À la sortie de Béziers, le canal du Midi bute sur un obstacle de 21,50 mètres de hauteur. La réponse des ingénieurs du XVIIe siècle tient en huit bassins successifs, taillés en escalier sur 312 mètres : les écluses de Fonseranes.
L’ouvrage est souvent appelé les neuf écluses, parce qu’il comporte neuf portes. En réalité, il compte huit bassins, et chaque bateau doit les franchir l’un après l’autre, en attendant à chaque fois que le niveau d’eau s’égalise.
Pourquoi des bassins en forme d’œuf
La première chose qui frappe, vue d’en haut, c’est la forme des sas : ils ne sont pas rectangulaires mais ovoïdes, renflés en leur milieu. Cette silhouette est une spécificité du canal du Midi.
La raison est structurelle. Un sas rectangulaire subit la poussée des terres sur des parois droites, qui travaillent mal et finissent par se déformer. La forme ovale répartit cette poussée, à la manière d’une voûte couchée, et permet à l’ouvrage de tenir des siècles sans reprise majeure.
La forme ovale répartit cette poussée, à la manière d’une voûte couchée.
C’est le genre de solution qui distingue un ouvrage d’art d’une simple tranchée : le canal du Midi a été pensé pour durer, et il dure.
Le plus grand chantier du siècle
Le canal du Midi est considéré par ses contemporains comme le plus grand chantier du XVIIe siècle. Il révolutionne le transport fluvial et la circulation dans le Midi de la France, en reliant l’Atlantique à la Méditerranée sans passer par Gibraltar.
Le défi est relevé par Pierre-Paul Riquet. Les travaux commencent le 1er janvier 1667 avec la rigole de la plaine, puis le 15 avril de la même année avec la pose de la première pierre du lac de Saint-Ferréol, réservoir destiné à alimenter le canal au point le plus haut.
Un détail social mérite d’être relevé. Riquet se refuse à employer des paysans sous le régime de la corvée royale, alors que le roi l’y autorise et que c’est la pratique courante sur les chantiers de routes. Pendant quinze ans, il embauche et paie ses ouvriers.
| Repère | Valeur | Ce que ça change pour la navigation |
|---|---|---|
| Bassins | 8, pour 9 portes | le nom populaire de neuf écluses vient des portes |
| Dénivellation franchie | 21,50 m | l’équivalent d’un immeuble de sept étages |
| Longueur de l’ouvrage | 312 m | l’escalier se parcourt à pied en quelques minutes |
| Forme des bassins | ovoïde | une réponse à la poussée des terres, propre au canal du Midi |
| Début du chantier du canal | 1er janvier 1667 | quinze ans de travaux pour l’ensemble |
| Classement | 14 octobre 1996 | parements, quais et canal d’évacuation compris |
Le vrai problème n’était pas de creuser, mais de trouver l’eau
Un canal à écluses ne fonctionne que si son point le plus haut reçoit assez d’eau pour alimenter les deux versants. Pour faire tourner à l’année les 240 kilomètres du canal du Midi, il faut environ 90 millions de mètres cubes.
La solution de Riquet consiste à aller chercher l’eau là où elle tombe : dans la montagne Noire. Il conçoit un système de barrages-réservoirs, dont le lac de Saint-Ferréol, et de rigoles qui acheminent cette eau jusqu’au seuil de Naurouze, le point de partage du canal. C’est cette hydraulique, invisible pour le promeneur, qui a fait la réussite de l’ouvrage.
Le canal est aussi un paysage construit. Riquet plante des arbres pour stabiliser les berges, en particulier là où le canal surplombe les terrains voisins, avec du saule pour sa croissance rapide, et des iris côté eau pour limiter l’éboulement. Les platanes qui font aujourd’hui la signature du canal sont venus plus tard, et ils sont menacés depuis 2006 par le chancre coloré, une maladie due à un champignon microscopique : 83 arbres infectés en 2008, 153 en 2009, et des campagnes d’abattage depuis.
Ce que le XIXe siècle a ajouté, et retiré
L’histoire de Fonseranes ne s’arrête pas au chantier de Riquet. En 1858, la construction du pont-canal de l’Orb modifie le tracé : le canal franchit désormais la rivière sur un pont au lieu de la traverser à niveau, ce qui supprime les aléas des crues mais rend inutile le bassin le plus bas de l’escalier.
Le XXe siècle a poursuivi cette logique d’adaptation ailleurs sur le canal : le pont-canal des Herbettes, achevé en 1983, permet par exemple au canal d’enjamber non pas un cours d’eau mais le périphérique de Toulouse.
Le classement de 1996 protège d’ailleurs un ensemble, et pas seulement les bassins : les parements, les quais sur le canal comme sur le canal d’évacuation, et les quatorze volées d’escalier qui flanquent l’ouvrage.
Les écluses de Fonseranes ont fait l’objet d’un classement au titre des monuments historiques par un arrêté du 14 octobre 1996, qui protège les parements des huit bassins, les quais de l’ensemble de l’ouvrage et le canal d’évacuation.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, l’escalier d’eau se lit d’un seul regard : huit ovales alignés dans l’axe de la pente, séparés par leurs portes, avec les chemins de halage de part et d’autre. On voit immédiatement ce qu’un bateau doit accomplir, et pourquoi le passage prend environ une heure.
- Les huit bassins, dont le dessin en chapelet donne à l’ouvrage son surnom d’escalier d’eau.
- Les portes, neuf au total, qui isolent chaque sas.
- Le canal d’évacuation, qui gère les eaux excédentaires et protège l’ouvrage.
- Le pont-canal de l’Orb, en contrebas, qui a modifié le fonctionnement de l’ensemble en 1858.
- Les chemins de halage, hérités de l’époque où les bateaux étaient tirés depuis la berge.
Le canal relie l’Atlantique à la Méditerranée en évitant le détour par Gibraltar, ce qui, au XVIIe siècle, représentait des semaines de navigation et un risque de piraterie en moins.
C’est aussi un paysage, au sens plein : le canal du Midi est bordé de platanes sur des centaines de kilomètres, et cette allée d’arbres fait partie de ce qui a justifié son inscription au patrimoine mondial. Le même principe de lecture par le tracé vaut pour l’aqueduc de Nîmes : l’ouvrage visible n’est qu’un point sur une ligne beaucoup plus longue.
À voir autour
- Le pont du Gard : faire circuler l’eau, dix-sept siècles plus tôt
- L’étang de Montady : à quelques kilomètres, un drainage médiéval en roue
- Les marais salants de Guérande : un autre paysage entièrement dessiné par l’eau
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notices des écluses de Fonseranes et du canal du Midi, Wikipédia en français ; base Mérimée des monuments historiques.
