Deux églises et 220 maisons à l’intérieur : les arènes de Nîmes ont été un village pendant des siècles

La façade à soixante arcades des arènes de Nîmes
Les arènes de Nîmes (Gard). Photo : GFreihalter, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Les arènes de Nîmes sont l’un des amphithéâtres romains les mieux conservés au monde. La raison n’est pas qu’on les a protégées : c’est qu’on a habité dedans. Pendant des siècles, l’ellipse antique a contenu un village fortifié de 220 maisons, deux églises et un petit château.

La construction commence vers 90 après J.-C. L’édifice doit accueillir les divertissements de la colonie de Nemausus, et son gabarit le dit : une ellipse de 133 mètres de long sur 101 de large, une piste centrale de 68 mètres sur 38, une façade de 21 mètres de haut faite de deux niveaux de 60 arcades superposées, surmontés d’un attique.

Vingt-quatre mille spectateurs, et une machinerie

La cavea, l’ensemble des gradins qui entoure la piste, se divise en 60 travées rayonnantes et 34 rangs, pour une capacité de 24 000 spectateurs. Les rangs sont répartis en quatre étages horizontaux, séparés par un couloir de circulation et un muret, ce qui permettait de remplir et de vider l’édifice sans que les catégories sociales ne se mélangent.

La décoration a partiellement survécu. On distingue encore, en bas et haut relief, une louve romaine allaitant Romulus et Rémus, des phallus protecteurs, deux gladiateurs en combat, et deux bustes de taureau qui surmontent la porte d’honneur.

Deux bustes de taureau surmontent la porte d’honneur.

Des coulisses sous la piste

Sous la piste couraient plusieurs galeries souterraines, connues depuis le début du XIXe siècle. On les a d’abord prises pour des abris creusés par les premiers chrétiens afin d’y cacher leur culte. Il s’agissait en réalité de coulisses, indispensables au fonctionnement des spectacles.

Les recherches menées par Henri Révoil en 1865 ont dégagé deux galeries en croix au centre de la piste, la salle cruciforme, dont les murs portent deux inscriptions gravées en caractères cursifs. Cette salle a fait l’objet de fouilles archéologiques en 2017.

La circulation du public, elle, est restée presque intacte, ce qui fait la valeur du monument. Chaque étage de gradins était desservi par une galerie voûtée, le vomitorium, et ces galeries étaient reliées entre elles par des escaliers, de façon à éviter la confusion et l’engorgement à la sortie. Au sommet de la façade subsistent encore les corbeaux qui portaient les mâts du velum, la toile tendue au-dessus des spectateurs.

Quand l’amphithéâtre devient une ville

Le basculement a une date : l’interdiction des combats de gladiateurs, en 404. Privé de sa fonction, l’édifice devient disponible pour tout autre usage, et les Wisigoths le transforment en forteresse. Il leur suffit de boucher les arcades, d’ajouter des tours et de creuser un fossé.

À la fin de l’Antiquité, les grandes invasions changent la fonction du bâtiment. Sa masse et sa forme fermée en font un refuge naturel : on creuse un fossé, on édifie peut-être une petite enceinte supplémentaire, dont des vestiges subsistent sous le palais de justice, et l’on ajoute des tours au sommet du monument. Les arènes seront même connues sous le nom de château des chevaliers des arènes.

Puis le refuge devient un quartier. Le castrum arenae compte deux églises, 220 maisons et un petit château. Ses habitants bénéficient, jusqu’au début du XIIIe siècle, d’une administration distincte de celle de la cité. Le monument antique est devenu une commune dans la commune.

Le prix à payer est lourd : bon nombre de gradins servent de carrière pour extraire les pierres nécessaires à ces constructions. Et l’on devine sans peine les conditions d’insalubrité d’une telle densité dans une enceinte close.

