Des semaines de bombardement n’ont pas fait céder la garnison de Cézembre. C’est la destruction de son distillateur d’eau potable qui l’a obligée à capituler, le 2 septembre 1944.
C’est l’histoire officielle de l’armée américaine qui établit cette cause. Le dossier d’inventaire de la Région Bretagne confirme pour sa part la date et le délai, seize jours après la reddition de la Festung Saint-Malo, et la revue de la Marine nationale l’épuisement des réserves d’eau potable et de médicaments. Les positions allemandes de l’îlot, intégrées au dispositif de défense de Saint-Malo, ont tenu sous un feu considérable. Ce qui a manqué, c’est l’eau : le distillateur détruit, la garnison n’avait plus de quoi boire. Ce jour-là, un officier allemand, 320 hommes et deux officiers italiens ont été évacués.
Le chiffre que la Marine nationale récuse
Cézembre traîne une réputation chiffrée, et elle est fausse. Les décomptes les plus fantaisistes font état de vingt mille bombes larguées, déclare Philippe Delacotte, auteur des Secrets de l’île de Cézembre, dans la revue de la Marine nationale. L’origine de ce nombre est introuvable. Quant aux deux mille cratères, c’est un surnom malouin, l’île aux 2 000 Cratères, et non un comptage : le dossier d’inventaire de la Région Bretagne décrit une île parsemée d’une centaine de cratères dans un passage, et bouleversée par des centaines de cratères dans un autre.
Les chiffres étayés sont déjà spectaculaires sans qu’il soit besoin d’en rajouter. Un dossier de l’État donne 1 700 tonnes de bombes explosives pour la seule aviation, auxquelles s’ajoutent des bombes au napalm et des bombes incendiaires. Philippe Delacotte, auteur des Secrets de l’île de Cézembre, avance dans la revue de la Marine nationale environ 5 000 tonnes de projectiles, sans détailler la part de l’aviation, de l’artillerie de campagne et de l’artillerie de marine. Les deux évaluations ne se contredisent pas : elles ne portent pas sur le même périmètre.
| Évaluation | Périmètre | Source |
|---|---|---|
| 1 700 tonnes de bombes explosives | aviation seule | dossier de l’État |
| environ 5 000 tonnes de projectiles | estimation globale, armes non détaillées | Philippe Delacotte, dans la revue de la Marine nationale |
| l’île aux 2 000 cratères | surnom malouin, pas un comptage | revue de la Marine nationale |
| 20 000 bombes | aucun, chiffre récusé | chiffre jugé fantaisiste dans la revue de la Marine nationale |
L’arrêté de 2018 que presque personne ne cite
Sur l’accès, l’information disponible en ligne est en retard d’un texte. On lit souvent qu’un arrêté de 1989 interdit l’approche de l’île dans un rayon de deux cents mètres. Or cet arrêté a été expressément abrogé par un nouveau texte du préfet maritime de l’Atlantique, daté du 15 mai 2018.
Ce texte de 2018 fixe un périmètre d’environ cent mètres, mesuré depuis la laisse de haute mer de coefficient 90, défini par sept points de coordonnées, dans lequel la circulation, le mouillage, la pêche et toute activité subaquatique sont interdits. Une zone d’accès balisée par deux alignements d’amers, qui mène à la cale, échappe à ces interdictions. Et il renvoie l’accès à terre à un arrêté du maire de Saint-Malo du 19 avril 2018, la compétence ayant basculé avec le changement de gestionnaire de l’île.
La valeur de deux cents mètres, elle, provient d’un dossier de presse de 2017, que les arrêtés du même émetteur contredisent. C’est le genre de chiffre qui survit parce qu’il est plus facile à recopier qu’à vérifier.
Un arrêté de 1989 cité partout, abrogé depuis 2018, et un périmètre deux fois plus petit qu’annoncé.
