De loin, on voit une tour à l’embouchure de la Rance. De près, il y en a trois, accolées, et de tailles si inégales que la plus grosse fait près du double de l’une et plus du double de l’autre.
Une monographie publiée en 1886 par un architecte du gouvernement attaché à la commission des monuments historiques donne les diamètres intérieurs : 5,40 mètres pour la grosse tour, 2,60 et 3,00 mètres pour les deux autres, avec des murs d’environ deux mètres. Le dossier de l’Inventaire général de la région Bretagne confirme trois tours circulaires reliées par des courtines et par une salle de liaison trapézoïdale, pour cent vingt mètres carrés au sol hors tout.
La forme en trèfle que l’on évoque couramment est une lecture visuelle, pas un terme de source : aucune des publications consultées ne l’emploie.
Ce qu’elle gardait, et un péage qui n’est pas établi
Le commanditaire est attribué à Jean de Montfort, duc de Bretagne, par les sources et par les travaux historiques. La datation est beaucoup moins sûre, et l’Inventaire le reconnaît lui-même, en citant même un historien qui placerait la tour au début du XVe siècle. Une version du dossier et la monographie de 1886 donnent 1369 à 1382. La version mise à jour en 2026 écrit réputée vers 1370-1382, et privilégie des travaux plus récents qui retiennent 1365 à 1373 puis une reconstruction dès 1379.
Ce qui est en revanche attesté par trois pièces datées, c’est une fonction de pression sur Saint-Malo et sur ses accès dans le conflit entre le duc et l’évêque : une lettre du pape Grégoire XI du 4 juillet 1371, qui évoque un château tenu par des hommes d’armes près de la cité sans le nommer, puis deux textes de l’évêque, une menace d’excommunication du 3 août 1382 et une lettre du 30 août de la même année, qui nomment le château Stiridor.
Le péage, lui, n’est pas établi, et c’est la correction la plus utile de ce dossier. Parmi les sources de référence lues, le dossier de l’Inventaire est le seul à évoquer une taxe portuaire comme cause du conflit, sans dire où elle était perçue. La monographie de 1886 n’en parle pas. Et les extraits des pièces latines que cite le dossier parlent d’hommes d’armes et d’entrave à la navigation, non de prélèvement ; nous n’avons pas lu ces pièces en entier. Le seul bureau de perception attesté sur le site est l’octroi communal de Saint-Servan, après 1797, sous le pont de la basse-cour.
L’étage de comble et le toit conique ne sont pas médiévaux : ce sont une création de la fin du XIXe siècle.
Une capitainerie, trois prisons, et aucune prison d’État
L’usage carcéral est le plus raconté et le plus confondu. Il faut distinguer quatre régimes, dont trois carcéraux, et aucune des sources consultées (monographie de 1886, dossier d’inventaire, notice de protection) ne qualifie Solidor de prison d’État.
Aux XVIe et XVIIe siècles, c’est une capitainerie : un document de 1590 mentionne trois cents écus, trois soldats, une servante et deux grands chiens. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, elle devient prison de droit commun et militaire, recevant, selon la monographie de 1886, des condamnés du tribunal correctionnel ; le dossier d’inventaire confirme l’usage de prison à cette époque, mais il cite la monographie dans sa bibliographie, ce qui ne fait pas deux sources indépendantes. En 1792, elle sert de maison d’arrêt révolutionnaire : trente-huit prêtres y sont enfermés le 20 septembre avant d’être envoyés à Jersey.
