En 1279, une ouverture de tombeau ruine son pèlerinage : la basilique de Vézelay et ses reliques contestées

La basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, dans l'Yonne
La basilique de Vézelay (Yonne). Photo : GO69, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Au XIIe siècle, Vézelay est l’un des lieux les plus fréquentés de la chrétienté occidentale. La colline attire les pèlerins, le bourg s’enrichit, l’abbatiale s’agrandit. Puis, en 1279, on ouvre un tombeau à sept cents kilomètres de là, en Provence, et tout s’effondre.

La basilique Sainte-Marie-Madeleine se dresse à Vézelay, dans l’Yonne. Construite entre 1120 et 1140, elle est l’une des illustrations majeures de l’art roman bourguignon, avec notamment le tympan intérieur de son narthex, où se déploie un Christ en gloire. Son chœur, reconstruit à la fin du XIIe siècle, est déjà gothique.

Une économie fondée sur des ossements

Tout repose sur une affirmation : l’abbaye détient les reliques de Marie-Madeleine. Au Moyen Âge, cette prétention n’est pas un détail de dévotion, c’est un modèle économique. Les pèlerins viennent, dorment, mangent, donnent, et le bourg prospère.

Les visiteurs ne sont pas anonymes. Le duc de Bourgogne Hugues II et sa cour viennent en 1084. Plus tard, Bernard de Clairvaux y prêche la deuxième croisade, ce qui fait de la colline un lieu de décision politique à l’échelle de l’Europe, et non plus seulement un sanctuaire.

La colline elle-même a une histoire antérieure : au milieu du IXe siècle, le comte de Bourgogne Girart de Roussillon fonde un monastère dans la vallée, avant que les moines ne se replient sur la hauteur, plus défendable, après les incursions du Xe siècle. L’abbaye sera rattachée à Cluny, ce qui lui donne un réseau et des moyens.

Vézelay devient aussi une étape importante sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, ce qui ajoute au flux des pèlerins celui, continu, des voyageurs de passage.

Au Moyen Âge, cette prétention n’est pas un détail de dévotion, c’est un modèle économique.

Comment on fabrique un pèlerinage

La montée en puissance est datable. En 1037, l’abbé Geoffroy réforme l’abbaye et expose les reliques de Marie-Madeleine. Des miracles sont rapportés, les pèlerins affluent, et Vézelay devient un point de passage important sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. En 1058, le pape reconnaît solennellement les reliques.

Le rythme des visiteurs illustres dit le reste. Le duc de Bourgogne Hugues II et sa cour viennent en 1084. Bernard de Clairvaux prêche la deuxième croisade en 1146. Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste s’y retrouvent avant de partir pour la troisième. En 1217, le premier couvent franciscain de France est fondé sur le flanc nord-est de la colline, à la chapelle de la Cordelle.

L’édifice suit : la nef actuelle, longue de 120 mètres à l’extérieur, est bâtie entre 1120 et 1140, à une échelle qui n’a de sens que si l’on attend la foule.

1279 : la concurrence provençale

Le coup vient de Provence. En 1279, l’ouverture du tombeau de la sainte à la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume confirme, aux yeux de l’Église, que ce sont là ses véritables reliques.

La conséquence est immédiate et durable : les pèlerins se détournent progressivement de Vézelay. Le sanctuaire ne disparaît pas, mais il cesse d’être la destination qu’il était, et la ville perd avec lui sa raison d’être économique.

Le sanctuaire provençal avait pour lui un récit concurrent et le soutien des comtes de Provence. Vézelay, elle, ne pouvait opposer qu’une tradition plus ancienne, mais moins bien documentée.

C’est l’un des exemples les plus nets de ce que valait une relique dans l’économie médiévale. Le même mécanisme, en sens inverse, avait fait la fortune de l’abbatiale de Conques, dont les moines étaient allés chercher les reliques de sainte Foy à Agen.

