Sous l’étang asséché de Montady, un tunnel de 1 364 mètres creusé au XIIIe siècle évacue toujours l’eau des champs

Vue aérienne de l’étang de Montady : parcelles en triangles qui convergent vers un fossé circulaire central, village à l’horizon
Les fossés rayonnants de l’étang de Montady convergent vers le redondel, le fossé circulaire central. Photo : GilPe, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

En 1247, le viguier de l’archevêque de Narbonne à Capestang signe un acte qui autorise une poignée d’associés à percer une galerie sous ses terres. Près de huit siècles plus tard, l’eau de l’ancien étang de Montady emprunte toujours ce conduit de 1 364 mètres creusé sous la colline d’Ensérune. Elle ressort de l’autre côté, au lieu-dit les Traoucats, avant de filer vers l’étang de Capestang.

Vu depuis l’oppidum d’Ensérune, entre Béziers et Narbonne, l’étang de Montady ressemble à une roue posée dans la plaine : des parcelles en triangles convergent vers un cercle central. C’est la partie visible d’une machine hydraulique médiévale dont la pièce maîtresse est enterrée. Sans la galerie souterraine qui vide la cuvette, le fond de l’ancien étang redeviendrait un marais, comme il l’a été pendant des millénaires.

L’histoire de ce chantier a été reconstituée par un Projet collectif de recherche mené de 2004 à 2011, soutenu par le Service régional de l’archéologie de la DRAC Occitanie. Ses résultats ont été publiés par le ministère de la Culture dans l’ouvrage Autour de l’étang de Montady, signé notamment par l’historien Jean-Loup Abbé et l’archéologue Philippe Blanchemanche.

Une charte de 1247 pour traverser les terres de l’archevêque

L’opération est connue par deux chartes datées de 1247. Dans la première, Peyre Bedos, viguier de l’archevêque de Narbonne à Capestang, accorde aux « portionnaires » de l’étang de Colombiers et de Montady le droit de faire passer les eaux à travers les terres de l’archevêque, sur les territoires de Nissan et de Poilhes. Le texte cite nommément Guilhem Raimond, seigneur de Colombiers, et trois associés. La plupart sont des notables de Béziers : artisans, notaire.

La charte emploie déjà un vocabulaire technique précis : balma pour la galerie, crosum pour les puits, agulia pour les canaux. Elle ne se contente pas d’autoriser les travaux, elle fixe les règles du jeu pour des générations. Parmi ses clauses :

  • un droit d’entrée de soixante livres melgoriennes, la monnaie des comtes de Melgueil, versé à l’archevêque ;
  • une redevance annuelle de vingt-quatre setiers d’orge pour l’usage de la galerie, payable à la fête de Saint-Nazaire ;
  • trois ou quatre setiers de blé par moulin, selon qu’il compte une ou deux roues, car les associés peuvent bâtir des moulins sur l’eau évacuée ;
  • l’obligation de réparer tous les dommages causés par la galerie, les puits, les fossés et les canaux ;
  • le droit pour l’archevêque de fermer la galerie si les associés ne respectent pas leurs engagements.

Cette dernière clause dit beaucoup des risques perçus à l’époque. L’archevêque est aussi seigneur du grand étang de Capestang et de ses salines : il craint que l’eau douce de Montady ne vienne dessaler ses bassins.

Plus de 120 km de fossés qui convergent vers un cercle

Les textes manquent pour suivre le chantier pas à pas. Les historiens le situent entre 1248 et 1268 : en 1260, les seigneurs procèdent au partage de l’étang, signe que l’aménagement est terminé ou bien avancé, et en 1270 des parcelles bornées sont attestées dans la cuvette. Le résultat est un réseau d’une régularité que la publication du ministère juge unique en France méridionale. Il se compose de plusieurs éléments emboîtés :

  • des fossés rayonnants, dont trois fossés majeurs appelés maïres, qui conduisent l’eau de tout le bassin vers le centre ;
  • le redondel, un fossé circulaire au cœur de la cuvette, où se rassemblent les eaux ;
  • la grande maïre, canal d’évacuation qui rejoint la galerie à contre-pente ;
  • le cercle, un fossé périphérique qui capte les eaux venues des alentours ;
  • les pointes, ces parcelles triangulaires effilées découpées entre les fossés.

