La notice nationale de la tour génoise d'Albo parle d'ailleurs de la conquête des terres arables des Agriates, et celle de la tour de Negro de Capcorsins venus mettre en valeur les terres des Agriates.

Pourquoi l'appelle-t-on désert, alors ?

Parce que le mot ne dit pas l'aridité mais l'absence d'habitants. Le géographe de 1951 le définit explicitement comme un pays vide d'hommes. L'origine du nom, en revanche, n'est pas tranchée : l'atlas des paysages l'attribue aux voyageurs anglais de la Belle Époque, le document d'objectifs du site à un roman du milieu du vingtième siècle, mais le géographe l'emploie déjà comme un nom de carte en 1951. Nous n'avons trouvé aucun texte du dix-neuvième siècle pour arbitrer.

Pourquoi les cultures ont-elles cessé ?

Les sources ne s'accordent pas, et c'est le plus honnête de le dire. L'atlas des paysages parle de déprise rurale. Le géographe de 1951 cherche pourquoi le pays est vide d'hommes et retient un sol ingrat, une économie saisonnière et l'insécurité, tout en écrivant lui-même vouloir ouvrir le débat. Les deux divergent jusque sur le sol. Et attention aux explications séduisantes : aucune source que nous avons lue n'établit le paludisme ni les incendies comme cause unique, d'autant que l'incendie de 1992 a détruit bon nombre d'oliveraies centenaires encore en place.

Le massif est-il classé ?

Non, il est inscrit, et la différence compte. Le site inscrit du désert des Agriate date de 1974 et couvre 12 414 hectares selon la direction régionale de l'environnement. Le seul classement porte sur l'embouchure de l'Ostriconi, par un décret du 8 juin 1988, partiellement annulé par le Conseil d'État le 28 décembre 1992. Le document d'objectifs de 2019 se borne à proposer une extension du classement : il ne l'opère pas.

Peut-on y circuler en voiture ?

Nous n'avons lu aucune interdiction générale de circuler. Trois pistes sont ouvertes aux véhicules à moteur, et le préfet peut les fermer depuis 2007 en cas de risque d'incendie. Une fermeture temporaire pour risque d'incendie n'est pas une interdiction permanente : ce sont deux régimes différents.
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