Le 15 mai 1681, une barque officielle quitte Toulouse, suivie de dizaines d’autres embarcations, pour inaugurer le canal qui relie la Garonne à la Méditerranée. L’homme qui l’a conçu n’est pas à bord : Pierre-Paul Riquet est mort à Toulouse le 1er octobre 1680, quelques mois trop tôt.
Entre 1666 et 1681, le canal du Midi a été creusé à la pelle et à la pioche sur quelque 240 kilomètres, de Toulouse à l’étang de Thau. Selon la fiche que l’UNESCO consacre au canal, le chantier a mobilisé près de 12 000 ouvriers. Des femmes y ont travaillé en nombre, environ un tiers de la main-d’oeuvre d’après les historiens du canal. Ce ruban d’eau bordé d’arbres, que l’on reconnaît du ciel à sa ligne sombre au milieu des vignes et des champs du Lauragais, cache surtout une énigme d’hydraulicien que plusieurs générations avant Riquet n’avaient pas su résoudre.
Un chantier à la main, sans corvée, avec des femmes
Louis XIV autorise les travaux par un édit royal d’octobre 1666, avec l’appui de Colbert et de l’ingénieur Louis Nicolas de Clerville. Le texte attribue la construction puis l’exploitation du canal à Riquet et à ses descendants. En contrepartie, le fermier général des gabelles du Languedoc engage une partie de sa fortune : il investit environ deux millions de livres sur un projet dont le coût final est estimé entre 17 et 18 millions de livres.
Riquet refuse la corvée, ce travail gratuit imposé aux paysans que le roi l’autorisait pourtant à utiliser. Il recrute librement des hommes et des femmes âgés de 20 à 50 ans, organisés en ateliers sous l’autorité de contrôleurs, de capitaines et de brigadiers. D’après l’article encyclopédique sur le canal du Midi, qui s’appuie sur les travaux publiés sur le chantier, l’effectif culmine à 12 000 personnes. Les outils restent rudimentaires : pioches, houes et pelles pour creuser, paniers et civières pour déplacer la terre. Les hommes portent les déblais sur des civières, les femmes sur leur tête.
Les conditions proposées surprennent pour le XVIIe siècle, et elles ont une raison pratique : garder une main-d’oeuvre qui retourne aux champs à chaque moisson.
- Une paye de départ de 20 sols par jour, soit le double d’un salaire agricole, ramenée ensuite à 15 puis 12 sols sous la pression des propriétaires terriens qui ne trouvaient plus de bras.
- Un paiement mensuel de 10 livres instauré en 1668 pour fidéliser les équipes.
- Les jours de pluie chômés, les dimanches et jours de fête rémunérés, ainsi que des congés maladie.
- Un logement proposé pour deux deniers par jour, et le renfort de soldats quand les paysans désertaient le chantier.
Le seuil de Naurouze, un sommet sans rivière
Le vrai problème du canal du Midi n’a jamais été de creuser, mais de trouver de l’eau au point le plus haut du parcours. Relier l’Atlantique et la Méditerranée était un vieux rêve : des projets avaient été présentés aux États de Languedoc en 1539, en 1598 et en 1617, tous abandonnés faute de solution pour alimenter le canal en eau. Un canal à bief de partage doit franchir une ligne de crête entre deux vallées. Au sommet, à Naurouze, il faut en permanence remplir les écluses qui descendent des deux côtés, et aucune rivière n’y coule.
Le vrai problème du canal du Midi n’a jamais été de creuser, mais de trouver de l’eau au point le plus haut du parcours.
L’idée de Riquet consiste à aller chercher l’eau plus haut, dans la Montagne Noire, un massif deux fois plus arrosé que la plaine du Lauragais, puis à la faire descendre par gravité jusqu’au seuil. Pour convaincre les États de Languedoc, il fait creuser en 1664 et 1665 une rigole d’essai qui détourne l’eau de la rivière Sor jusqu’à Naurouze. La démonstration fonctionne. Aujourd’hui encore, le système d’alimentation de la Montagne Noire est la seule source d’eau du canal entre Carcassonne et Toulouse.
Le chantier démarre le 1er janvier 1667 par la rigole de la plaine. Le 15 avril suivant, on pose la première pierre du barrage de Saint-Ferréol, sur le Laudot. Construit jusqu’en 1672, le réservoir retient 6,3 millions de mètres cubes. Le barrage, long de 786 mètres, associe trois murs parallèles en granit taillé d’environ 30 mètres de haut.
Le réseau d’alimentation fonctionne comme un escalier d’eau :
- La rigole de la montagne, longue de 24,27 kilomètres, collecte plusieurs ruisseaux du versant méditerranéen de la Montagne Noire.
- La rigole de la plaine, longue de 38,12 kilomètres, capte le Sor à Pont-Crouzet et conduit l’eau jusqu’au seuil de Naurouze.
- Le bassin de Saint-Ferréol sert de réserve pour les périodes sèches.
- Après la mort de Riquet, Vauban fait percer la voûte des Cammazes pour renvoyer les eaux de la rigole de la montagne vers Saint-Ferréol, dont le Laudot seul ne suffisait pas à remplir le bassin.
