Le 15 août 1944, premier jour du débarquement de Provence, des bombardiers alliés survolent Sisteron pour couper les ponts qui franchissent la Durance et le Buëch. Des bombes tombent sur la ville. Au-dessus des toits, la citadelle qui garde la cluse depuis le Moyen Âge sort de la journée gravement endommagée.
Perchée au-dessus de la Durance, dans les Alpes-de-Haute-Provence, la citadelle de Sisteron fait partie de ces monuments que l’on voit avant la ville elle-même. Son histoire militaire s’étale sur huit siècles, et un bombardement allié, en plein été 1944, l’a profondément meurtrie, selon les mots du site officiel du monument. La mairie de Sisteron le résume sur son parcours du patrimoine : ce jour-là, l’aviation anglo-américaine bombarde la ville, « tuant une centaine de sisteronais et détruisant maisons et monuments ».
Un verrou de pierre sur la cluse de la Durance
Sisteron occupe un site que les géographes appellent une cluse : un passage étroit où la Durance franchit une barrière rocheuse, près de sa confluence avec le Buëch. D’un côté, la ville et sa citadelle s’accrochent à un éperon. Sur l’autre rive se dresse le rocher de la Baume, dont les strates sont presque verticales. D’après l’article de Wikipédia consacré à la commune, Sisteron est un site-pont, le seul où un pont sur la Durance a subsisté de façon durable de l’Antiquité au XIXe siècle.
Le site officiel de la citadelle présente le monument comme « dominant la cluse où coule la Durance », entre Provence et Dauphiné. Il s’étend sur 10 hectares et offre, selon la même source, une vue sur 150 km de Haute-Provence. La notice Mérimée du ministère de la Culture insiste sur une autre singularité : sa verticalité, avec quatre niveaux d’enceintes au sud et trois au nord. Elle y voit un archétype de fortification bastionnée antérieure à Vauban, dont les dispositions principales datent du tout début du XVIIe siècle et restent authentiques.
Ce type de verrou rocheux n’est pas propre à la Provence. On le retrouve par exemple à Besançon, où la citadelle occupe un éperon dans la boucle du Doubs.
Huit siècles de chantiers, d’Henri IV à Vauban
Le rocher a été fortifié très tôt, mais il ne reste rien de l’oppidum ni du château du haut Moyen Âge. Le site officiel de la citadelle date du XIIe siècle le donjon et les chemins de ronde construits sur l’étroite épine rocheuse ; sa page histoire dit plus prudemment « du XIIIe, voire du XIIe siècle ». Les grandes étapes suivantes se lisent dans la chronologie publiée par le monument :
- 1562 : les guerres de Religion gagnent la Provence ; la place sert de refuge aux protestants et les catholiques l’assiègent deux fois ;
- 1589 : les grands travaux commencent à l’avènement d’Henri IV, et le plan général est en place en 1611 ;
- 1639 : Richelieu fait enfermer dans le cachot du donjon le prince Jean Casimir Vasa, futur roi de Pologne ;
- 1692 : Vauban étudie la place après l’invasion de la haute vallée de la Durance par le duc de Savoie, mais seuls la poudrière et un puits sont réalisés ;
- 5 mars 1815 : privés de poudre, les 23 canons de la citadelle laissent passer Napoléon et ses 1 200 soldats au retour de l’île d’Elbe.
Les fortifications bastionnées de la fin du XVIe siècle sont souvent attribuées à Jean Errard, ingénieur d’Henri IV. Le site de la citadelle estime qu’elles sont plus sûrement l’œuvre de Jehan Sarrazin, ingénieur du roi dans la deuxième moitié du XVIe siècle. Au XIXe siècle, de 1842 à 1860, de nouveaux travaux adaptent la place. La page architecture du monument précise qu’un escalier souterrain a été creusé dans le rocher entre 1840 et 1845 : il compte 258 marches et reliait la citadelle à la porte nord de la ville, dite porte du Dauphiné.
La place perd ensuite son rôle militaire. Le site officiel indique un déclassement en 1894, un classement monument historique en 1925 et un rachat par la ville en 1928, année où est créé le théâtre de verdure de 1 500 places. En 1940, la citadelle est réquisitionnée et devient « centre de séjour surveillé ». En juillet 1944, la Résistance libère les prisonniers politiques qui y étaient enfermés.
15 août 1944 : les ponts visés, la ville touchée
Le déroulé détaillé de la journée est surtout connu par l’article de Wikipédia sur Sisteron. Ce jour-là, des B-26 Marauder français et des forteresses volantes américaines du 42nd Bombardment Wing tentent de couper le pont ferroviaire et les ponts routiers qui enjambent le Buëch et la Durance. La météo n’est pas favorable. Les accès sont atteints, mais les ponts ne sont pas détruits. Selon le même article, la formation américaine, forcée à une manœuvre d’évitement après son premier passage, se libère des bombes qu’elle n’a pas larguées, et plusieurs tombent sur la ville.