Au total, plus de 120 km de fossés rayonnants drainent 425 hectares d’anciennes terres marécageuses. Les chercheurs ont remarqué que les sommets des pointes, au centre, semblent former des angles fondés sur un module de trois degrés ou ses multiples.

Une galerie creusée avec des techniques de mineurs

La galerie d’évacuation mesure 1 364 mètres. Selon la publication du ministère, elle combine un creusement sous l’ensellement d’Ensérune et, probablement, une tranchée à ciel ouvert recouverte ensuite dans les terrains meubles. La construction d’origine se reconnaît à sa couverture de dalles posées en chevron, ce que la notice des monuments historiques décrit comme une fausse voûte en bâtière.

Le principe est celui des qanats d’Orient : des puits verticaux creusés à intervalles réguliers permettent d’attaquer la roche par plusieurs fronts et d’évacuer les déblais. Le nom du lieu de sortie, les Traoucats (les trouées), se réfère à ces puits, mais aussi aux trois sorties successives de la galerie à l’air libre. La proximité des districts miniers du rebord du Massif central et le vocabulaire commun de la charte ont conduit les chercheurs à envisager l’intervention de techniciens venus des mines.

Le site du Malpas, où la galerie traverse la colline, est devenu au fil des siècles un empilement d’ouvrages. La galerie médiévale de l’étang, le tunnel du canal du Midi creusé à l’époque de Riquet et celui de la voie ferrée Sète-Bordeaux s’y superposent, trois époques de génie civil percées dans la même butte.

Des siècles de curages, d’éboulements et de réparations

Le drainage a fonctionné, mais il n’a jamais tourné tout seul. Le 20 octobre 1673, les propriétaires des pointes constatent dans une délibération que le grand canal souterrain qui reçoit toutes les eaux est éboulé, que les pluies de l’hiver ont inondé l’étang et qu’il n’y a pas eu de récolte. Un entrepreneur de Capestang est chargé des travaux, qui doivent être achevés le 15 janvier 1674.

En 1680, le curage de l’aqueduc demande 125 journées de travail, et celui des fossés de l’étang 275. La galerie connaît de lourdes réparations en 1673, 1680, 1685 et 1726, puis d’autres réfections en 1750, 1808 et 1811.

Le drainage a fonctionné, mais il n’a jamais tourné tout seul.

Pour payer ces chantiers, les propriétaires cotisent au prorata de leurs pointes. L’inventaire de 1601 recense 116,5 pointes pour 1 582 sétérées, soit environ 400 hectares, réparties entre trente propriétaires. Le chapitre Saint-Nazaire de Béziers détient près de 20 % des pointes. En 1781 et 1782, l’assemblée des copropriétaires, dirigée par un syndic, lance une nouvelle rénovation des fossés principaux et de la galerie, qui menace ruine. Cette gestion collective a traversé les régimes politiques : aujourd’hui encore, la notice Mérimée du ministère de la Culture désigne comme propriétaire de la galerie une association syndicale autorisée chargée de l’entretien de l’étang.

Du phylloxéra au classement : l’étang réinventé

À la fin du XIXe siècle, le phylloxéra ravage le vignoble languedocien. L’un des rares remèdes consiste à noyer les vignes en hiver, et le fond plat de l’étang s’y prête. Alimenté par le canal du Midi, le canal d’arrosage du Malpas est construit entre 1881 et 1889, financé aux deux tiers par l’État. Sa prise d’eau peut prélever jusqu’à 450 litres par seconde.

Les copropriétaires de l’étang refusent pourtant, en 1887, de transformer leur institution de drainage en association syndicale autorisée, un statut qui implique le contrôle de l’État. Une partie d’entre eux rejoint seulement l’association du nouveau canal. Sur 296 hectares théoriquement irrigables, 125 sont d’abord inscrits, puis 215 après de nouvelles souscriptions.

