Première du monde en 1966, deuxième depuis août 2011 et quatorze mégawatts derrière la Corée : l’usine marémotrice de la Rance

L'estuaire de la Rance vu depuis le barrage de l'usine marémotrice
L'estuaire de la Rance vu depuis le barrage : la marée entre et sort par les turbines. Photo : Gilles Guillamot, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Pendant quarante-cinq ans, l’usine marémotrice de la Rance a été la plus puissante du monde. Elle a perdu ce rang en août 2011, quand une centrale sud-coréenne est entrée en service : 254 mégawatts contre 240. Quatorze mégawatts d’écart.

Trois sources indépendantes l’établissent ensemble, et elles ne se recopient pas, mais aucune des deux premières ne cite la Rance : le livre des records, qui date l’ouverture coréenne du 4 août 2011 et compte dix turbines de 25,4 mégawatts, une association internationale de l’hydroélectricité, et une thèse soutenue à l’université de Bordeaux en février 2022, qui décrit la Rance comme la première usine marémotrice opérationnelle au monde et actuellement la deuxième plus grande.

Ce que le classement mesure, et ce qu’il ne mesure pas

Ici il faut être précis, parce que la nuance décide de tout. Ce rang ne vaut que sur la puissance installée, qui se compte en mégawatts. Sur la production annuelle, qui se compte en gigawattheures, aucune source ne permet de trancher.

L’exploitant français donne 500 gigawattheures en moyenne et 502 pour 2018. La notice d’inventaire en donne 544 pour les années 1999 et 2000. L’installation coréenne annonce 552,7 ou 543 selon la source. Ce sont tous des chiffres annoncés, pas des relevés établis sur une même méthode, et les comparer reviendrait à fabriquer une précision qui n’existe pas.

Un chiffre circule pourtant, 600 gigawattheures, qui sert à affirmer que la Rance resterait première pour l’énergie. Nous ne le retenons pas : il ne vient que d’une publication spécialisée dont nous n’avons pas pu retrouver la source primaire, et il est contredit par les chiffres de l’exploitant lui-même. La même publication donne d’ailleurs 260 mégawatts à l’installation coréenne là où quatre autres sources en donnent 254.

Inaugurée le 26 novembre 1966, l’usine n’a vu l’autorisation de mise en service progressive courir qu’à partir du 1er novembre 1967.

Inaugurée un an avant son autorisation de mise en service

Le détail le plus savoureux du dossier vient d’une source d’État, la notice de l’Inventaire général du patrimoine, qui est indépendante de l’exploitant. Elle indique que la mise en service progressive des installations est autorisée pour la période du 1er novembre 1967 au 31 décembre 1968.

Or le général de Gaulle avait inauguré l’usine le 26 novembre 1966. L’autorisation a donc suivi l’inauguration d’environ un an, ce qui n’a rien d’exceptionnel pour un ouvrage de cette taille, mais mérite d’être dit. Attention toutefois à ne pas en conclure que l’usine était à l’arrêt : deux sources que nous n’avons pu lire qu’en partie, la revue La Houille Blanche et un site spécialisé, situent la mise en ligne du premier groupe en août 1966, avant l’inauguration, et le couplage de la dernière machine en décembre 1967.

La même notice donne la chronologie complète : un décret du 8 mars 1957 déclare l’utilité publique et concède l’ouvrage, et trois enceintes de batardeaux, en 1960 et 1961, coupent la Rance pour permettre le chantier. Couper un fleuve côtier pour le rebâtir ensuite : c’est l’opération que l’on oublie quand on regarde la digue finie.

ÉlémentValeurSource
Puissance installée240 mégawatts, vingt-quatre groupesnotice d’inventaire
Dépassée enaoût 2011, par 254 mégawattstrois sources concordantes
Concessiondécret du 8 mars 1957notice d’inventaire
Inauguration26 novembre 1966même notice
Mise en service autoriséedu 1er novembre 1967 au 31 décembre 1968même notice
Protection patrimonialeaucune, sur deux corpus fermésexports du ministère de la Culture
La production annuelle ne figure pas dans ce tableau : les valeurs disponibles sont des chiffres annoncés, en gigawattheures, qui ne se comparent pas à une puissance en mégawatts.