Pourquoi l’île n’est pas entièrement déminée
Les campagnes de dépollution se sont succédé sans jamais viser l’exhaustivité. En 2008, une intervention sur la plage, sur environ deux hectares et jusqu’à plus de trois mètres de profondeur, a retiré plusieurs centaines de projectiles de calibres allant du plus léger au plus lourd, deux centaines de munitions diverses et des dizaines de tonnes de ferraille. En 2015, une campagne a cartographié plus de cent trente cibles. En 2017, une bande de trois mètres de large sur huit cents mètres de long a été traitée par des démineurs de la marine.
Le choix de ne pas aller plus loin est assumé, et il est écologique : une dépollution totale supposerait de retourner l’île, c’est-à-dire de détruire les habitats d’oiseaux qui s’y sont installés précisément parce que personne n’y va. La partie non traitée reste donc interdite.
Une île qui a changé de main en 2017 : la propriété de Cézembre est passée au Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres le 18 octobre 2017. La gestion est assurée par le Département d’Ille-et-Vilaine, avec une association naturaliste depuis 2019. C’est ce changement qui explique le nouvel arrêté de 2018 et le partage des compétences entre le préfet maritime, pour la mer, et le maire, pour la terre.
Ce que la garnison défendait justifie l’acharnement du bombardement. Cézembre tenait sous le feu de ses batteries l’accès à Saint-Malo, et le dispositif comprenait des positions bétonnées, des abris et des soutes creusés dans le granit de l’île. L’ouvrage n’était pas isolé : il faisait partie d’un ensemble couvrant l’embouchure de la Rance, et sa réduction a occupé plusieurs semaines à l’été 1944, bien après la chute de la ville elle-même.
C’est cette chronologie qui rend la reddition du 2 septembre si parlante. Les défenseurs ont tenu plus longtemps que la place qu’ils protégeaient, et ce qui a mis fin à leur résistance relevait de l’intendance et non du combat.
Neuf hectares et demi, ou dix-huit
Même la superficie de l’île fait l’objet de valeurs contradictoires. Le dossier d’inventaire de la Région Bretagne, mis à jour récemment, donne environ 9,5 hectares, et c’est la valeur la mieux étayée. On trouve ailleurs dix hectares, onze et demi, et jusqu’à dix-huit.
L’écart tient probablement à ce que chaque source mesure, l’île émergée ou une emprise plus large incluant l’estran, mais aucune des fiches consultées ne précise laquelle de ces mesures elle retient : c’est une hypothèse, pas une explication établie. Pour un caillou de cette taille, la différence entre les bornes basse et haute dépasse le double.
Le partage des compétences qui en découle est inhabituel. Le préfet maritime règle ce qui se passe sur l’eau, dans le périmètre d’environ cent mètres défini par sept points de coordonnées. Le maire de Saint-Malo règle ce qui se passe à terre. Et le gestionnaire, qui n’est ni l’un ni l’autre, décide de l’ouverture saisonnière du sentier. Trois autorités pour neuf hectares et demi.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, Cézembre est une virgule de granit à quelques kilomètres de la ville, avec une plage au sud et une arête rocheuse au nord. Les cratères de 1944 restent lisibles dans la végétation rase, et les vestiges bétonnés dessinent une ligne discontinue le long des hauteurs.
Le paradoxe de ce paysage est qu’il doit sa richesse naturelle à son interdiction. Plus de quatre-vingts ans après les bombardements, ce sont les munitions non explosées qui tiennent les visiteurs à distance et qui ont laissé les oiseaux s’installer. La protection du site s’est construite sur le refus de nettoyer complètement ce que la guerre y a laissé.
Pour les conditions d’accès du moment, il faut se renseigner auprès du gestionnaire : le sentier a rouvert pour la saison 2026 le 4 avril, selon une annonce de presse locale datée du 3 avril 2026, une partie restant fermée pour la nidification, mais nous n’avons trouvé aucun communiqué du Département d’Ille-et-Vilaine ni du Conservatoire du littoral pour cette saison.
Sources : histoire officielle de l’armée américaine, volume consacré à la percée et à la poursuite de 1944 ; dossier d’inventaire du patrimoine de la Région Bretagne ; revue de la Marine nationale ; arrêté du préfet maritime de l’Atlantique du 15 mai 2018 ; dossiers de presse des services de l’État ; Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres.

