Gravi sur ordre du roi en 1492 : le mont Aiguille et l’acte de naissance de l’alpinisme

Le mont Aiguille, dent calcaire détachée du Vercors, en Isère
Le mont Aiguille (Isère). Photo : Ylliab Photo from Grenoble, France, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Le 26 juin 1492, un capitaine du roi et sa troupe atteignent le sommet d’une montagne que l’on croyait inaccessible, en Isère. Ils y montent sur ordre de Charles VIII, avec des échelles et des crochets, et un notaire pour constater l’exploit. C’est l’acte de naissance de l’alpinisme.

Le mont Aiguille est une dent avancée de la falaise orientale du Vercors, sur la commune de Chichilianne, à la limite du Trièves. Il culmine à 2 087 mètres et se détache du massif, ce qui lui donne cette silhouette de tour isolée visible de très loin.

Le mont Inaccessible

Dès le XIIIe siècle, Gervais de Tilbury le présente comme l’une des sept merveilles du Dauphiné. Son nom latin médiéval dit le reste : Mons inaccessibilis, le mont Inaccessible. La population y voit un énorme rocher, trop haut et trop raide pour être gravi par un homme.

Autour de cette impossibilité, des légendes se forment. La plate-forme sommitale apparaît dans bien des esprits comme une sorte d’Éden, un territoire préservé du monde profane. En 1211, Gervais de Tilbury, neveu du roi d’Angleterre Henri II, le décrit comme un mont inaccessible d’où tombe une source transparente, et dont le sommet est couvert d’une herbe verdoyante.

Son nom latin médiéval dit le reste : Mons inaccessibilis, le mont Inaccessible.

Ces récits ont retenu l’attention des princes, et c’est probablement ce qui explique la suite : quand une montagne est réputée inaccessible et qu’elle est décrite comme un jardin suspendu, un roi finit par vouloir savoir.

Les lavandières du sommet

La légende la plus tenace veut que l’on aperçoive parfois, au sommet, des draps blancs étendus à sécher, selon l’usage des lavandières. L’explication est prosaïque : les lambeaux de neige qui subsistent au printemps sur la prairie sommitale, vus de loin depuis un autre sommet, suffisent à faire naître l’image.

Les dessinateurs du Moyen Âge, eux, le représentent en forme de champignon ou de pyramide renversée, ce qui exagère un profil déjà singulier. Sous l’Ancien Régime, le mont Aiguille jouit d’une popularité supérieure à celle des géants des Alpes, alors ignorés du plus grand nombre : la montagne célèbre n’était pas la plus haute, mais la plus étrange.

Rabelais lui-même raconte l’ascension de façon très libre, se trompant sur la forme de la montagne comme sur le nom de l’alpiniste, et prétendant qu’on trouva au sommet un vieux bélier dont nul ne savait comment il était arrivé là.

26 juin 1492 : l’ordre du roi

Charles VIII donne l’ordre. Antoine de Ville, seigneur lorrain de Domjulien et Beaupré, capitaine du roi, s’en charge. Il est accompagné, selon les sources, de sept hommes ou d’une vingtaine, auxquels s’ajoute un notaire, présence qui en dit long sur la nature de l’entreprise : il s’agit d’établir un fait, pas seulement de grimper.

La méthode est celle du génie militaire de l’époque : des échelles, des crochets, des cordes, c’est-à-dire les techniques du siège appliquées à une falaise. C’est pour cette raison que les historiens de la discipline y voient aussi l’acte de naissance de l’escalade artificielle, celle qui utilise le matériel pour progresser là où les prises manquent.

L’exploit marque son époque. François Rabelais le mentionne dans son Quart Livre, et le mont, jusque-là dit Inaccessible, est rebaptisé Aiguille-Fort. En 2022, une équipe d’archéologie expérimentale a refait l’ascension en n’employant que des outils du XVe siècle, confirmant la faisabilité du récit.

