Depuis la mise en eau de Serre-Ponçon, deux crues seulement ont échappé au barrage : mai 2008 et décembre 2023. C’est l’établissement public de bassin de la Durance qui l’écrit.
Le barrage se trouve sur la Durance, à la limite des Hautes-Alpes et des Alpes-de-Haute-Provence. Sa retenue couvre environ 28 kilomètres carrés.
Deux crues en plus de soixante ans
Le chiffre vient du livret consacré aux crues par l’établissement public territorial de bassin de la Durance. Depuis la mise en eau, que ce document date de 1962, seules les crues de mai 2008 et de décembre 2023 n’ont pu être complètement laminées par l’aménagement.
Laminer, dans ce vocabulaire, ne veut pas dire supprimer : cela veut dire étaler dans le temps et abaisser le pic. Un grand réservoir stocke le volume qui arrive trop vite et le relâche ensuite, quand la rivière peut l’absorber.
Le même gestionnaire pose aussitôt la limite du dispositif. Lorsque les retenues sont pleines, les barrages laissent passer les crues sans les aggraver : la protection ne vient pas du béton ni du remblai, elle vient de la place encore disponible dans la retenue.
Le livret précise d’ailleurs que les grands réservoirs, celui de Serre-Ponçon sur la Durance et celui de Sainte-Croix sur le Verdon, ont été créés dans les zones de relief de manière à disposer d’une grande capacité de stockage.
| Caractéristique | Valeur | Précision |
|---|---|---|
| hauteur sur fondation | 129,5 m | fiche technique de référence |
| hauteur, sans référence précisée | 123,5 m | page de visite d’EDF et préfecture des Hautes-Alpes |
| hauteur sur terrain naturel | 120 m | présentation technique EDF DTG, 2014 |
| longueur en crête | 600 m | |
| volume du remblai | 14 hm3 | barrage en remblai, pas en béton |
| volume de la retenue | 1 270 hm3 | à la retenue normale |
| surface de la retenue | 28,2 km2 | à la retenue normale |
| évacuateur de crue | 3 500 m3/s | aux plus hautes eaux |
| vidanges de fond | 1 200 m3/s | deux vidanges, à la retenue normale |
Ce n’est pas un barrage poids
La confusion est répandue, et elle est entretenue par l’exploitant lui-même, qui écrit barrage poids sur sa page de visite. Les sources techniques disent autre chose.
Le ministère de la Culture indique que le barrage lui-même est réalisé en matériaux meubles. Une présentation technique d’EDF parle d’un barrage en terre, avec un noyau argileux de 8 mètres d’épaisseur en crête et de 55 mètres à l’assise. La monographie du Comité français des barrages et réservoirs donne une fondation sur calcaire et marno-calcaire du Lias et sur alluvions.
La raison est géologique, et c’est le ministère de la Culture qui l’écrit : en raison d’assises rocheuses extrêmement profondes, les fondations ne pouvaient être réalisées que sur les alluvions de la Durance, et le barrage a été réalisé en matériaux meubles afin de s’accommoder des tassements éventuels.
La conséquence pratique est qu’il faut écarter la formule de plus grand barrage poids d’Europe, que l’on rencontre encore. Serre-Ponçon est un très grand barrage, mais pas de ce type.
Le gestionnaire de bassin écrit que les barrages pleins laissent passer les crues sans les aggraver.
Deux villages sous l’eau, un seul rebâti
Le prix humain est documenté. Le contexte historique signé par l’historien Jean-Marie Guillon l’énonce ainsi : deux villages, Savines et Ubaye, treize hameaux ont été submergés et 1 200 personnes évacuées.
Savines a été reconstruit, et sa reconstruction est une opération d’urbanisme à part entière, présentée par le ministère de la Culture comme une expérience urbaine inédite : architecte Achille de Panaskhet, chantiers de 1954 à 1962.
