L’archipel de Chausey est français, il relève de la commune de Granville, et pourtant plus de huit de ses terres émergées sur dix appartiennent à des particuliers : une société civile immobilière détenue par trois familles à parts égales.
La proportion est donnée par l’atlas des paysages de la direction régionale de l’environnement de Normandie, qui écrit plus de cinquante-huit hectares, soit quatre-vingt-cinq pour cent des terres émergées. Le site de la société elle-même donne trente-huit hectares privés sur la Grande Île plus vingt sur les îlots, ce qui fait bien cinquante-huit.
Une réserve de méthode s’impose, et nous préférons la poser tout de suite : ces deux sources ne sont pas strictement indépendantes. Elles reposent très probablement sur le même cadastre, et l’une des deux est la partie intéressée. Quant aux trois familles à parts égales, l’atlas n’en parle pas : l’information ne vient que de la société. La convergence est réelle, mais elle n’est pas une double vérification.
Plus de quatre-vingts pour cent des terres émergées sont privées, et l’archipel est rattaché à une ville du continent.
Une seule notice de monument historique
L’autre surprise vient de l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques. Sur ses 46 761 notices, une seule mentionne Chausey : le phare, inscrit le 11 mai 2009, construit en 1847 et propriété de l’État.
Ni le fort, ni le sémaphore, ni la chapelle n’y figurent, pas davantage parmi les treize notices que compte Granville. Cette absence vaut pour ce corpus fermé, et uniquement pour lui : d’autres régimes protègent le site, à commencer par un classement de 1976 et des zonages Natura 2000 désignés en 2005 et 2014.
Un détail d’archive mérite d’être signalé, parce qu’il illustre la prudence nécessaire avec les dates. Un décret de 1996 qui vise l’arrêté de classement donne le 24 mai 1976 (nous n’avons lu que ce visa, pas l’arrêté lui-même). Le texte extrait d’une fiche du patrimoine géologique donne 4/05/1976 et tronque de la même façon deux autres dates de cette fiche, 7/05/2009 pour 27/05/2009 et 0/01/2011 pour 10/01/2011 : c’est très probablement un défaut de l’extraction du texte, que nous n’avons pas vérifié sur le document d’origine.
| Élément | Ce qui est établi | Source |
|---|---|---|
| Terres émergées privées | plus de 58 hectares, soit 85 pour cent | atlas des paysages régional |
| Propriétaire | une société civile, trois familles à parts égales | site de la société seule (l’atlas régional nomme la société sans parler des familles) |
| Commune de rattachement | Granville | atlas régional |
| Monuments historiques | une notice, le phare, inscrit le 11 mai 2009 | export national, 46 761 notices |
| Site classé | 1976 | décret de 1996 visant l’arrêté |
| Nombre d’îlots | aucun comptage signé et daté trouvé | quatre publications interrogées |
Un phare de l’État au milieu d’un archipel privé
La notice nationale apporte une précision qui éclaire tout le reste : le phare, construit en 1847, est propriété de l’État. Au milieu d’un archipel dont plus de huit dixièmes des terres émergées sont privées, la puissance publique possède donc le bâtiment qui sert à la navigation.
Un office de tourisme écrit pour sa part que la ville de Granville possède environ un hectare, la pointe de la Tour, sur lequel sont bâtis le phare et le fort. Les deux énoncés ne se recoupent pas exactement et nous ne pouvons pas dire lequel est à jour. Nous suivons la notice nationale, qui est l’acte.
S’ajoute une troisième couche de propriété, celle du domaine public maritime, c’est-à-dire tout ce que la mer recouvre aux plus hautes eaux. Les publications divergent sur le terme : une brochure du Conservatoire du littoral parle d’une affectation en 2007, un syndicat mixte de gestion des espaces littoraux d’une attribution, sans date. Ce ne sont pas les mêmes actes, et nous n’avons pas lu le texte lui-même.
