Huit bassins pour franchir 21 mètres : l’escalier d’eau de Fonseranes, sur le canal du Midi

L'escalier d'écluses de Fonseranes, sur le canal du Midi, à Béziers
Les écluses de Fonseranes, à Béziers (Hérault). Photo : Martinvl, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

À la sortie de Béziers, le canal du Midi bute sur un obstacle de 21,50 mètres de hauteur. La réponse des ingénieurs du XVIIe siècle tient en huit bassins successifs, taillés en escalier sur 312 mètres : les écluses de Fonseranes.

L’ouvrage est souvent appelé les neuf écluses, parce qu’il comporte neuf portes. En réalité, il compte huit bassins, et chaque bateau doit les franchir l’un après l’autre, en attendant à chaque fois que le niveau d’eau s’égalise.

Pourquoi des bassins en forme d’œuf

La première chose qui frappe, vue d’en haut, c’est la forme des sas : ils ne sont pas rectangulaires mais ovoïdes, renflés en leur milieu. Cette silhouette est une spécificité du canal du Midi.

La raison est structurelle. Un sas rectangulaire subit la poussée des terres sur des parois droites, qui travaillent mal et finissent par se déformer. La forme ovale répartit cette poussée, à la manière d’une voûte couchée, et permet à l’ouvrage de tenir des siècles sans reprise majeure.

La forme ovale répartit cette poussée, à la manière d’une voûte couchée.

C’est le genre de solution qui distingue un ouvrage d’art d’une simple tranchée : le canal du Midi a été pensé pour durer, et il dure.

Le plus grand chantier du siècle

Le canal du Midi est considéré par ses contemporains comme le plus grand chantier du XVIIe siècle. Il révolutionne le transport fluvial et la circulation dans le Midi de la France, en reliant l’Atlantique à la Méditerranée sans passer par Gibraltar.

Le défi est relevé par Pierre-Paul Riquet. Les travaux commencent le 1er janvier 1667 avec la rigole de la plaine, puis le 15 avril de la même année avec la pose de la première pierre du lac de Saint-Ferréol, réservoir destiné à alimenter le canal au point le plus haut.

Un détail social mérite d’être relevé. Riquet se refuse à employer des paysans sous le régime de la corvée royale, alors que le roi l’y autorise et que c’est la pratique courante sur les chantiers de routes. Pendant quinze ans, il embauche et paie ses ouvriers.

RepèreValeurCe que ça change pour la navigation
Bassins8, pour 9 portesle nom populaire de neuf écluses vient des portes
Dénivellation franchie21,50 ml’équivalent d’un immeuble de sept étages
Longueur de l’ouvrage312 ml’escalier se parcourt à pied en quelques minutes
Forme des bassinsovoïdeune réponse à la poussée des terres, propre au canal du Midi
Début du chantier du canal1er janvier 1667quinze ans de travaux pour l’ensemble
Classement14 octobre 1996parements, quais et canal d’évacuation compris
Un ouvrage du XVIIe siècle toujours en service.

Le vrai problème n’était pas de creuser, mais de trouver l’eau

Un canal à écluses ne fonctionne que si son point le plus haut reçoit assez d’eau pour alimenter les deux versants. Pour faire tourner à l’année les 240 kilomètres du canal du Midi, il faut environ 90 millions de mètres cubes.

La solution de Riquet consiste à aller chercher l’eau là où elle tombe : dans la montagne Noire. Il conçoit un système de barrages-réservoirs, dont le lac de Saint-Ferréol, et de rigoles qui acheminent cette eau jusqu’au seuil de Naurouze, le point de partage du canal. C’est cette hydraulique, invisible pour le promeneur, qui a fait la réussite de l’ouvrage.

Le canal est aussi un paysage construit. Riquet plante des arbres pour stabiliser les berges, en particulier là où le canal surplombe les terrains voisins, avec du saule pour sa croissance rapide, et des iris côté eau pour limiter l’éboulement. Les platanes qui font aujourd’hui la signature du canal sont venus plus tard, et ils sont menacés depuis 2006 par le chancre coloré, une maladie due à un champignon microscopique : 83 arbres infectés en 2008, 153 en 2009, et des campagnes d’abattage depuis.