DateÉtapeCe que ça change pour la ville
1084Visite du duc de Bourgogne et de sa courla colline entre dans le circuit des grands
1120 à 1140Construction de la nef actuelleun chantier dimensionné pour la foule
Milieu du XIIe sièclePrédication de la deuxième croisadeVézelay devient un lieu politique
1279Ouverture du tombeau de Saint-Maximinles pèlerins se détournent, l’économie s’effondre
1840Classement et restauration par Viollet-le-Ducl’édifice est sauvé de la ruine
1979Inscription au patrimoine mondialla colline redevient une destination
Deux siècles d’ascension, une date pour le retournement.

Le sauvetage du XIXe siècle

Comme à Carcassonne et à Pierrefonds, c’est le XIXe siècle qui rattrape l’abandon. La basilique figure sur la toute première liste des monuments historiques, celle de 1840, et c’est la même année qu’Eugène Viollet-le-Duc entreprend sa restauration.

Le bâtiment en avait besoin. L’abbaye avait déjà connu plusieurs incendies au cours de son histoire, dont un entre 907 et 927, et les siècles de désaffection avaient fait le reste. L’intervention du XIXe siècle a sauvé la structure, au prix, ici comme ailleurs, de choix de restitution discutés.

Le pèlerinage, lui, a fini par renaître. Le 23 juillet 1876, l’archevêque de Sens rapporte à Vézelay des reliques de la sainte conservées depuis 1281 au trésor de sa cathédrale : la cérémonie marque le rétablissement des pèlerinages modernes. Entre-temps, l’abbaye avait touché le fond, décrite au bord de la ruine dans des rapports de 1668 et 1680, ses bâtiments partiellement vendus et démolis en 1760, l’abbatiale réduite au rang de simple église paroissiale en 1790.

L’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO, en 1979, consacre à la fois l’édifice et la colline sur laquelle il est posé.

Ce que la vue d’ensemble montre

Vézelay ne se comprend que par le relief. La basilique occupe le sommet d’une colline isolée qui domine la vallée de la Cure, et le bourg s’est développé sur la pente, le long d’une rue unique qui monte vers l’église. Toute la ville est un chemin d’accès.

Cette forme dit la fonction : on ne traverse pas Vézelay, on y monte. Le dispositif est celui d’un sanctuaire de pèlerinage, où l’ascension fait partie de la visite, et où le bourg vit de ceux qui montent.

Le tympan du narthex résume à lui seul la fonction du lieu : un Christ en gloire qui envoie les apôtres évangéliser le monde, sculpté au moment précis où la colline sert de point de départ aux croisades.

D’en haut, on mesure aussi l’isolement du site, à l’écart des grandes routes, et l’on comprend à quel point sa prospérité était liée à un seul flux. Quand ce flux s’est détourné, en 1279, il n’y avait pas d’autre économie pour prendre le relais.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.

Sources : notice de la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, Wikipédia en français ; liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Questions fréquentes

Pourquoi Vézelay était-elle si fréquentée ?

Parce que l'abbaye affirmait détenir les reliques de Marie-Madeleine. Le site devient un haut lieu de la chrétienté médiévale et une étape importante sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Que s'est-il passé en 1279 ?

L'ouverture du tombeau de la sainte à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, en Provence, confirme aux yeux de l'Église que ce sont là ses reliques. Les pèlerins se détournent progressivement de Vézelay.

Quel est l'intérêt architectural de la basilique ?

C'est une illustration majeure de l'art roman bourguignon, en particulier le tympan intérieur du narthex, qui représente un Christ en gloire. Le chœur, reconstruit à la fin du XIIe siècle, est déjà gothique.

Quel rôle a joué Bernard de Clairvaux ?

Il vient y prêcher la deuxième croisade, ce qui donne au lieu une dimension politique européenne, au delà du pèlerinage.

Depuis quand est-elle protégée ?

Elle figure sur la toute première liste des monuments historiques, celle de 1840, année où Viollet-le-Duc entreprend sa restauration. Elle est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1979.
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