La forme en roue aurait pu disparaître avec un remembrement. Elle a été sauvée par la protection : le paysage de fossés est protégé depuis 1974, et la galerie souterraine a été classée partiellement au titre des monuments historiques le 16 juin 2009. Un cas comparable de terres gagnées sur l’eau existe sur la façade atlantique, dans les canaux du Marais poitevin creusés par les moines, mais sans ce dessin rayonnant.

RepèreChiffreCe que cela signifie
Charte de l’archevêque1247Autorisation de percer la galerie sous ses terres
Fossés rayonnantsplus de 120 kmLe réseau qui dessine la roue vue du ciel
Galerie d’évacuation1 364 mLe conduit qui vide la cuvette sous Ensérune
Surface drainée425 haLes terres gagnées sur le marais
Pointes recensées en 1601116,5Trente propriétaires se partagent le fond
Classement de la galerie16 juin 2009Protection au titre des monuments historiques
Chiffres tirés de la publication « Autour de l’étang de Montady » (ministère de la Culture) et de la notice Mérimée PA34000063.

Ce que l’on ignore encore sur la galerie de Montady

Plusieurs points restent ouverts. Le calendrier exact du chantier n’est connu que par des indices indirects : la fourchette de 1248 à 1268 repose sur le partage de 1260, un conflit de dîmes en 1268 et l’apparition des pointes en 1270. La charte elle-même porte la mention « ancien style », ce qui rend sa conversion dans notre calendrier délicate.

La galerie n’a jamais été entièrement relevée. Le rapport du Projet collectif de recherche de 2005 décrit un conduit exigu, parcouru en permanence par un courant d’eau de niveau variable, et signale une suspicion de pollution chimique qui exposait les intervenants à des risques. Enfin, les chercheurs s’interrogent sur la rentabilité à long terme de l’opération, au vu des inondations fréquentes et des réparations continuelles.

Le défi a aussi changé de nature. Selon la publication du ministère, l’urbanisation des communes voisines envoie plus vite l’eau dans la cuvette pendant les orages, et l’accumulation de résidus solides dans la galerie fragilise de nouveau l’agriculture. Le dessin vu depuis Ensérune semble immuable. Sous terre, il dépend toujours d’un tunnel médiéval qu’il faut entretenir.

Questions fréquentes

Qui a asséché l’étang de Montady ?

Un groupe d’associés, les portionnaires, dont Guilhem Raimond, seigneur de Colombiers, et des notables de Béziers. Ils ont obtenu en 1247 l’accord de l’archevêque de Narbonne pour faire passer l’eau sous ses terres.

Quand les travaux ont-ils eu lieu ?

Les historiens les situent entre 1248 et 1268. Le partage de l’étang en 1260 et la mention de parcelles bornées en 1270 montrent que le drainage était alors achevé ou presque.

Quelle est la longueur du tunnel de Montady ?

La galerie d’évacuation mesure 1 364 mètres selon la publication du ministère de la Culture. Elle passe sous la colline d’Ensérune, au site du Malpas, et ressort au lieu-dit les Traoucats.

Pourquoi les champs forment-ils une roue ?

Les fossés de drainage rayonnent depuis le bord de la cuvette vers un fossé circulaire central, le redondel. Les parcelles triangulaires découpées entre ces fossés produisent le dessin en étoile.

Peut-on visiter la galerie souterraine ?

Les sources consultées ne la présentent pas comme visitable : c’est un conduit exigu, parcouru en permanence par l’eau, que même les chercheurs ont eu du mal à explorer. Le meilleur point de vue sur l’étang reste le sommet de l’oppidum d’Ensérune.

L’étang de Montady est-il protégé ?

Oui. Le paysage de fossés est protégé depuis 1974 et la galerie souterraine a été classée partiellement monument historique le 16 juin 2009.
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