Ce que le XIXe siècle a ajouté, et retiré

L’histoire de Fonseranes ne s’arrête pas au chantier de Riquet. En 1858, la construction du pont-canal de l’Orb modifie le tracé : le canal franchit désormais la rivière sur un pont au lieu de la traverser à niveau, ce qui supprime les aléas des crues mais rend inutile le bassin le plus bas de l’escalier.

Le XXe siècle a poursuivi cette logique d’adaptation ailleurs sur le canal : le pont-canal des Herbettes, achevé en 1983, permet par exemple au canal d’enjamber non pas un cours d’eau mais le périphérique de Toulouse.

Le classement de 1996 protège d’ailleurs un ensemble, et pas seulement les bassins : les parements, les quais sur le canal comme sur le canal d’évacuation, et les quatorze volées d’escalier qui flanquent l’ouvrage.

Les écluses de Fonseranes ont fait l’objet d’un classement au titre des monuments historiques par un arrêté du 14 octobre 1996, qui protège les parements des huit bassins, les quais de l’ensemble de l’ouvrage et le canal d’évacuation.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, l’escalier d’eau se lit d’un seul regard : huit ovales alignés dans l’axe de la pente, séparés par leurs portes, avec les chemins de halage de part et d’autre. On voit immédiatement ce qu’un bateau doit accomplir, et pourquoi le passage prend environ une heure.

  • Les huit bassins, dont le dessin en chapelet donne à l’ouvrage son surnom d’escalier d’eau.
  • Les portes, neuf au total, qui isolent chaque sas.
  • Le canal d’évacuation, qui gère les eaux excédentaires et protège l’ouvrage.
  • Le pont-canal de l’Orb, en contrebas, qui a modifié le fonctionnement de l’ensemble en 1858.
  • Les chemins de halage, hérités de l’époque où les bateaux étaient tirés depuis la berge.

Le canal relie l’Atlantique à la Méditerranée en évitant le détour par Gibraltar, ce qui, au XVIIe siècle, représentait des semaines de navigation et un risque de piraterie en moins.

C’est aussi un paysage, au sens plein : le canal du Midi est bordé de platanes sur des centaines de kilomètres, et cette allée d’arbres fait partie de ce qui a justifié son inscription au patrimoine mondial. Le même principe de lecture par le tracé vaut pour l’aqueduc de Nîmes : l’ouvrage visible n’est qu’un point sur une ligne beaucoup plus longue.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.

Sources : notices des écluses de Fonseranes et du canal du Midi, Wikipédia en français ; base Mérimée des monuments historiques.

Questions fréquentes

Pourquoi parle-t-on de neuf écluses ?

Par habitude. L'ouvrage compte huit bassins et neuf portes, d'où le nom populaire de neuf écluses de Fonseranes, même si le nombre de sas est de huit.

Pourquoi les bassins sont-ils ovales ?

C'est une spécificité du canal du Midi. La forme ovoïde répartit mieux la poussée des terres sur les parois qu'un sas rectangulaire, ce qui évite les effondrements.

Qui a construit le canal ?

Pierre-Paul Riquet, à partir du 1er janvier 1667, avec la rigole de la plaine puis la première pierre du lac de Saint-Ferréol le 15 avril de la même année. Le chantier est considéré par ses contemporains comme le plus grand du XVIIe siècle.

Les ouvriers étaient-ils corvéables ?

Non, et c'est notable. Riquet se refuse à employer des paysans sous le régime de la corvée royale, pourtant autorisé par le roi et pratiqué sur les chantiers de routes. Il embauche et salarie ses ouvriers pendant quinze ans.

Combien de temps faut-il pour passer ?

Le franchissement complet de l'escalier prend environ une heure, chaque bassin devant être rempli ou vidé successivement.
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