DateÉvénementCe que ça change pour la montagne
XIIIe siècleClassé parmi les sept merveilles du Dauphinéla réputation précède l’exploit de trois siècles
26 juin 1492Première ascension par Antoine de Villela naissance de l’alpinisme, actée par notaire
1834Deuxième ascension, par un berger de Trésanne342 ans d’intervalle, six échecs le même jour
1877Premier touriste au sommetÉdouard Rochat met 1 h 35 par la voie normale
27 août 1957Premier atterrissage au sommetHenri Giraud pose un Piper Cub sur la prairie sommitale
27 janvier 1992Descente à skis d’un couloir de 120 mpour le cinq centième anniversaire de la première
Cinq siècles d’exploits sur un rocher de deux mille mètres.

Trois siècles et demi de silence

Ce qui suit l’exploit de 1492 est presque aussi parlant que l’exploit lui-même : plus personne ne remonte pendant 342 ans. Il faut attendre 1834 pour une deuxième ascension, et elle ne doit rien à une expédition officielle.

Cette année-là, sept hommes tentent de renouveler l’exploit. Un seul y parvient : un berger de Trésanne, c’est-à-dire quelqu’un qui connaissait le terrain par son métier. Le rapport de un sur sept donne la mesure de la difficulté réelle.

En 1656, un érudit dauphinois, Denys de Salvaing de Boissieu, consacre encore un chapitre au mont dans son ouvrage sur les sept merveilles du Dauphiné : plus d’un siècle et demi après l’ascension, la montagne reste un objet de curiosité savante.

La suite appartient à l’histoire du tourisme et du sport. En 1877, Édouard Rochat, membre du Club alpin français, devient le premier touriste au sommet, en 1 h 35 par la voie normale, accompagné d’un certain Magadon et d’un jeune du pays. Puis viennent les aviateurs et les skieurs : Pierre Tardivel et Rémy Lécluse descendent à skis un couloir de 120 mètres le 27 janvier 1992, pour le cinq centième anniversaire de la première ascension.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, on comprend pourquoi le mont a été jugé inaccessible : il est détaché de la falaise du Vercors, entouré de vide sur presque tout son pourtour, et son sommet est une plate-forme herbeuse, invisible depuis la vallée. Le mythe du jardin suspendu vient de là.

Géologiquement, c’est une dent calcaire isolée par l’érosion, un témoin de ce qu’était la falaise avant que le versant ne recule. Le massif environnant continue d’ailleurs le même travail : le mont Aiguille est l’état actuel d’un processus, pas une forme définitive.

Son nom latin médiéval le disait déjà autrement : Supereminet invius, il se dresse, inaccessible.

Il est entièrement compris dans le périmètre de la réserve naturelle nationale des hauts plateaux du Vercors. L’escalade s’y pratique toujours, en particulier sur la face nord-ouest, sur un calcaire qui n’a rien perdu de sa difficulté depuis 1492.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.

Sources : notice du mont Aiguille, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Pourquoi cette ascension est-elle célèbre ?

Parce qu'elle est généralement considérée comme l'acte de naissance de l'alpinisme et de l'escalade artificielle. Elle a été décrite par François Rabelais dans son Quart Livre.

Qui était Antoine de Ville ?

Un seigneur lorrain de Domjulien et Beaupré, capitaine du roi. Il était accompagné, selon les sources, de sept hommes ou d'une vingtaine, plus un notaire chargé de constater l'exploit.

Comment ont-ils fait ?

Avec des échelles et des crochets. En 2022, une équipe d'archéologie expérimentale a refait l'ascension en n'utilisant que des outils du XVe siècle.

Pourquoi si longtemps avant la deuxième ascension ?

Parce que la difficulté est réelle et que la motivation manquait. En 1834, sept hommes tentent l'ascension : seul un berger de Trésanne parvient au sommet.

A-t-on déjà atterri au sommet ?

Oui. Henri Giraud, pilote de l'Aéro-Club du Dauphiné, s'est posé sur la prairie sommitale le 27 août 1957 avec un Piper Cub, puis le 22 mars 1960 sur skis.
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