Deux cent mille tonnes de béton et vingt mille tonnes d’acier étaient prévues. Un général américain, après la capture du site, le décrira comme la plus grosse construction en béton qu’il connaisse en dehors du barrage Hoover. Aucune fusée n’en est jamais partie.
Le blockhaus d’Éperlecques, dans la forêt du même nom, à l’ouest de Watten dans le Pas-de-Calais, devait être une base de lancement de missiles balistiques A4, rebaptisés V2 en septembre 1944. Son nom de code était Kraftwerk Nord West, centrale électrique du Nord-Ouest.
Un problème de chimie avant d’être un problème de guerre
Le missile A4 fut développé par les Allemands entre 1939 et 1944, et Hitler y voyait une arme capable de changer le cours de la guerre. Son déploiement butait pourtant sur une contrainte matérielle simple : il fallait de grandes quantités d’oxygène liquide, un composé volatil qui s’évapore très vite, et dont la production devait donc se faire à proximité des sites de lancement.
Les capacités manquaient. La production totale entre 1941 et 1942 était d’environ 215 tonnes par jour, alors que les réservoirs d’un A4 en contenaient à eux seuls près de 5 tonnes, auxquelles s’ajoutaient d’importantes pertes par évaporation pendant le transport. L’Allemagne et les pays occupés ne pouvaient donc pas soutenir une campagne de tirs à grande échelle sans construire de nouvelles usines.
La géographie imposait le reste. La portée opérationnelle du missile était de 320 kilomètres et la cible était Londres : les sites de lancement devaient se trouver dans le Nord de la France, en Belgique ou dans l’Ouest des Pays-Bas, donc dans le rayon d’action des bombardiers alliés. Ils devaient par conséquent résister aux attaques aériennes.
Deux doctrines s’affrontèrent. En mars 1942, Walter Dornberger, directeur du centre balistique de Peenemünde, proposa des sites très fortifiés, comparables aux bases de sous-marins, où les fusées seraient entreposées, armées et ravitaillées avec une usine d’oxygène liquide sur place. L’armée privilégiait au contraire des plates-formes mobiles, les Meillerwagens, moins efficaces mais bien plus difficiles à cibler. En novembre 1942, Hitler et Albert Speer tranchèrent pour les bunkers, tout en acceptant la production de lanceurs mobiles.
Les plans prévoyaient 200 000 tonnes de béton et 20 000 tonnes d’acier.
Un chantier de 35 000 ouvriers en six mois
Le site fut choisi en décembre 1942, quand Speer envoya des officiers et ingénieurs de Peenemünde chercher un emplacement en Artois. Celui retenu, à l’ouest de Watten, se trouvait à 177 kilomètres de Londres et à 21 kilomètres de la côte, hors de portée des canons des navires de guerre, abrité en partie par une crête haute de 90 mètres, et proche de la voie ferrée Calais-Saint-Omer, du fleuve Aa, de routes importantes et du réseau électrique. Des carrières de sable et de gravier et des cimenteries se trouvaient à proximité.
Le programme était démesuré. La partie sud, d’environ 90 mètres de large sur 28 mètres de haut, devait abriter l’usine d’oxygène liquide et les chambres de préparation, avec des murs de 7 mètres d’épaisseur et des installations enterrées sur 6 mètres. Cinq compresseurs Heylandt devaient y produire chacun 10 tonnes d’oxygène liquide par jour, 150 tonnes étant stockées sur place. La partie centrale devait contenir jusqu’à 108 missiles et le carburant de trois jours de tir, à raison de 36 fusées par jour.
Les travaux commencèrent en mars 1943 avec 6 000 ouvriers du bataillon de construction 434, sur des plans de Franz Xaver Dorsch, directeur de la construction de l’organisation Todt. Les ouvriers travaillaient par groupes de 3 000 à 4 000 personnes pendant des périodes de douze heures, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tous les jours, sous de puissants projecteurs la nuit.
