Il y a environ 203 millions d’années, une météorite pouvant atteindre un kilomètre et demi de diamètre a percuté la Terre à la limite de la Charente et de la Haute-Vienne. Deux mille ans avant nous, les bâtisseurs romains de Cassinomagus ont utilisé la roche née de cet impact, l’impactite, pour élever leurs thermes. Ils sont aujourd’hui parmi les mieux conservés de Gaule.
Le site se trouve sur la commune de Chassenon, à l’extrémité est du département de la Charente, avec Rochechouart à cinq kilomètres au sud-est dans la Haute-Vienne. Angoulême est à 60 km au sud-ouest, Limoges à 45 km à l’est, Poitiers à 97 km au nord-nord-ouest. L’agglomération antique a été occupée du Ier au IVe siècle.
Un cratère devenu carrière
La géologie du lieu est dominée par un événement unique en France, l’astroblème de Rochechouart-Chassenon. L’impact a eu lieu au lieu-dit de La Judie, sur la commune de Pressignac, et il a été daté en 2010 à environ 203 millions d’années, soit à la transition entre le Trias et le Jurassique.
Le contexte de cette chute est documenté. Le climat était chaud, et le point d’impact se trouvait près de la côte de l’océan Téthys, mais apparemment encore sur la terre ferme : les brèches d’impact n’ont révélé aucun débris marin. L’énergie de la collision a transformé la roche locale en impactite, une brèche caractéristique.
Ce que les Romains en ont fait est plus surprenant. Loin de contourner cette roche, ils l’ont employée abondamment dans leurs constructions. Les élévations, les substructions et les remblais du site en contiennent, à tel point que l’impactite est l’un des marqueurs qui permettent aujourd’hui de reconnaître un niveau antique d’un niveau plus récent.
Les constructions ont fait un usage particulièrement abondant d’impactite issue de l’astroblème de Rochechouart-Chassenon.
Un carrefour à la frontière de quatre peuples
Cassinomagus est indiquée sur la table de Peutinger, cette copie médiévale d’une carte routière romaine. Elle se situe dans la partie ouest du territoire des Lémovices, en position frontalière, à proximité de trois autres cités : les Pictons au nord et au nord-ouest, dont la capitale est Poitiers, les Santons à l’ouest avec Saintes, et les Pétrocores au sud avec Périgueux.
Deux grandes voies s’y croisent. La première est la voie d’Agrippa reliant Saintes à Lyon, qui passe probablement immédiatement au sud du complexe monumental. La seconde relie Périgueux à Poitiers en franchissant la Vienne sur un pont au lieu-dit le Pilas, à deux kilomètres au nord-est de Chassenon. Une troisième route part de Cassinomagus vers Aulnay, en Charente-Maritime.
Le site est installé sur un plateau bordé au nord par la Vienne, à l’extrémité sud d’une vallée longue d’environ 1,2 km creusée par un petit ruisseau. Cette topographie a compté pour l’alimentation en eau du complexe thermal.
| Élément | Donnée | Ce que cela indique |
|---|---|---|
| Occupation antique | du Ier au IVe siècle | une agglomération durable, pas un simple relais |
| Enclos monumental | environ 20 hectares | temple, grands thermes et deux structures jumelées |
| Portique séparant l’amphithéâtre | 6,30 m de large | un double mur entre sanctuaire et spectacles |
| Passages pour chariots sous l’aqueduc | sept | plus une entrée piétonne vers la façade principale |
| Impact météoritique | environ 203 millions d’années | une météorite d’au plus 1,5 km de diamètre |
| Identification des thermes | 1961 | classés dès 1959, mais comme vestiges de villa |
Vingt hectares organisés
L’ensemble monumental est enclos sur environ vingt hectares, et son plan se lit d’ouest en est : le temple de Montélu, les grands thermes, puis deux structures jumelées que l’on pense être des temples. Au-delà de l’enclos, au nord du temple, se trouve l’amphithéâtre, séparé du temple et des thermes par un double mur probablement percé d’un portique de 6,30 m de large, cloisonné par des murs de refend.
Un aqueduc marque la limite sud de l’enclos, avec les quartiers d’habitation de l’autre côté. Sept passages pour chariots ont été aménagés entre ses arches, au sud-est, ainsi qu’une petite entrée piétonne permettant d’accéder à la façade d’entrée principale. Autrement dit, la circulation des marchandises et celle des visiteurs étaient séparées.
Le site est antérieur à la conquête. Deux fossés découverts en 2008, lors d’une fouille programmée destinée à explorer l’aqueduc, attestent une occupation au second âge du fer. Leur profil est en V à fond plat, sur 74 cm de profondeur, et leur remplissage a livré des tessons d’amphores, un soc d’araire, un ciseau à douille en fer et des fragments de torchis. Les céramiques datent ce comblement de la seconde moitié du Ier siècle avant notre ère : des installations existaient donc au moins cent cinquante ans avant l’invasion romaine.
Pris pour une villa jusqu’en 1961
L’histoire des fouilles est instructive, parce qu’elle montre à quel point un monument peut rester illisible. Frank Delage publie sur le site en 1913 dans le Bulletin de la Société archéologique de la Charente, puis en 1935, puis lors du congrès archéologique de 1958 et 1959. Le musée, lui, connaît une nouvelle muséographie à partir de 1932 sous Pierre Masfrand, qui y reconstitue des boutiques de marchand de vins et de liqueurs dans la lignée d’Herculanum et de Pompéi.
En 1959, les ruines sont classées monument historique, mais elles sont encore définies comme des vestiges de villa gallo-romaine. La même année, Grézillier voit dans les longues galeries parallèles des bassins de décantation formant un château d’eau. Ce n’est qu’en 1961 que Moreau identifie enfin les vestiges pour ce qu’ils sont : des thermes publics.
La reprise des recherches s’organise alors sur trois décennies. Une Société des amis de Chassenon est fondée, le nouveau matériel issu des fouilles reste désormais sur place, l’association rachète des terrains, et le département de la Charente apporte sa première contribution au financement des travaux en 1960.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on comprend enfin pourquoi le site a longtemps été mal lu. Ce ne sont pas des ruines dispersées mais un plan rigoureux : un enclos rectangulaire de vingt hectares, un temple à un bout, les thermes au centre, l’amphithéâtre à l’écart, et la ligne de l’aqueduc qui borde le tout au sud. Vu au sol, entre les murs, cet ordre est invisible.
La vue aérienne montre aussi l’échelle réelle par rapport au bourg actuel. Les principaux monuments publics se trouvent en bordure sud-est du village de Chassenon, qui occupe une fraction de la surface antique. Ce que l’on visite est un centre monumental sans sa ville.
Et à quelques kilomètres, le paysage lui-même porte la trace de l’impact : le relief doux de la zone de Rochechouart correspond au cratère érodé. Le même principe de lecture, un plan qui n’apparaît que d’en haut, vaut pour la villa de Montmaurin, dont les 5 800 m2 ne se comprennent qu’en plan.
À voir autour
- La villa de Montmaurin : 5 800 m2 de plan romain en Haute-Garonne
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- Le château de Bouteville : la même Charente, quinze siècles plus tard
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.
Sources : notice de Cassinomagus, Wikipédia en français ; datation de l’astroblème publiée en 2010.