Quant à la population permanente, la seule trace que nous ayons trouvée est une dépêche de 2017 qui parle d’une dizaine de personnes à l’année. Nous n’avons pas trouvé de donnée statistique officielle propre à l’archipel, qui est rattaché à une commune de plusieurs milliers d’habitants.
Trois cent soixante-cinq îlots, mais aucun comptage signé et daté trouvé
Tout le monde connaît la formule : trois cent soixante-cinq îlots à marée basse, cinquante-deux à marée haute, un par jour et un par semaine. Nous n’avons trouvé aucun relevé qui l’établisse, et la société propriétaire écrit elle-même à son sujet qu’elle peut être exacte ou pas.
Nous n’avons trouvé aucun comptage institutionnel signé et daté. La direction régionale de l’environnement écrit elle-même que ces nombres sont souvent cités, formule qui rapporte sans établir. Une fiche du patrimoine géologique parle d’une cinquantaine d’îlots à marée haute. Et la société propriétaire renvoie à des réclames du début du siècle, sans auteur ni date.
Un office de tourisme donne trois cent soixante-cinq comme un fait dans un encadré, puis, plus bas sur la même page, le présente comme un on-dit. Nous ne reprenons donc aucun chiffre : un nombre sans comptage n’est pas une mesure, c’est un slogan.
Pourquoi nous ne parlons pas non plus du marnage : parce que les quatre publications que nous avons lues donnent un maximum de quatorze mètres sans préciser ni la station ni la date, et que nous n’avons pas pu consulter le service hydrographique. Comparer ce chiffre à ceux publiés pour d’autres sites serait d’autant plus trompeur que marnage maximal, moyen et de vive-eau sont des grandeurs distinctes, et que rien ne dit laquelle ces publications emploient.
Le granite, les carriers et une date incertaine
L’archipel a été exploité pour son granite, et l’atlas régional note que les anciennes carrières restent perceptibles un peu partout. Sur la fin de cette activité, les sources divergent franchement : la direction régionale de l’environnement écrit 1948, une lithothèque la situe à la fin du dix-neuvième siècle. Nous ne tranchons pas.
Le nombre de carriers donné varie selon l’époque et la publication : une bonne centaine au milieu du dix-neuvième siècle pour une lithothèque, quatre cents vers 1825 pour la société propriétaire, sans que le périmètre soit le même. Quant à la destination des blocs, l’attribution à de grands chantiers est constante dans les textes institutionnels, mais nous n’avons trouvé aucune analyse de provenance qui l’établisse.
- L’altitude maximale est donnée à trente et un mètres pour le Gros Mont, et à vingt-quatre mètres pour le point culminant de la Grande Île : les sources ne disent pas laquelle est la bonne, et nous n’avons pas mesuré.
- La chapelle est datée de 1840 par les unes, de 1850 par les autres.
- La notice nationale dit le phare propriété de l’État, tandis qu’un office de tourisme dit la ville de Granville propriétaire de la pointe de la Tour, où se dressent le phare et le fort.
Vu d’en haut, Chausey ressemble à un champ de pierres posé sur un plateau de sable : à marée basse, l’eau se retire et découvre un labyrinthe de roches. Aucune source que nous avons lue n’explique comment le chiffre de trois cent soixante-cinq est né.
Sources : atlas des paysages de la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement de Normandie, pour la part des terres émergées privées, le rattachement à Granville et la fin des carrières ; site de la société civile propriétaire pour les surfaces et la détention par trois familles, source non indépendante de la précédente ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques du ministère de la Culture, 46 761 notices, pour la notice unique du phare et pour l’absence du fort, du sémaphore et de la chapelle ; décret de 1996 visant l’arrêté de classement de 1976 ; fiche de l’inventaire du patrimoine géologique pour le nombre d’îlots à marée haute et pour l’altitude. Aucun comptage signé et daté des îlots n’a été trouvé, et le service hydrographique de la marine n’a pas été consulté pour le marnage.