RepèreValeurCe que ça change quand on y est
Constructionvers 90 après J.-C.l’un des derniers grands amphithéâtres de Gaule
Dimensions133 m sur 101la piste, 68 m sur 38, reste la plus visible depuis les gradins
Capacité24 000 spectateursl’ordre de grandeur d’une salle de concert moderne
Façade60 arcades sur deux niveaux, 21 melle est complète, ce qui est rarissime
Village intérieur220 maisons, 2 églisesles gradins manquants ont servi à les bâtir
Dégagement complet1812il aura fallu vingt-six ans après le décret de 1786
Un monument conservé parce qu’il a toujours servi à quelque chose.

Trois siècles pour vider l’édifice

La prise de conscience patrimoniale est lente. Lors d’une visite à Nîmes au début du XVIe siècle, François Ier s’émeut déjà de l’état du monument, et les autorités locales lui offrent une réplique en argent des arènes, pièce d’orfèvrerie aujourd’hui perdue.

Il faut attendre le décret en Conseil du roi du 28 mars 1786 pour que la restauration soit ordonnée. Elle implique la destruction des habitations situées à l’intérieur et de celles qui s’appuyaient sur le bâtiment à l’extérieur. Ces travaux s’inscrivent dans un plan d’embellissement engagé depuis le milieu du siècle, qui a déjà donné les jardins de la Fontaine et prévoit d’abattre les remparts médiévaux pour créer des boulevards.

La Révolution interrompt le chantier. Il reprend après le décret impérial du 2 février 1809, et le monument est intégralement dégagé de ses constructions anachroniques en 1812. En 1863, il est reconverti en arène, fonction qu’il conserve aujourd’hui avec une vingtaine de corridas et courses camarguaises par an.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, l’ellipse s’impose au milieu d’un tissu urbain qui l’entoure sans la toucher : c’est la trace du dégagement du XIXe siècle, qui a créé un vide là où les maisons s’appuyaient sur les murs. On lit aussi la régularité des 60 arcades, qui sert d’étalon pour comprendre la géométrie romaine.

Chaque étage de gradins était réservé à une classe sociale, les plus aisés au plus près de la piste, les plus modestes tout en haut : la hiérarchie de la cité se lisait dans la façon de s’asseoir.

La comparaison avec Arles est instructive : là-bas, les tours ajoutées au sommet pendant la période du village fortifié ont été conservées, alors qu’à Nîmes elles ont disparu lors du dégagement. Deux choix de restauration opposés, sur deux monuments jumeaux.

Une restauration de longue haleine est d’ailleurs en cours depuis 2009, sur les façades extérieures et les gradins : quinze travées avaient retrouvé leur état d’origine en 2022, et l’opération doit se poursuivre jusqu’en 2034.

Nîmes offre ainsi un raccourci saisissant de ce que devient un grand édifice antique en France : arène, forteresse, village, carrière, chantier de fouilles, puis arène de nouveau. Le même enchaînement se lit, à une autre échelle, au pont du Gard, dont l’aqueduc alimentait justement cette ville.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.

Sources : notice des arènes de Nîmes, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Combien de spectateurs pouvaient y tenir ?

24 000, répartis sur 34 rangs de gradins et 60 travées rayonnantes, organisés en quatre étages séparés par des couloirs de circulation.

Qu'est-ce que le castrum arenae ?

Le village fortifié installé dans l'amphithéâtre à partir des grandes invasions. Il comptait deux églises, 220 maisons et un petit château, et ses habitants ont eu jusqu'au début du XIIIe siècle une administration distincte de celle de la ville.

Pourquoi les gradins ont-ils disparu par endroits ?

Parce qu'ils ont servi de carrière : les pierres ont été extraites pour bâtir les maisons installées à l'intérieur même du monument.

Quand le monument a-t-il été dégagé ?

La restauration est ordonnée par décret du 28 mars 1786, interrompue par la Révolution, puis reprise après le décret impérial du 2 février 1809. Le dégagement complet est achevé en 1812.

Que s'y passe-t-il aujourd'hui ?

Une vingtaine de corridas et courses camarguaises par an, ainsi que des concerts et des reconstitutions historiques. Hors événements, l'édifice se visite toute l'année.
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