L’usine n’est pas protégée, l’estuaire l’est

Sur le patrimoine, le résultat est net et il se vérifie ligne à ligne. L’export national des immeubles protégés, corpus fermé de 46 761 notices, ne rend aucune notice pour la commune de La Richardais, et sur les 87 notices de Saint-Malo aucune ne concerne l’ouvrage. Le mot marémotrice n’y rend que deux moulins à marée, protégés en 1986 et 1988.

L’export du label Architecture contemporaine remarquable, 1 841 notices dont 41 en Bretagne, ne rend rien non plus. Un point de méthode mérite d’être souligné au passage : l’usine est inventoriée, puisqu’elle a sa notice d’Inventaire général, mais être inventorié n’est pas être protégé. Ce sont deux régimes distincts, et la confusion est fréquente.

L’estuaire, lui, est protégé : zone spéciale de conservation du réseau Natura 2000 par un arrêté du 17 février 2014, sur dix-sept communes. L’ouvrage qui a transformé le milieu n’a aucune protection patrimoniale dans les deux corpus interrogés, le milieu transformé en a une.

Un arrêté de septembre 2026 qui peut arrêter l’usine

Le fait le plus récent du dossier est aussi le plus parlant. Un arrêté du 16 septembre 2026, signé pour la préfète d’Ille-et-Vilaine par le directeur adjoint de la DREAL Bretagne, autorise EDF, à titre expérimental et pour douze mois à compter de la mise en service d’une sonde de turbidité, à procéder à des fermetures séquencées ou continues de l’usine en cas de forte houle ou de tempête, selon des mesures proposées par EDF dans le cadre du plan de gestion des sédiments. Autrement dit, le producteur peut être arrêté pour limiter les apports de vase dans l’estuaire.

Les conditions sont précises : fermeture totale sur trois marées successives au plus, ou fermeture partielle quand les matières en suspension mesurées en aval du barrage dépassent 5 ou 9 milligrammes par litre, la décision reposant sur les prévisions de vagues, les prévisions du prix de vente de l’électricité et la mesure de turbidité.

Un débat que nous ne tranchons pas : l’envasement de l’estuaire. Un rapport d’inspection de mai 2017, tel que le cite la ministre chargée des transports à l’Assemblée nationale, écrit n’avoir pas pu déterminer si la présence du barrage a été à l’origine ou a accéléré l’envasement constaté. La thèse de 2022 écrit que l’impact n’est toujours pas quantifié, et montre que la sédimentation existerait aussi sans l’usine, à des taux plus faibles.

Vu d’en haut, l’ouvrage est une barre de sept cent cinquante mètres posée en travers de la ria, entre deux pointes, avec un îlot pris dans la maçonnerie et une route départementale sur le dessus. Mais ce que l’image aérienne montre le mieux, c’est la différence entre les deux côtés.

Côté mer, le marnage atteint 8,20 mètres en moyenne et 13,50 aux équinoxes, et la côte découvre largement. Côté bassin, ce marnage est écrasé, et le plan d’eau ressemble à un lac. C’est la même eau, séparée par sept cent cinquante mètres de béton, et elle n’a pas le même comportement de part et d’autre.

Sources : notice IA35000661 de l’Inventaire général du patrimoine culturel, pour la chronologie, les dimensions et la période d’autorisation de mise en service ; revue La Houille Blanche et un site spécialisé, lus seulement en partie, pour la mise en ligne du premier groupe en août 1966 ; livre des records et association internationale de l’hydroélectricité pour la centrale coréenne ; thèse de Rajae Rtimi, université de Bordeaux, soutenue le 23 février 2022, pour le rang et la modélisation de la sédimentation ; rapport d’inspection interministériel de mai 2017, cité en séance publique ; arrêté du 16 septembre 2026 publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de région Bretagne du 21 septembre 2026, lu en entier ; arrêté du 17 février 2014 pour la zone Natura 2000 ; exports national des immeubles protégés et du label Architecture contemporaine remarquable du ministère de la Culture. Le site de l’exploitant et plusieurs documents publics ont refusé l’accès : l’échéance de la concession et la production de 2018 ne nous sont donc connues que par des relais concordants, et non par la lecture des actes.

