Vendue 78 000 francs et transformée en papeterie : l’abbaye de Fontenay a traversé un siècle d’industrie

Les bâtiments de l'abbaye de Fontenay, en Côte-d'Or
L'abbaye de Fontenay (Côte-d'Or). Photo : Benjamin Smith, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

L’abbaye de Fontenay est la plus ancienne abbaye cistercienne conservée en France. Elle le doit à un paradoxe : pendant près d’un siècle, ses bâtiments ont abrité une papeterie, et c’est cette activité qui les a entretenus au lieu de les laisser tomber en ruine.

Le site se trouve sur la commune de Marmagne, en Côte-d’Or, à la confluence de la combe Saint-Bernard et de la vallée du ruisseau de Fontenay. Il est fondé en 1118 par Bernard de Clairvaux, et son premier abbé, Geoffroy de La Roche-Vanneau, est son cousin et l’un de ses compagnons des débuts de Cîteaux.

Une église faite pour ne rien montrer

L’abbatiale est construite de 1127 à 1150, sur un plan cruciforme. Ses proportions en font ce que les historiens appellent une église-type de l’architecture cistercienne : 66 mètres de long, un transept de 19 mètres, une nef de 8 mètres de large flanquée de deux bas-côtés.

Ce qui frappe, c’est l’absence. Pas de sculptures narratives, pas de vitraux colorés, pas de clocher monumental. L’ordre cistercien a voulu une architecture dépouillée, où la lumière et les proportions tiennent lieu de décor, par réaction contre le faste clunisien.

Pas de sculptures narratives, pas de vitraux colorés, pas de clocher monumental.

C’est cette sobriété qui explique la conservation du lieu : il n’y avait presque rien à piller, et les volumes se prêtaient à d’autres usages.

1791 : vendue avec ses terres pour 78 000 francs

La Révolution met l’abbaye sur le marché. En 1791, elle est vendue comme bien national, avec toutes ses terres, pour 78 000 francs, à Claude Hugot. Celui-ci ne démolit pas : il profite des installations hydrauliques mises en place par les moines, qui avaient capté et canalisé l’eau du vallon, pour y installer une papeterie.

L’activité dure près d’un siècle. En 1820, le site devient la propriété d’Élie de Montgolfier, de la famille des inventeurs de la montgolfière, qui étaient aussi des papetiers de renom. Les bâtiments monastiques accueillent des machines, des ateliers et des logements ouvriers.

Le retournement vient en 1906, quand le banquier lyonnais et amateur d’art Édouard Aynard rachète l’abbaye et entreprend de lui rendre son visage monastique, en faisant disparaître les constructions industrielles. Sa petite-fille, Christine Aynard, y passera l’essentiel de ses étés d’enfance ; elle deviendra la designeuse Andrée Putman.

DateÉtapeCe que ça change pour le bâtiment
1118Fondation par Bernard de Clairvauxun site choisi pour son eau et son isolement
1127 à 1150Construction de l’abbatialel’église-type cistercienne, 66 mètres de long
1791Vente comme bien national, 78 000 francsla fin de la vie monastique
Jusqu’en 1880 environPapeterieles murs sont entretenus parce qu’ils servent
1820Rachat par Élie de Montgolfierune famille de papetiers reconnus
1906Rachat par Édouard Aynarddémolition des ajouts industriels, retour à l’état monastique
Huit siècles où l’abbaye n’a presque jamais cessé d’être utilisée.

Des moines industriels

On présente souvent Fontenay comme le lieu d’une forge monastique. Le bâtiment existe bien, à la limite sud de la propriété : 53 mètres de long sur 13,50, voûté d’ogives sur colonnes centrales, construit par les moines à la fin du XIIe siècle. L’interprétation, en revanche, mérite une nuance que les brochures oublient.

Ce bâtiment est traditionnellement lu comme une forge où l’on travaillait le minerai venu de la colline voisine. Mais il n’existe aucune preuve écrite, architecturale ou archéologique à l’appui de cette lecture, et les comparaisons avec d’autres sites suggèrent plutôt un bâtiment de brassage ou de cuisson. Autrement dit, le plus célèbre témoignage de l’industrie cistercienne est peut-être une brasserie.