Sous l’Empire, enfin, c’est une prison maritime et un dépôt de prisonniers de guerre, et le dossier d’inventaire la dit surnommée la Cayenne ; la monographie cite une lettre du commissaire de la marine du 16 germinal an XII, qui écrit ‘j’en ai fait une Cayenne aux marins’. On y compte de trois cent sept à trois cent soixante-dix-sept places en 1816. Et les graffitis laissés sur les murs ne sont pas tous anglais, un grenadier du Roussillon y figure.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Nombre de tours | trois, accolées | monographie de 1886 et dossier de l’Inventaire |
| Diamètres intérieurs | 5,40 m, 3,00 m et 2,60 m | monographie de 1886 |
| Emprise au sol | cent vingt mètres carrés hors tout | dossier de l’Inventaire général |
| Classement | arrêté du 12 juillet 1886 | export national des immeubles protégés |
| Musée | de 1969 à 2019 | dossier de l’Inventaire général |
| Hauteur | aucune source de référence ne la donne | notice, dossier et monographie |
Le toit qui n’a pas six siècles
Le fait le plus contre-intuitif du dossier concerne la silhouette elle-même. L’étage de comble et le toit conique qui donnent à la tour son profil de carte postale sont une création de la fin du XIXe siècle, et non un élément médiéval : le dossier d’inventaire parle d’une restauration de la fin du XIXe siècle qui a créé l’étage de comble et la couverture actuelle, la tour portant auparavant une couverture plus ramassée. La monographie, signée le 20 juin 1886, trois semaines avant le classement de l’ouvrage, présente d’ailleurs cette restauration comme encore à faire, d’après un projet dessiné en 1883.
D’autres projets, eux, n’ont jamais été réalisés : trois campagnes dessinées en 1691, 1694 et 1697 par l’ingénieur Garengeau, celle de 1694 cosignée par Vauban, sont restées sur le papier. Le dispositif d’entrée médiéval, en revanche, est bien là et confirmé par deux sources : un pont-levis à flèche, une porte en tiers-point, un sas à cinq assommoirs, une herse et deux portes de bois.
Sur le nom, prudence. Les formes latines attestées en 1382 sont Stiridor et Stiridort, et la monographie de 1886 donne Stindor. Le sens de porte de la rivière, souvent avancé, est présenté au conditionnel par le dossier d’inventaire et sous la signature de son auteur : nous le rapportons avec lui, et non comme un fait.
Une source à ne pas compter trois fois : le dossier de l’Inventaire général est diffusé par trois portails différents, dont celui du ministère. C’est une seule source, et deux de ses versions divergent d’ailleurs sur la datation. La monographie de 1886 est antérieure au dossier, qui la cite dans sa bibliographie, et elle se trompe au moins sur un point : elle présente Josselin de Rohan comme évêque dès 1369, alors que le dossier le dit évêque depuis 1375.
Fermée, et propriété de l’État
La tour est classée par arrêté du 12 juillet 1886, sous un libellé qui englobe la tour Solidor et ses ouvrages avancés, enceintes, ponts et dépendances. Parmi les quatre-vingt-sept notices de protection de la commune de Saint-Malo, une seule la concerne, et aucun acte complémentaire ne s’y ajoute.
Elle a abrité de 1969 à 2019 un musée consacré aux cap-horniers, labellisé Musée de France par arrêté du 17 septembre 2003. Le dossier de l’Inventaire la décrit désaffectée en 2026. Elle reste propriété de l’État, et la ville a fait savoir qu’elle souhaitait l’acquérir.
Vu du ciel, l’ensemble prend son sens : trois cylindres soudés, posés au ras de l’eau à l’endroit exact où l’estuaire se resserre. On comprend qu’il ne s’agissait pas de tenir un territoire mais de fermer un passage.
Sources : Albert Ballu, monographie de la tour Solidor, 1886, texte signé le 20 juin 1886 par un architecte du gouvernement attaché à la commission des monuments historiques, numérisée en ligne ; dossier de l’Inventaire général du patrimoine culturel de la région Bretagne IA35032912, sous la signature de Guillaume Lécuillier, version mise à jour en 2026 ; notice de protection PA00090871, relevée dans l’export national des immeubles protégés du ministère de la Culture, interrogé le 24 octobre 2026 ; arrêté du 17 septembre 2003 portant label Musée de France.