La main-d’œuvre était en grande partie contrainte. Elle réunissait des spécialistes allemands, des civils français requis au titre du service du travail obligatoire, des prisonniers de guerre belges, français, hollandais, polonais, soviétiques et tchécoslovaques, ainsi que de nombreux prisonniers politiques français et des républicains espagnols réfugiés en France. Plus de 35 000 ouvriers étrangers travaillèrent sur le site durant les six mois de sa construction, logés dans deux camps à environ deux kilomètres de là. Pour les ouvriers non allemands, tomber malade ou être blessé équivalait à une condamnation à mort.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Matériaux prévus | 200 000 t de béton, 20 000 t d’acier | carrières et cimenteries à proximité du site |
| Partie sud | 90 m de large, 28 m de haut, murs de 7 m | usine d’oxygène liquide intégrée |
| Stockage prévu | jusqu’à 108 missiles | carburant pour trois jours de tir |
| Cadence visée | 36 fusées par jour | cinq compresseurs de 10 t d’oxygène par jour |
| Distance à Londres | 177 kilomètres | portée opérationnelle de l’A4 : 320 km |
| Main-d’œuvre | plus de 35 000 ouvriers étrangers | en six mois de chantier |
| Bombardement décisif | 27 août 1943, 187 B-17 | structure jugée irrécupérable |
Détruit avant d’avoir servi
Les Alliés repérèrent le chantier sans comprendre ce qu’il était. Au début d’avril 1943, un agent signala l’excavation d’énormes tranchées, et le 16 mai les photographies d’une reconnaissance de la Royal Air Force confirmèrent une activité non identifiée. Lord Cherwell, conseiller scientifique de Churchill, admit ignorer ce qu’étaient ces très grandes structures semblables à des emplacements de canons, mais jugea que si l’ennemi prenait la peine de les construire, il semblait utile de les détruire.
La décision fut prise fin mai, et l’attaque eut lieu le 27 août 1943. Cent quatre-vingt-sept bombardiers B-17 de la 8th USAAF frappèrent le site avec des effets dévastateurs : la gare fortifiée au nord fut particulièrement endommagée, car le béton venait d’être coulé. Dornberger écrira plus tard que le site n’était plus qu’un tas dévasté de béton, d’acier, d’étais et de planches, et que le béton avait durci.
Le coût humain fut lourd. Le bombardement tua et blessa plusieurs centaines de travailleurs forcés ; les Alliés avaient cherché à limiter les pertes en programmant le raid lors d’un changement d’équipes, mais ce dernier avait été modifié au dernier moment par les Allemands pour atteindre le quota de travail de la journée. Le commandant René Mouchotte, chef du groupe de chasse Alsace des Forces aériennes françaises libres, qui participait à l’escorte, fut tué au cours de cette mission ; une plaque sur le blockhaus rappelle sa mémoire.
Après la guerre, la fonction du bâtiment resta longtemps incomprise. Inspecté le 10 septembre 1944 par le physicien Frédéric Joliot-Curie accompagné de Duncan Sandys, il fit l’objet d’une mission technique dirigée par le colonel Terence Sanders, dont le rapport fut présenté au Cabinet de guerre britannique le 19 mars 1945. Sanders nota que le rôle des structures n’avait jamais été connu pendant toute la période de reconnaissances et d’attaques, supposa à tort qu’il s’agissait d’une usine de peroxyde d’hydrogène, écarta l’hypothèse de l’oxygène liquide et conclut, à tort également, que le site n’avait pas de rôle offensif.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la masse paraît presque absurde dans un paysage de forêt et de cultures. Elle n’a pas la silhouette d’un ouvrage militaire classique, avec des angles et des fossés : c’est un bloc, dont la logique n’est pas de résister à un assaut mais à une bombe tombant à la verticale.
La vue d’ensemble rappelle aussi ce qui a disparu autour. Le site était relié à la ligne Calais-Saint-Omer par un embranchement ferroviaire de 1,2 kilomètre depuis Watten, servi par une voie Decauville, et alimenté par une ligne électrique de 90 kilovolts venue d’un transformateur à Holque. Une centrale électrique à l’épreuve des bombes, d’une puissance de 1,5 mégawatt, avait été construite au nord pour éviter toute coupure.
Elle donne enfin la mesure de l’échec. Le béton coulé est resté, et il est toujours là, mais le programme qu’il devait servir a dû se replier sur des lanceurs mobiles. Le blockhaus fut même utilisé comme cible d’essai en février 1945 pour la bombe pénétrante Disney, dont un exemplaire resté fiché dans le toit n’a été retiré qu’en janvier 2009.
À voir autour
- L’ouvrage du Hackenberg : des kilomètres de galeries sous la ligne Maginot
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notice du blockhaus d’Éperlecques, Wikipédia en français.