Il faut environ 90 millions de mètres cubes par an pour faire fonctionner le canal. La logique rappelle celle des ingénieurs romains, qui avaient déjà su régler la pente millimétrée de l’aqueduc du pont du Gard pour amener l’eau de source à Nîmes.
Écluses arrondies, pont-canal et tunnel du Malpas
Les premières écluses construites près de Toulouse, à parois droites, s’effondrent sous la poussée de la terre quand le sas est vidé. Riquet change de forme : ses écluses prennent un plan arrondi, souvent décrit comme ovale, avec des murs latéraux plus épais qui résistent mieux. Un sas type mesure 29,2 mètres de long, 5,8 mètres de large aux portes et 11 mètres en son milieu. L’écluse ronde d’Agde possède même trois portes, dont une ouvre sur l’Hérault. À Béziers, les écluses de Fonseranes alignent huit sas successifs.
Pour enjamber le Répudre, un petit affluent de l’Aude aux crues brutales, Riquet fait bâtir à Paraza un pont-canal, considéré comme le plus ancien pont-canal navigable encore en service. Plus à l’est, le chantier bute sur la colline d’Ensérune, faite d’un grès friable. Contre l’avis de Clerville, qui préférait faire traverser l’Aude au canal, Riquet fait percer entre l’automne 1679 et le printemps 1680 le tunnel du Malpas, long d’environ 170 mètres. Il est présenté comme le premier tunnel-canal jamais construit. Juste en dessous passe la galerie médiévale qui draine l’étang de Montady, asséché au XIIIe siècle au pied d’Ensérune, un autre paysage d’ingénieurs visible depuis l’oppidum.
| Repère | Chiffre | Ce que cela montre |
|---|---|---|
| Main-d’oeuvre au plus fort du chantier | Près de 12 000 ouvriers | Un chantier manuel, sans machines |
| Part des femmes | Environ un tiers | Une main-d’oeuvre mixte, rare pour l’époque |
| Réservoir de Saint-Ferréol | 6,3 millions de m³ | La réserve qui nourrit le seuil de Naurouze |
| Écluses du bien inscrit | 79 | Un escalier d’eau des deux côtés du seuil |
| Platanes abattus (janvier 2026) | 33 350 sur 42 000 | Le chancre coloré a vidé l’allée historique |
Riquet meurt, le canal ouvre, l’UNESCO l’inscrit en 1996
Malade, Riquet associe son fils aîné Jean-Mathias à la conduite des travaux. Il meurt le 1er octobre 1680 dans son hôtel toulousain, avant l’achèvement. Ses deux fils terminent l’ouvrage. Après une inspection à sec ordonnée par le roi, le canal est officiellement ouvert le 15 mai 1681 et le cortège inaugural atteint la Méditerranée fin mai, après avoir franchi le Malpas et les écluses de Fonseranes le 24.
Le canal inscrit au patrimoine mondial en 1996 dépasse le seul tracé de Toulouse à Thau. L’UNESCO décrit un réseau de 360 kilomètres de voies navigables et 328 ouvrages, écluses, aqueducs, ponts et tunnel, construits entre 1667 et 1694. Le bien comprend aussi les rigoles d’alimentation de la Montagne Noire, classées dans la foulée.
42 000 platanes et un champignon
La voûte d’arbres qui fait l’image du canal n’était pas prévue au départ. Riquet plante surtout des saules et des iris pour tenir les berges. Les platanes n’arrivent qu’au XIXe siècle et deviennent l’essence dominante. En 2006, un champignon microscopique, Ceratocystis platani, responsable du chancre coloré, est détecté sur les rives. Aucun traitement ne l’arrête.
Selon le bilan publié par Voies navigables de France, mis à jour en janvier 2026, 33 350 platanes ont été abattus sur les 42 000 recensés avant la maladie. Le programme de replantation, lancé en 2012, a permis de replanter plus de 22 000 arbres, à raison de 1 300 à 1 500 chaque hiver. Le chêne chevelu occupe environ 40 % du linéaire replanté, aux côtés d’autres essences. L’effort représente près de 110 millions d’euros investis, dont 13 millions apportés par les collectivités et 11 millions issus de dons.
Ce que les chiffres ne disent pas
Plusieurs données restent approximatives. Le chiffre de 12 000 ouvriers correspond au maximum atteint, pas à un effectif permanent : les paysans quittaient le chantier au rythme des travaux agricoles. La part d’un tiers de femmes est une estimation reprise d’ouvrage en ouvrage, sans registre complet publié. La longueur du tunnel du Malpas varie selon les sources, entre 165 et 173 mètres, et les dates du pont-canal du Répudre ne concordent pas d’un document à l’autre.
La longueur même du canal dépend de ce que l’on compte : environ 240 kilomètres pour la voie principale, 360 kilomètres pour l’ensemble du réseau inscrit par l’UNESCO avec ses embranchements. Quant au paysage, il change sous nos yeux : les allées de platanes que les cartes postales ont figées cèdent peu à peu la place à des rangées plus jeunes et plus variées, dont on ne verra la voûte que dans plusieurs décennies.