La radio régionale Like Radio, qui a recueilli en 2019 le témoignage d’un habitant âgé de 13 ans à l’époque, situe le déclenchement des sirènes de la citadelle à 16 h 15 et donne une autre version : selon elle, le pont de la Baume et celui du Buëch ont été détruits en quelques heures ce jour-là. Toujours selon Wikipédia, une formation de B-26 français revient le 17 août et parvient à endommager le pont routier et à détruire le pont ferroviaire au nord de la ville ; la ville est libérée deux jours plus tard par la Task Force du général Butler, venue de Riez.
Le pont de la Baume, sur la Durance, a été détruit par les bombardements alliés et reconstruit en 1945, sans que l’article de Wikipédia sur la commune précise la date de sa destruction. L’ouvrage détruit datait de 1365 et avait été réparé en 1501. L’actuel pont mesure 40 mètres de long et repose sur une arche de 28 mètres de portée, selon l’article de Wikipédia sur la commune. D’autres ouvrages ont été pris pour cible par l’aviation alliée pendant la guerre, comme le blockhaus d’Éperlecques, dans le Pas-de-Calais.
Ce que les bombes ont détruit dans la citadelle
Le site officiel du monument résume l’événement en une ligne : le 15 août 1944, la citadelle est gravement endommagée au cours du bombardement de la ville par les forces alliées. Sa page consacrée à l’architecture détaille les pertes, élément par élément :
- la chapelle Notre-Dame du Château, restaurée vers 1935, est aux trois quarts détruite en août 1944 ;
- la porte du Dauphiné, porte nord de la ville où débouchait l’escalier souterrain de 258 marches, est détruite ;
- le reste de la forteresse subit ce que le site appelle « d’effroyables blessures », sans inventaire chiffré publié en ligne.
La chapelle n’est reconstruite qu’en 1970, sous la pression des restaurations conduites par l’association ATM. En 1980, elle reçoit un ensemble de vitraux du maître verrier Claude Courageux. Elle accueille aujourd’hui des expositions.
Le 15 août 1944, la citadelle est gravement endommagée au cours du bombardement de la ville par les forces alliées.
Une restauration financée par les billets d’entrée
D’après la chronologie du site officiel, c’est en 1956 qu’une association, Arts, Théâtre, Monuments (ATM), prend en main sa restauration sous l’égide de la ville et des Monuments historiques. La même page précise que l’association panse les blessures du monument « peu à peu avec le produit des entrées ». Le 20 janvier 2015, la citadelle est classée monument historique dans sa totalité, ce que confirme la notice Mérimée, qui précise que cet arrêté remplace le classement du 11 février 1925 et l’inscription du 12 août 2013.
Le monument reste ouvert au public. La page pratique du site officiel annonce pour 2026 une ouverture tous les jours du 21 mars au 11 novembre, avec un billet adulte à 7,50 euros et une visite de 1 h 30 à 2 h. Le site prévient que la configuration des lieux, ponctuée de nombreux escaliers, ne permet pas l’accès aux personnes en fauteuil roulant.
| Repère | Donnée | Source |
|---|---|---|
| Surface du monument | 10 hectares | Site officiel de la citadelle |
| Escalier souterrain | 258 marches, creusé entre 1840 et 1845 | Site officiel, page architecture |
| Bombardement allié | 15 août 1944 | Site officiel et commune |
| Reconstruction de la chapelle | 1970, vitraux en 1980 | Site officiel, page architecture |
| Restauration par ATM | depuis 1956 | Site officiel, page histoire |
| Classement intégral | 20 janvier 2015 | Notice Mérimée PA00080493 |
Ce que l’on ne sait pas avec certitude
Le bilan humain du 15 août 1944 varie selon les sources, et celles que nous avons consultées ne citent pas de décompte officiel. Les chiffres disponibles ne se recoupent pas exactement :
- la commune de Sisteron parle d’« une centaine de sisteronais » tués ;
- Like Radio, en 2019, évoque 95 morts et plus d’une centaine de blessés ;
- l’article de Wikipédia sur la commune avance cent morts, trente disparus et deux cents blessés, la mention « référence nécessaire » portant sur les blessés ;
- l’article de Wikipédia sur la citadelle parle de plus de 300 victimes civiles, sans préciser s’il s’agit de morts ou de blessés.
D’autres points restent flous. Le site officiel de la citadelle date la prise en main de la restauration par ATM de 1956 sur sa page histoire, mais indique sur sa page d’accueil que l’association a été créée en 1960. La date du déclassement militaire diffère aussi : 1894 pour le site du monument, 1889 dans l’article de Wikipédia sur la commune. Enfin, l’attribution des fortifications de la fin du XVIe siècle hésite entre Jean Errard et Jehan Sarrazin, le site du monument penchant pour le second.

