Le 18 juin 1972, douze personnes se réunissent chez un notaire des Hautes-Alpes pour constituer une association. Objet : sauver une abbaye du XIIe siècle au fond d’une forêt, qui n’abrite plus que trois familles et sert de ferme. Le chantier durera quarante ans.
Les douze fondateurs se répartissent en cinq religieux, un prêtre diocésain et six laïcs. Le registre officiel des associations enregistre la déclaration le 20 juin, deux jours après l’acte. Et dès le premier été, des chantiers de jeunes bénévoles venus d’une université française travaillent sur place.
Quarante ans, et une date qu’on ne trouve nulle part
La fin du chantier a une date précise : le 28 juin 2012, avec l’inauguration du cloître restauré et la mise en eau de son lavabo. Cette date se lit dans le bulletin de l’association rendant compte de son assemblée générale ; les pages de présentation de l’abbaye, du conseil départemental et de l’Office national des forêts s’en tiennent, elles, à la seule année 2012.
Quarante ans séparent donc la constitution de l’association de l’achèvement du cloître. Et les travaux n’ont pas cessé pour autant : le tableau des dépenses culturelles de la direction régionale des affaires culturelles arrêté pour 2020 porte encore une opération sur ce site, 156 743 euros de subvention programmée pour l’assainissement, la stabilisation climatique et la restauration d’un ancien parloir, dont 156 153 euros déjà engagés avant 2020.
Ce que l’association comptait, ce sont ses adhérents plutôt que ses bénévoles : 1 182 en 1992, jusqu’à 1 290 fin 1994, 834 en 2013. Aucun total de bénévoles ni volume de maçonnerie reprise n’est documenté, et aucun n’est donc avancé ici. C’est pourquoi la mesure de ce sauvetage est sa durée et son point de départ, douze personnes, plutôt qu’un bilan de chantier.
Douze fondateurs, trois familles sur place, quarante ans de travaux : le sauvetage se mesure en durée, faute de bilan chiffré.
Le classement de 1974 qui n’existe pas
Une erreur circule largement sur cette abbaye, reprise par des organismes publics et par des offices de tourisme : un classement au titre des monuments historiques en 1974. La notice du ministère de la Culture est explicite, ce classement a été annulé.
Les protections réellement en vigueur sont deux. Un arrêté du 8 juin 1989, qui ne porte que sur l’ancien cellier, parcelle E 24. Un arrêté du 9 mars 1999, qui porte sur les bâtiments anciens de l’abbaye, l’abbatiale comprise, et sur les parcelles qui les portent. La notice précise que la partie du classement du 8 juin 1989 visant l’abbatiale, l’aile des moines et l’aire du cloître a été annulée elle aussi, de même que les inscriptions du 26 septembre 1969 et du 21 octobre 1986.
La propriété est aussi inhabituelle. L’association est propriétaire de la plupart des parcelles, et l’État, par le ministère de la Culture, est copropriétaire de l’une d’elles avec elle. Une association de sauvegarde possède donc le monument qu’elle a relevé, en copropriété partielle avec l’État.
| Élément | Ce qui est établi | Source |
|---|---|---|
| Constitution de l’association | 18 juin 1972, douze fondateurs | association et registre officiel |
| Inauguration du cloître | 28 juin 2012 | bulletin de l’association |
| Protections en vigueur | arrêtés du 8 juin 1989 et du 9 mars 1999 | notice du ministère de la Culture |
| Classement de 1974 | annulé | notice du ministère de la Culture |
| Opération encore inscrite au tableau 2020 | 156 743 euros programmés, 156 153 euros engagés avant 2020 | tableau des dépenses culturelles régionales |
Un détail dit la nature de ce sauvetage. Ce que l’association comptait, année après année, ce sont des adhérents, pas des heures de chantier : plus de mille au début des années 1990, encore huit cent trente-quatre en 2013. Un monument relevé par une association vit de cotisations autant que de subventions, et c’est cette base de donateurs qui a tenu quarante ans.
Une abbaye devenue ferme
Pour mesurer l’ampleur du travail, il faut imaginer l’état de départ. L’abbaye, fondée au XIIe siècle et relevant d’un ordre monastique aujourd’hui disparu, a perdu sa communauté à la fin de l’Ancien Régime, à une date que les sources situent soit en 1769, soit à la fin de 1779. Les bâtiments ont ensuite été vendus, divisés, couverts de toitures de fortune et habités.
C’est cette abbaye-là que douze personnes ont entrepris de dégager en 1972 : des murs du XIIe siècle à l’intérieur d’une ferme, avec des familles qui y vivaient. Le parti architectural a été retrouvé plutôt que restitué, et il est simple, une nef unique de quatre travées, un transept et un chevet plat.
Trois dates de fondation circulent et ne se contredisent pas vraiment : une donation en 1130, la cession de la forêt en 1132, l’arrivée des moines en 1142. La notice du ministère range en revanche l’édifice parmi les constructions de cisterciens, là où l’association et le conseil départemental nomment l’ordre de Chalais, un ordre proche des cisterciens mais distinct, et disparu à la fin du XIVe siècle.
Ce qui circule sans origine : une fréquentation de la forêt de l’ordre de soixante mille visiteurs, et l’explication des sept voûtes par les sept jours de la semaine. Aucune des deux n’est sourcée. Les sapins remarquables de la forêt, hauts de plus de quarante mètres et vieux de plus de deux siècles, sont donnés par un office de tourisme et non par le gestionnaire forestier.
La forêt fait partie du monument, et pas seulement comme décor. La cession de la forêt en 1132 est l’un des trois actes de fondation, et c’est elle qui faisait vivre l’abbaye : bois d’oeuvre, bois de chauffage, pâturage. Elle couvre aujourd’hui 878 hectares en forêt domaniale, gérée par l’établissement public forestier, et le lien entre l’abbaye et son massif n’a jamais été rompu.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, Boscodon est un rectangle de pierre et de tuiles au milieu de 878 hectares de forêt domaniale, sans village autour, à l’écart de la route qui longe le lac. C’est exactement ce que cherchaient les fondateurs du XIIe siècle, un fond de vallon boisé, et c’est ce qui a failli la perdre : trop loin pour qu’on la remarque, trop isolée pour qu’on l’entretienne.
Le contraste avec les abbayes restées au contact d’un bourg est net, même si aucune étude consultée ne le chiffre : une voisine de village pouvait être réaffectée en église paroissiale ou en bâtiment public, et survivre par l’usage. Celle-ci a survécu parce que douze personnes ont décidé, un jour de juin 1972, qu’elle en valait la peine.
Reste la leçon de ce dossier pour qui écrit sur le patrimoine. Un classement cité partout depuis plus de cinquante ans, et annulé. Une date d’achèvement qui n’existe que dans un bulletin associatif. Et des travaux encore financés huit ans après l’inauguration qu’on présente comme la fin de l’histoire.
Sources : bulletin de l’association de l’abbaye de Boscodon, rapport moral d’assemblée générale ; registre national des associations et base officielle des entreprises ; base POP du ministère de la Culture, notice de l’abbaye ; portail du patrimoine du conseil départemental des Hautes-Alpes ; Office national des forêts pour la forêt domaniale ; tableau des dépenses culturelles de la direction régionale des affaires culturelles pour 2020.