Le nouveau village est implanté sur un replat, à l’entrée du viaduc de 924 mètres qui traverse le lac. L’historien Jean-Marie Guillon relevait que le village reconstruit n’avait pas plus d’habitants que dans les années 1950, environ 850 ; la commune, qui s’appelle depuis Savines-le-Lac, en compte 1 102 aujourd’hui selon l’Insee.
Ubaye, lui, n’a jamais été rebâti. C’est la différence la plus nette entre les deux noms que l’on cite toujours ensemble : l’un a été déplacé, l’autre a simplement disparu.
Trois dates de mise en eau, toutes officielles : l’exploitant retient 1959, le ministère de la Culture décrit une mise en eau à partir de la fin de 1959 et un achèvement en mai 1961, l’établissement de bassin écrit 1962. Les trois sont des sources institutionnelles, et aucune n’explique son écart avec les autres. Le texte fondateur, lui, ne prête pas à discussion : la loi du 5 janvier 1955 a déclaré d’utilité publique la régularisation de la Durance par un réservoir à Serre-Ponçon.
Une usine dans la montagne
La centrale n’est pas au pied du barrage mais creusée dans la rive gauche. Elle comprend trois salles souterraines : celle des vannes, celle des quatre turbines Francis et de leurs alternateurs, et celle des transformateurs. L’une d’elles dépasse cent mètres de long.
Serre-Ponçon est la tête d’une chaîne. Du barrage jusqu’à l’étang de Berre, EDF compte seize barrages et vingt-trois centrales hydroélectriques, pour 2 067,5 mégawatts installés et 5,1 térawattheures produits en moyenne par an.
Pour cette usine seule, la préfecture des Hautes-Alpes donne une puissance de 380 mégawatts et une production d’environ 700 millions de kilowattheures par an. EDF, sur sa page de visite, s’en tient à un équivalent exprimé en nombre d’habitants, 274 000 personnes.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la forme de la retenue raconte la vallée noyée. Les 28 kilomètres carrés d’eau suivent exactement les anciens fonds de vallée de la Durance et de l’Ubaye, et le relief qui les encadre explique le choix du site.
Le viaduc de Savines, 924 mètres, traverse le lac là où le village se trouvait. C’est l’un des rares endroits où l’on voit d’un seul regard ce qui a été perdu et ce qui a été construit à la place.
La vue montre enfin le remblai pour ce qu’il est : une masse de 14 hectomètres cubes de matériaux, large à la base, sans la verticalité d’un barrage en béton. La silhouette suffit à corriger l’erreur du barrage poids.
Un détail passe inaperçu au sol et saute aux yeux d’en haut : le barrage n’est pas la seule ouverture de la vallée. L’évacuateur de crue, avec ses deux vannes segment, sa galerie et son saut de ski, forme un ouvrage à part, dimensionné pour 3 500 mètres cubes par seconde.
Ce débit est le maximum que l’évacuateur peut relâcher aux plus hautes eaux. Le livret du gestionnaire de bassin ne dit pas ce qui s’est passé à l’évacuateur en mai 2008 et en décembre 2023 : il écrit seulement que ces deux crues n’ont pu être complètement laminées par l’aménagement.
À voir autour
- Le lac de Vassivière : des villages noyés à la cote 642
- Le lac de Guerlédan : dix-sept écluses englouties
- Le lac du Salagou : 102 millions de mètres cubes
Pour aller plus loin : La rubrique Vu du ciel.
Sources : syndicat mixte d’aménagement de la vallée de la Durance, établissement public territorial de bassin, livret « Les crues en Durance », pour les crues de mai 2008 et décembre 2023 et pour le rôle des retenues ; monographie du Comité français des barrages et réservoirs et présentation technique EDF DTG de 2014 pour le type d’ouvrage et les caractéristiques ; ministère de la Culture pour les matériaux meubles, le calendrier du chantier, la reconstruction de Savines et les labels ; contexte historique signé par l’historien Jean-Marie Guillon pour les villages submergés et les 1 200 personnes évacuées ; Légifrance, loi du 5 janvier 1955 ; exploitant pour les chiffres de visite et la chaîne hydroélectrique.

