Au pied du refuge Cézanne, au Pré de Madame Carle, le glacier Blanc arrivait encore en 1815, selon les estimations du Parc national des Écrins. Aujourd’hui, il faut marcher jusqu’à une gorge rocheuse perchée vers 2 650 mètres d’altitude pour toucher son front. Entre 1986 et 2019, les agents du Parc ont mesuré son recul mètre par mètre : 999 mètres exactement.
Le glacier Blanc, dans la vallée de la Vallouise (Hautes-Alpes), naît vers 4 015 mètres au sommet du dôme de neige des Écrins et s’écoule sur environ 5 500 mètres, d’après la fiche que lui consacre le Parc national des Écrins. Le Parc le présente comme le plus long glacier du massif. Sa longueur est mesurée depuis plus d’un siècle et son bilan de masse est calculé chaque année depuis 2000.
Du Pré de Madame Carle à une gorge rocheuse : deux siècles de recul
Au sortir du Petit Âge glaciaire, le glacier Blanc descendait beaucoup plus bas qu’aujourd’hui. Sa position vers 1820 est connue grâce aux anciennes moraines, explique le Parc. À la fin du XIXe siècle, il rejoignait encore le glacier Noir au Pré de Madame Carle.
Au XXe siècle, le recul a été constant, entrecoupé d’avancées, dont une très spectaculaire dans les années 1980. Le Parc a résumé ces deux périodes dans un bilan publié en novembre 2012 : entre 1815 et 1986, année qui marque la fin d’une légère avancée, le glacier a reculé en moyenne de neuf mètres par an. De 1986 à 2012, le retrait a atteint 726 mètres, soit 28 mètres par an, et 41 mètres par an sur les dix dernières années de cette période.
Les mesures de longueur ont été conduites pendant plus d’un siècle par différents services de l’État, puis reprises par le Parc national depuis les années 1980.
Les années 2011 et 2012 illustrent la manière dont un front recule par à-coups :
- en 2011, le front recule de 76 mètres, et un morceau de 50 mètres de large se sépare du glacier en rive droite ;
- en 2012, quatre morceaux plus petits se détachent et le recul atteint 101 mètres ;
- le front n’étant plus visible depuis le point de mesure utilisé depuis 2007, un nouveau point est installé à 10 mètres du front, où le glacier atteignait 85 mètres d’épaisseur en 1986, selon le garde-moniteur Martial Bouvier.
En octobre 2019, le Parc annonçait un recul de 59 mètres sur l’année, portant le total depuis 1986 à 999 mètres, selon son bilan de l’année 2019. Pour la période 1985-2015, sa fiche patrimoniale retient de son côté une perte de 760 mètres.
Un front coincé dans une gorge, qui recule par sursauts
Depuis 2021, les chiffres annuels sont très irréguliers. Le Parc l’explique par la position du front, enchâssé dans une gorge rocheuse. Dans son bilan du 28 octobre 2025, il détaille les reculs successifs : 4 mètres en 2021, 30 mètres en 2022, 1,7 mètre en 2023, 16 mètres en 2024 et 17 mètres en 2025. Le front se trouve toujours aux alentours de 2 650 mètres d’altitude.
Le dossier de presse publié par le Parc en 2025 résume la période 2020-2024 par un recul de plus de 50 mètres en quatre ans.
Ces chiffres plus modestes que ceux des années 2010 ne signifient pas que le glacier va mieux. Le Parc rappelle que, pour être pertinentes, les variations de longueur doivent être considérées sur des moyennes de cinq à dix ans. C’est le bilan de masse annuel qui donne, selon lui, le bilan de santé du glacier.
Peser le glacier : la méthode des balises depuis 2000
Le bilan de masse calcule chaque année la différence entre la neige accumulée pendant l’hiver et la neige et la glace perdues pendant l’été. Le protocole, lancé en 2000 par le Parc national, repose sur deux campagnes : la mesure de l’accumulation à la mi-mai, puis celle de l’ablation, c’est-à-dire de la fonte, à la fin septembre.
Le dispositif s’est étoffé avec le temps :
- au printemps, des carottages donnent la densité et l’épaisseur de neige, converties en lame d’eau ;
- pendant l’été, des balises plantées dans la neige et la glace mesurent l’ablation ;
- depuis 2018, le suivi couvre toute la longueur du glacier, entre 2 900 et 3 920 mètres d’altitude, avec six nouvelles balises, dont l’une sous le dôme de neige des Écrins vers 3 900 mètres ;
- en mai 2026, une station météorologique temporaire a été installée sur le glacier pour un projet de l’Institut des géosciences de l’environnement (IGE).
Depuis 2018, d’après le livret du Parc, le glacier Blanc est intégré au service national d’observation GLACIOCLIM avec quatre autres glaciers des Alpes françaises, et ses données sont versées au World Glacier Monitoring Service de Zurich. Les mesures sont aujourd’hui réalisées par les agents du Parc avec les glaciologues Mylène Bonnefoy et Emmanuel Thibert, de l’IGE.