Ce qui n’est pas en doute, c’est la maîtrise de l’eau. Elle explique le choix du site, à la confluence de deux vallons : il fallait un débit régulier, canalisable, suffisant pour actionner des machines. C’est cette même infrastructure qui rendra le lieu attractif pour un papetier sept siècles plus tard.

Autrement dit, la papeterie de 1791 ne s’installe pas dans une abbaye par hasard : elle reprend un dispositif hydraulique déjà en place, conçu par des moines pour des usages industriels.

Le cloître, l’armoire à livres et le chenil des ducs

Le cloître est la pièce maîtresse : 36 mètres sur 38, quatre galeries de huit travées chacune, avec doubles arcades reposant sur des piliers à doubles colonnettes. C’est là que les moines lisaient, que se déroulaient les processions et le lavement des pieds rituel. La galerie est menait aux offices, à la salle capitulaire, puis au dortoir par l’escalier de jour.

En 1911, des travaux y ont fait découvrir l’armarium, un placard creusé dans le mur où étaient rangés les livres liturgiques d’usage courant et ceux que les moines utilisaient pour leur lecture spirituelle. La salle capitulaire, elle, était à l’origine parfaitement carrée, avec trois travées voûtées d’ogives : la troisième a été détruite par un incendie vers 1450.

Le domaine garde aussi des traces plus inattendues. À gauche du palais abbatial, un colombier aux murs de plus d’un mètre d’épaisseur remonte au XIIe ou XIIIe siècle. En face, deux sculptures de chiens signalent l’emplacement de l’ancien chenil : les chiens des ducs de Bourgogne, qui chassaient dans la forêt, y étaient en pension.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, Fontenay apparaît comme un ensemble fermé et régulier, posé au fond d’un vallon boisé : l’église au nord, le cloître accolé, le dortoir, la salle capitulaire, le bâtiment des moines, la forge à l’écart et plus bas, au contact de l’eau.

Cette disposition n’est pas propre à Fontenay, c’est le plan cistercien standard, que l’on retrouve de la Bourgogne à la Pologne. Sa force est justement d’être reproductible : les moines arrivaient avec un plan, l’adaptaient au terrain, et bâtissaient.

Un dernier bâtiment mérite le détour : l’infirmerie et sa terrasse, construction du XVIIIe siècle dont les murs remontent à la fondation, près de laquelle les moines cultivaient les plantes médicinales.

L’abbaye est classée au titre des monuments historiques depuis 1862 et inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1981. La comparaison avec l’abbaye de Flaran, cistercienne elle aussi, montre deux destins opposés : ici l’industrie a conservé les murs, là-bas c’est le démembrement qui a menacé l’ensemble.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.

Sources : notice de l’abbaye de Fontenay, Wikipédia en français ; liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Questions fréquentes

Qui a fondé Fontenay ?

Bernard de Clairvaux, en 1118. Le premier abbé, Geoffroy de La Roche-Vanneau, était son cousin et l'un de ses compagnons lors de son entrée à Cîteaux, ainsi que l'un des premiers moines de Clairvaux.

Pourquoi parle-t-on d'église-type cistercienne ?

Parce que l'abbatiale, bâtie de 1127 à 1150 sur un plan cruciforme, résume les proportions et le dépouillement voulus par l'ordre : 66 mètres de long, un transept de 19 mètres, une nef de 8 mètres flanquée de deux bas-côtés, et presque aucune ornementation.

Comment devient-on papeterie ?

En 1791, l'abbaye est vendue comme bien national pour 78 000 francs avec toutes ses terres à Claude Hugot, qui profite des installations hydrauliques des moines pour y installer une papeterie. Elle le restera près d'un siècle.

Qui l'a sauvée ?

En 1906, le banquier lyonnais et amateur d'art Édouard Aynard la rachète et entreprend de lui rendre son aspect monastique en supprimant les bâtiments industriels.

Qu'est-ce que la forge de l'abbaye ?

Un bâtiment de production métallurgique alimenté par la force hydraulique, témoin du fait que les cisterciens étaient aussi des industriels de leur temps.
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