Questions fréquentes

Quand la Rance a-t-elle perdu son rang mondial ?

En août 2011, quand la centrale du lac Sihwa, en Corée du Sud, est entrée en service avec 254 mégawatts contre 240 pour la Rance, soit quatorze mégawatts d'écart. Trois sources indépendantes de Wikipédia l'établissent ensemble, aucune des deux premières ne citant la Rance : le livre des records, qui date l'ouverture du 4 août 2011 et compte dix turbines de 25,4 mégawatts, une association internationale de l'hydroélectricité, et une thèse soutenue à l'université de Bordeaux en février 2022, qui qualifie la Rance de première usine marémotrice opérationnelle au monde et actuellement deuxième plus grande.

La Rance reste-t-elle première pour l'énergie produite ?

On le lit, et nous ne le reprenons pas. Le classement ne vaut que sur la puissance installée, en mégawatts. Sur la production annuelle, en gigawattheures, rien ne tranche : l'exploitant donne 500 en moyenne et 502 pour 2018, la notice d'inventaire 544 pour les années 1999 et 2000, tandis que l'installation coréenne annonce 552,7 ou 543 selon la source. Ce sont tous des chiffres annoncés et non des relevés comparables. Le chiffre de 600 qui sert à affirmer que la Rance resterait première ne vient que d'une publication spécialisée dont nous n'avons pas pu retrouver la source primaire, et il est contredit par les chiffres de l'exploitant lui-même.

L'usine fonctionnait-elle le jour de son inauguration ?

Oui, mais l'inverse de ce que l'on croit. Le général de Gaulle l'a inaugurée le 26 novembre 1966, et la notice de l'Inventaire général du patrimoine indique que la mise en service progressive des installations est autorisée pour la période du 1er novembre 1967 au 31 décembre 1968 : l'autorisation date donc d'environ un an après l'inauguration. Cela ne veut pas dire que rien ne tournait : deux sources que nous n'avons pu lire qu'en partie, la revue La Houille Blanche et un site spécialisé, situent la mise en ligne du premier groupe en août 1966 et le couplage de la dernière machine en décembre 1967. Nous les rapportons sans les tenir pour établies.

L'ouvrage est-il protégé au titre du patrimoine ?

Non, et l'absence est démontrable sur deux corpus fermés. L'export national des immeubles protégés, 46 761 notices, ne rend rien pour la commune de La Richardais, et sur les 87 notices de Saint-Malo aucune ne concerne l'ouvrage ; le mot marémotrice n'y rend que deux moulins à marée. L'export du label Architecture contemporaine remarquable, 1 841 notices, ne rend rien non plus. En revanche l'estuaire est une zone Natura 2000 depuis un arrêté du 17 février 2014, sur dix-sept communes. L'usine n'est pas protégée, l'estuaire qu'elle a transformé l'est.

Le barrage est-il responsable de l'envasement de l'estuaire ?

Les sources ne tranchent pas et nous ne tranchons pas davantage. Un rapport d'inspection de mai 2017, tel que le cite la ministre chargée des transports à l'Assemblée nationale, écrit n'avoir pas pu déterminer si la présence du barrage a été à l'origine ou a accéléré l'envasement constaté. La thèse de 2022 écrit que l'impact de l'usine n'est toujours pas quantifié, et son modèle montre que la sédimentation en amont existerait aussi sans l'usine, à des taux plus faibles. Un député s'est exprimé de façon affirmative sur le sujet : c'est sa position, pas un constat d'expertise.
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