Ce que disent les bilans : presque 21 mètres d’eau en 24 ans
Le dossier de presse de 2025 donne la synthèse : depuis 2000, le glacier n’a connu que quatre années de bilan positif, et il a perdu presque 21 mètres d’eau en 24 ans. Les pertes sont systématiques depuis dix ans, précise le Parc dans ses bilans de 2024 et de 2025.
En 2024, selon le Parc, un stock de neige exceptionnel n’a pas suffi à stopper la perte de masse. L’accumulation atteint cette année-là environ 2,39 mètres d’eau, la deuxième plus forte des 25 années de mesure après 2001, et le bilan reste pourtant négatif, à 0,39 mètre d’eau. Le Parc relève que des apports de sable saharien, nombreux entre le 15 février et le 20 juin 2024, ont accru l’absorption du rayonnement solaire par la neige.
En 2025, l’hiver est moyen, avec environ 1,73 mètre d’eau accumulé, et la fonte atteint environ 2,46 mètres d’eau. Le bilan s’établit à moins 0,73 mètre d’eau le 16 septembre 2025, une valeur proche de la moyenne des 25 années d’observation.
Pour 2026, seuls les chiffres de printemps sont publiés au 11 octobre 2026, le bilan dépendant des mesures d’automne. Les mesures du 26 au 28 mai donnent une accumulation d’environ 1,51 mètre d’eau, un peu en dessous de la moyenne des 27 années de mesure. Le Parc rappelle que la fonte totale avoisine 13 millions de mètres cubes d’eau chaque été depuis 2014 et que le glacier perd un volume net de 4 à 5 millions de mètres cubes par an.
| Repère | Valeur | Source et date |
|---|---|---|
| Recul moyen du front, 1815-1986 | 9 m par an | Parc national des Écrins, 2012 |
| Recul du front, 1986-2019 | 999 m | Parc national des Écrins, octobre 2019 |
| Recul du front en 2025 | 17 m | Parc national des Écrins, 28 octobre 2025 |
| Bilan de masse 2025 | -0,73 m d’eau | Parc national des Écrins avec l’IGE, 2025 |
| Perte cumulée depuis 2000 | presque 21 m d’eau en 24 ans | Dossier de presse du Parc, 2025 |
| Surface, 2014 puis 2019 | environ 480 puis 440 ha | Cartographie INRAE de septembre 2019 |
Une perte accélérée entre 2014 et 2019, vue d’hélicoptère
Tous les cinq ou dix ans, les équipes d’INRAE cartographient le glacier pour mesurer ses variations d’épaisseur. En septembre 2019, elles ont utilisé pour la première fois dans le massif l’altimétrie laser depuis un hélicoptère, avec une précision inférieure au mètre. Les résultats, présentés par le Parc dans un article d’août 2021, montrent une accélération nette :
- entre 2014 et 2019, la surface passe d’environ 480 à 440 hectares, soit 8 hectares par an, contre 3,3 hectares par an entre 2002 et 2014 ;
- sur la même période, le front recule d’environ 300 mètres, soit 60 mètres par an ;
- l’épaisseur baisse de 6,8 mètres en moyenne, avec 45 mètres de moins vers le front ;
- le glacier perd 1,1 mètre d’eau par an, contre 0,76 mètre entre 2002 et 2014.
Selon les cartes anciennes, le glacier perdait environ 15 centimètres d’eau par an entre 1904 et 1925, 25 centimètres dans les années 1950-1960, puis 50 centimètres dans les années 1980-2000. Le Parc en conclut que, sur un siècle, la perte de masse annuelle du glacier a été multipliée par presque dix.
Selon le Parc, sur un siècle, la perte de masse annuelle du glacier a été multipliée par presque dix.
Le glacier Blanc n’est pas le seul glacier français dont on suit ainsi la fonte : dans le massif du Mont-Blanc, la mer de Glace a perdu 150 mètres d’épaisseur depuis 1900, et la télécabine du Montenvers a dû suivre sa descente.
Ce que les mesures ne disent pas encore
Plusieurs chiffres demandent de la prudence. Les reculs annuels du front dépendent fortement de la topographie : depuis que la langue est coincée dans une gorge, une année à 1,7 mètre peut succéder à une année à 30 mètres. Les altitudes du front sont elles-mêmes données de façon approchée par le Parc, et la surface varie selon les documents, entre 460 hectares sur la fiche patrimoniale et 400 hectares dans l’article de juillet 2026.
L’avenir du glacier reste aussi une projection. Le livret publié par le Parc en octobre 2026 juge prévisible que le glacier Blanc laisse place à deux, voire trois lacs retenus par des barrages de moraine ou de glace, sans donner d’échéance. Le nouveau projet de l’IGE, qui vise un bilan de masse quotidien et une estimation de la part de la fonte dans le débit du torrent, devrait préciser ce que le glacier apporte réellement à la rivière en été.

